Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Charles Coustille est universitaire, auteur notamment d’une thèse de doctorat en sciences du littéraire intitulée Antithèses (1) et consacrée aux thèses écrites (ou commencées) par des écrivains des XIXe et XXe siècles. Cela ne l’empêche pas d’avoir des hésitations sur la construction du verbe enjoindre, ni de confondre de temps en temps imparfait et passé simple. Mais quoi, personne n’est sans reproches, et son usage rigoureux de la virgule rattrape bien des choses.
Lol, télénovela et dimension existentielle
Son intempestivité tranquillement provocatrice aussi. Trois fils s’entrelacent dans son premier roman : l’Éducation nationale (à laquelle le livre est dédié), les réseaux sociaux (ainsi que quelques autres moyens de communication ou d’expression actuels) ; la littérature. Son narrateur est prof de français dans un collège de Coulommiers. Sur Tinder, il rencontre Emmanuelle, prof d’espagnol, laquelle a choisi pour pseudonyme Emma B. Quand il l’interroge sur un tel choix, elle répond : « Madame Bovary c’est moi lol ». Le ton est donné.
Cette histoire d’amour au goût du jour rassemble et unifie les trois thématiques évoquées plus haut. Le héros demande et obtient sa mutation au collège de La Ferté-en-Brie, où enseigne Emma(nuelle). Il prépare avec elle son inspection. En parallèle, tous deux s’inventent d’aimables passe-temps : trouver, dans l’histoire de la littérature, qui aurait fait un bon candidat pour la vraie Emma Bovary si celle-ci avait concouru au jeu télévisé Mariés au premier regard ; adapter avec les 4e B L’Astrée, d’Honoré d’Urfé, en télénovela. Ces distractions partagées n’empêchant pas le marivaudage, la jalousie, les brouilles ni les réconciliations (« Après le film, nous baisâmes »).
Cependant, sur les conseils de son ami Elias, qui a réussi, notre héros candidate pour un poste de chercheur, qu’il finit par obtenir. Ce succès marque le point d’arrivée d’un roman d’éducation au parcours un peu incertain : « technophobe », adepte des « relations authentiques » et peu à l’aise dans la vie au départ (Madame Bovary c’était lui, évidemment), le narrateur, à la fin, « sait ce qu’il veut » et se sent prêt à « [se] consacrer à la dimension existentielle de la littérature (…), et pas seulement en cycle 4 ».
Du Lignon au Clignon
Quoi qu’il faille entendre exactement par là, l’essentiel, c’est sûr, est ailleurs. Dans une double satire, dont les thèmes et les cibles se renforcent réciproquement. D’un côté, l’Éducation nationale. On sent que l’auteur connaît. Il a le vocabulaire, que ce soit celui du collège (« progression séquentielle détaillée par niveau », « évaluations par blocs de compétences pluridisciplinaires », « cartable numérique »…) ou de l’université (« approche transdisciplinaire mêlant sociologie de l’éducation et linguistique de l’énonciation », « humanités numériques », « éléments de langage »…). Contrairement à ce qu’il en est souvent dans les récits prenant pour thème l’école, ce ne sont ni les enseignants ni les élèves qui sont caricaturés, mais l’institution. Et cette caricature vient se mêler à celle des réseaux sociaux, avec leurs « lol » et leurs « match », sur laquelle elle rejaillit. Si bien que les deux univers, apparemment antithétiques, finissent par servir chacun de miroir à l’autre.
Et la littérature ? Coustille tire des effets désopilants de la constance avec laquelle son héros se fie à cette boussole pour naviguer entre le Charybde académique et le Scylla communicationnel. Le voilà qui, dans ses démêlés avec inspection et rectorat, cherche à « s’inspirer des prouesses de Mallarmé », enseignant peu épanoui comme chacun sait, mais expert dans l’art d’obtenir des arrêts de travail (« Sa réputation de demi-fou avait dû l’aider »). Au moment de dresser un « bilan de compétences », notre homme s’efforce de répondre au questionnaire comme l’aurait sans doute fait Péguy. Péguy dont il prend le nom comme pseudo sur Tinder, quitte à passer à « rolandbarthes64 » sur « Grindr, le Tinder gay » – où il s’astreint à ne dialoguer qu’en utilisant des phrases tirées de Fragments d’un discours amoureux (« T cho ? / Je sais me faire intraitable, introuvable, impénétrable / Faudrait savoir »).
Le propos s’élargit encore quand on glisse sur le terrain des relations amoureuses proprement dites. Pour tendre un piège à Emmanuelle, notre érudit s’inspire de Madame de La Fayette, et de la célèbre scène où Nemours épie sans qu’elle s’en doute la Princesse de Clèves. À l’exemple de Céladon, le personnage de L’Astrée, il se jette, en guise de Lignon (2), dans le Clignon (3). À la fin du roman, Emmanuelle, enfin vaincue, commande un Uber afin d’y rejouer avec son amant la scène du fiacre (4)…
La littérature et ses anachronismes viennent partout dynamiter le double dispositif institutionnel – celui de l’éducation officielle et formatée et celui de la pseudo modernité formatante. Il en résulte un comique qui déplie toutes ses nuances, de l’humour discret à la loufoquerie pure, en passant par l’ironie de la phrase.
… Et peut-être quelque chose de plus. Derrière l’agréable brio, c’est un hymne à la fiction que nous offre Charles Coustille, et plus encore un hymne aux écrivains, ces grands inadaptés aux exigences d’époque. Ces grands anachroniques, qu’ils s’appellent Mallarmé, Péguy ou Honoré d’Urfé… Ces grands intempestifs.
P. A.
(1) Gallimard, 2018
(2) Affluent de la Loire qui joue un grand rôle dans le roman d’Honoré d’Urfé.
(3) Sous-affluent de la Seine par la Marne, qui passe près de La Ferté-en-Brie.
(4) Voir Madame Bovary
Illustration : Le Désespoir de Céladon, tapisserie flamande du XVIIe siècle
(https://www.france-memoire.fr)