Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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En même temps que James, le nouveau roman de Percival Everett (1), L’Olivier, dans sa collection de poche, publiait cet automne une nouvelle version d’Effacement, dont une première traduction était parue en 2004 chez Actes Sud. Celle d’aujourd’hui est due à Anne-Laure Tissut, la remarquable traductrice du livre cité plus haut.
Difficile d’imaginer œuvres aussi dissemblables et pourtant si proches. James racontait sur le mode tragi-comique les aventures d’un esclave évadé dans le sud des États-Unis au XIXe siècle, et brossait du même coup le tableau de la condition servile. Ici, nous partageons les soucis existentiels d’un rejeton de la bourgeoisie intellectuelle afro-américaine actuelle, écrivain de surcroît. L’autoportrait faussement autobiographique se mêle à la satire sociale et à l’histoire d’une famille. Pourtant…
Double crise
Thelonious Ellison, inévitablement surnommé « Monk », mène, en Californie, la vie d’un romancier cérébral et sûr de son talent, dont le peu de succès ne diminue en rien le mépris où il tient ses confrères. Au moment où nous faisons sa connaissance, il travaille à « disons, un roman, qui traite de S/Z (…) exactement comme est traité le texte qui est son prétendu sujet, Sarrasine de Balzac » ; et il vient de se voir refuser un autre roman « où Euripide et Aristophane tuent un dramaturge plus doué qu’eux, puis se mettent en tête de supprimer la métaphysique »…
Le voilà cependant de retour à Washington, sa ville d’origine, pour intervenir dans le cadre des rencontres de la « Société du Nouveau Roman », dont il est membre. Sa communication, incompréhensible, provoque la fureur de ses pairs. Il prend conscience par ailleurs de la décrépitude prochaine de sa mère, et sa sœur, Lisa, médecin dans une clinique pratiquant l’avortement, est assassinée par un fanatique pro-life. « Tout semblait me désigner », constate Monk. Et, à son corps défendant, il s’installe dans la maison familiale afin de prendre sa mère en charge.
Nous allons suivre les développements de cette double crise, familiale et littéraire, au long de ce qui se donne dès la première page comme le « journal » d’un écrivain. La vie quotidienne (vacances à la campagne avec la mère, son déclin progressif, découverte tardive des secrets familiaux…) alterne avec des souvenirs d’enfance ou d’adolescence, des considérations sur la pêche et la menuiserie (deux passions), des idées de roman, des nouvelles, des fragments de dialogues imaginaires… Le tout porté par une écriture brillante et efficace. On se délecte de la peinture du monde littéraire, et on se dit que cet homme a tellement raison, quand il peste contre la « longueur injustifiée » des livres qui paraissent, moque les « romans catégorie vie-refaite-après-mariage-raté » ou « on-est-chrétiens-et-alors-on-n’a-pas-le-droit ? ». Le mélange admirablement dosé d’émotion et de franc comique est le premier point commun entre Effacement et James.
Masques et visages
Il y en a d’autres. James, le héros éponyme de l’autre récit, écrivait et lisait aussi… mais en cachette. Et la grande trouvaille du roman était la double langue pratiquée par ses héros noirs, parlant devant les Blancs le jargon que ceux-ci attendaient et s’exprimant entre eux de façon parfaitement normale. Ce thème du dédoublement passant au sein du langage même est aussi au cœur d’Effacement, paru aux États-Unis vingt-cinq ans plus tôt.
Monk refuse son hypothétique statut d’écrivain noir : « La vérité, la rude vérité », dit-il, « c’est que la race est un sujet auquel je ne pense presque jamais » ; « Pour moi », ajoute-t-il ailleurs, « écrire ne relevait ni du témoignage ni du geste de protestation sociale (…). Je n’avais jamais eu l’intention de libérer qui que ce fût »… Cette position explique en grande partie son insuccès – « C’est toujours le même truc, tu n'es pas assez noir », lui dit son agent. Rendu furieux par l’accueil triomphal réservé à un roman intitulé Not’vie à nous au ghetto, notre héros écrit lui-même, sous un pseudonyme, Ma Pataulogie, bientôt sobrement rebaptisé Fuck, qui narre les aventures d’un jeune voyou également grandi dans le ghetto en question (« J’l’aime et j’la déteste. C’est comme si y a deux nègres dans ma tête »…). Ce qui ne constituait, pour son agent comme pour lui-même, qu’une « parodie » séduit les éditeurs, passe pour « un roman marquant », d’une « crudité et d’une honnêteté resplendissantes », connaît un succès foudroyant et sera bientôt adapté au cinéma… obligeant le vrai créateur à jouer, déguisé, le rôle de sa créature, le prétendu auteur, censément tout juste sorti de prison, de Fuck.
« J’avais donc réussi à me prendre pour sujet, moi, l’écrivain, à me reconfigurer, puis me désintégrer, laissant deux œuvres », commente Monk, résumant ainsi le vrai propos du livre de Percival Everett. Son héros s’efface en effet pour être vu, s’expose pour passer inaperçu, prend, pour mieux se dérober en tant qu’individu rebelle au formatage, tous les traits attendus de lui – en tant que Noir.
Car on reconnaît ici le grand thème de James et de toute l’œuvre de l’auteur américain : qu’est-ce qu’être noir ? Le Noir a-t-il droit à la visibilité ou doit-il porter le masque qu’on lui tend ? A-t-il droit à l’invisibilité sans avoir besoin de le porter ? A-t-il, en somme, le droit de ne pas être noir (au sens où Blancs et Noirs l’entendent) ? Questionnement ironique et vertigineux où ce sont l’identité et la différence en tant que telles qui s’échangent et prennent chacune tour à tour le visage de l’autre. Si la question est posée en termes de couleurs, le vertige qu’elle dessine est universel.
P. A.
(1) Voir ici
Illustration : Rubens, Quatre études de tête d'homme (1617-1620)