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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Une île à l’envers, Léa Arthemise (Héliotrope)

Ce n’est pas la Réunion que l’on surnomme le caillou. Mais Léa Arthemise, qui, bien que née à Meaux et vivant au Québec, connaît de près l’île et son histoire, ne manque pas de rappeler régulièrement dans son livre les « deux volcans » qui la couronnent. Et ses évocations des paysages réunionnais (« mamelon de roche balayée par le vent », « pierre affûtée comme un canif »…) sont plus minérales que luxuriantes.

 

La logique du caillou

 

Par ailleurs, caillou pourrait être considéré comme le maître-mot de ce curieux roman. En 1930, la découverte de « roches de granite couvertes de signes » et d’un « site d’enfouissement pirate » fait resurgir une vieille histoire de trésor et de plan crypté. Dans les années 1960, Jo, mari malheureux de Léone, se met à fouiller « les creux rocailleux du petit département de la Réunion », où le magot, pense-t-il, est enterré. Tel est le cœur et le point de départ du récit. À partir de là, on assistera, en alternance, à l’acharnement du statique et monomaniaque Jo et à l’itinéraire de la remuante Léone, surnommée « le diab ». Son rêve à elle : changer de destin. Et, pour cela, quitter l’île au bras d’un « mari blanc », riche si possible. Jo ayant déçu ses attentes, elle se fera embaucher dans une banque, travaillera à se blanchir le visage, « mont[era] en grade », séduira son chef et organisera avec lui un vol sans grands risques de poursuites – il s’agit d’argent clandestin destiné à des pots-de-vin.

 

Après quoi Léone enlèvera France et Gilles, les jumeaux qu’elle a eus de Jo, pour les emmener en France, où ils grandiront. Le roman devient alors le récit de leur exil. Celui de France, surtout, mariée, mère à son tour de deux enfants, mais rêvant toujours de retrouver la Réunion, à laquelle la lie une nostalgie trop profonde pour être seulement celle du pays natal. Jo, son père, y meurt victime de son obsession.

 

Mais si les pierres jouent un grand rôle dans la fiction, si leur mention (« galets », « roches »…) scande la narration, c’est le texte tout entier qui obéit à ce que l’on pourrait appeler une logique du caillou. Par sa syntaxe même, à la fois fluide et heurtée, roulant images et détails matériels chargés de sensualité. Par sa construction, avant tout, en courts fragments sèchement juxtaposés installant une temporalité déstructurée qui progresse par bonds et retours en arrière. Une narration savamment chaotique, donc. Pour conter, comme le suggère la narratrice, une histoire d’évasion manquée (« Avons-nous réellement réussi à nous enfuir ? »)... Ou, plus sûrement, pour faire l’histoire de vies qui ont été mises en morceaux.

 

Mousquets, incantations et après-midi chez Ikéa

 

Celles des anciens pirates comme celles des plus récents colonisés. Car, il est temps de le dire, cette Île à l’envers est en partie un roman d’aventures, plein de messages codés, de « couteaux entre les dents », d’« épées incrustées de diamants », de « mousquets » et de pendaisons. Et c’est aussi le roman du livre qui conte tout cela, Le Flibustier mystérieux. Histoire d’un trésor caché, ouvrage paru très réellement à Paris en 1934 et dû à l’historien Charles de La Roncière. Dont le livre de Léa Arthemise nous expose les recherches, et qu’elle nous montre se prenant pour Stevenson et Edgar Poe tandis qu’il relate la vie du pirate Olivier Levasseur, dit La Buse, réel aussi et exécuté en 1730 sur ce qu’on appelait alors l’île Bourbon.

 

Un récit historique, donc, plutôt qu’un roman ? Il est double : à l’évocation documentée de l’existence menée par les flibustiers des XVIIe et XVIIIe siècles vient se juxtaposer un tableau de la vie dans une colonie puis un département d’outre-mer entre 1958, année du mariage de Léone et de Jo, et la chute du mur de Berlin, qui vient de tomber lorsque France, fille de Jo et de Léone, se marie à son tour. « Le général de Gaulle (…) fait exploser une bombe de soixante-dix kilotonnes dans le désert du Sahara ». « François Maspéro [publie] Les Damnés de la terre, de Frantz Fanon ». On admire, à la Réunion comme ailleurs, Brigitte Bardot ou les « mannequins blonds de Paris Match », cependant que Michel Debré met en place dans l’île une politique antinataliste avec stérilisations forcées et enfants ravis à leurs familles (le scandale, rappelons-le, sera révélé au début des années 1970). Plus tard, à Créteil, entre enfants, mari, réveillons de Nouvel An et après-midi chez Ikéa, France essaie de se refaire une vie, loin de l’enfance et de ses récits pleins de « femmes poissons », d’« incantations », de sorts jetés et d’esclaves évadés...

 

Roman social et familial, roman d’aventures et d’Histoire, trésors perdus, vies fracassées, quotidien, merveilles, Léa Arthemise assemble avec maestria tous ces éléments. En se gardant bien de les fusionner, pour mieux préserver le désordre dont ils sont le signe.

 

P. A.

 

Illustration : la Réunion, le Piton de la Fournaise (https://www.reunion-parcnational.fr)

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