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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Nous jouons pendant que Rome brûle, Éric Faye (Corti)

Éric Faye, qui nous avait quittés l’an dernier avec un roman (1), nous revient ce printemps avec un recueil de nouvelles. Est-ce que ce sont bien des nouvelles ? Tout dépend de ce qu’on entend par là, me direz-vous. Et, de fait, qui se risquerait à donner la définition d’un genre qui n’a pas cessé de muter depuis Marguerite de Navarre ?

 

Si pourtant on se réfère au modèle, disons, classique – une vie en quelques pages – il semble difficile de répondre par l’affirmative à la question posée plus haut. Plutôt que des nouvelles-récits, ce sont là des nouvelles-atmosphères, et, même si la tension ni la chute n’y manquent, celles-ci résultent non de péripéties mais d’une forme particulière d’immobilité prolongée jusqu’au point de rupture.

 

« C’était fait… »

 

À cet égard, le texte intitulé Voici venu le temps de n’être rien est, d’une certaine manière, emblématique. Que s’y passe-t-il ? Peu de chose, comme l’annonce le titre, bien que l’histoire débute par l’événement par excellence : « C’était fait, j’étais mort (…). Et, au fond, je ne m’en portais pas plus mal ». À partir de quoi le héros évolue dans une espèce de purgatoire administratif (couloirs, bureaux, chaises en plastique…), où il est censé préparer sa réincarnation en suivant les conseils d’une sorte de coach de l’au-delà (« Nous sommes là pour vous redonner des perspectives et vous aider à vous repositionner »). Jusqu’à ce qu’un jour « ça recommenc[e] »… et que le texte prenne fin.

 

S’il est bien à l’image du recueil dans son ensemble, c’est évidemment par l’humour, qu’on retrouvera partout à doses variables. C’est aussi, bien sûr, par le fantastique, version Europe centrale – personnages qui apparaissent et s’évanouissent sans prévenir, mondes parallèles, doubles, coups de téléphone de l’au-delà… Tout cela ne dissimulant qu’en partie le réalisme sous-jacent, et sombre, que le titre général suggère : monde de moins en moins supportable, sociétés livrées à l’oppression policière et technologique, lassitude, plutôt que révolte, d’individus croyant de moins en moins à leur propre importance…

 

Rues oubliées

 

Mais, surtout, tous les récits du recueil installent, à l’image de celui dont il a été question, une situation d’entre-deux propice au suspens et à l’immobilité dont je parlais. Ici, on est entre la vie et la mort (ou, si l’on préfère, entre deux vies). Ailleurs, on se retrouvera hors du monde sans être pour autant dans un autre endroit, avec les pensionnaires de ce « Pavillon » où chacun est privé, avec son accord, d’Internet, de téléphone, de radio, etc., « sans parler de la rumeur publique, du bouche-à-oreille ou de l’ouï-dire ». Ou bien on flottera quelque part entre présence et absence, comme, sur ce daguerréotype, les fiacres et les passants qui « n’ont pas impressionné la plaque sensible, galopant ou marchant trop vite pour laisser dessus la moindre empreinte ». On errera entre santé et maladie, tels les patients du docteur P., qui paraissent en parfaite santé mais, victimes d’une étrange langueur, « peinent à aller au bout de ce qu’ils entreprennent ». On hésitera entre la machine et l’humain, à l’image du père Stanislas, qui dit si bien la messe, quoique étant androïde. On sera pris entre moi et moi, comme tout le monde, par exemple cet homme qui se réveille un matin ligoté à son double (« Je suis ta drogue : ton moi »)…

 

Rien d’étonnant à ce que l’image de la porte revienne à plusieurs reprises dans ces univers intercalés. Et pas d’avantage à ce que les motifs religieux affleurent souvent – jardin d’Éden, purgatoire, prophéties… Dieu le Père lui-même, harcelant d’appels téléphoniques le docteur Orloff, psychanalyste de son état.

 

Que trouve-t-on, dans l’intervalle entre deux mondes qu’Éric Faye s’obstine à explorer de texte en texte ? Des lieux. Ou, pour mieux dire, un lieu, se prolongeant d’un récit à l’autre comme le fond permanent des mondes et des choses. Labyrinthe infini, hanté par des médecins inquiétants ou par une bureaucratie digne de Kafka, il prend à l’occasion l’aspect de mystérieuses archives nécessitant des accréditations spéciales pour être consultées, « compte tenu des matériaux sensibles » qu’elles recèlent. Ou de quartiers perdus à la Modiano, dont il semble qu’ils « ne figur[ent] pas sur les plans de la ville et [ont] été oublié[s] par les programmateurs des systèmes de navigation »… Cependant, quel que soit son apparence du moment, c’est toujours le même lieu, flottant mais obstiné, caché derrière notre monde, qui n’en est que la face visible. Dans ces nouvelles, Éric Faye en entrouvre la porte et nous fait respirer un peu son atmosphère. Instillant en nous du même coup, entre doute et soupçon, un malaise séduisant et peut-être utile.

 

P. A.

 

(1) Le Cinquième Diamant, Seuil, 2025, voir ici

 

Illustration : https://www.tripadvisor.com

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