Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Après quelques années de silence, Gilles Pétel nous revient, avec un roman publié par la toute jeune maison d’édition Métalepse. Le texte s’inscrit dans un genre historiquement capital mais un peu négligé depuis quelques années : le monologue intérieur.
En est-ce bien un ? Peu de livres, au fond, à part Les lauriers sont coupés, se plient entièrement aux contraintes que ce type d’écriture acrobatique exige. Ici, l’emploi du passé simple suffit à trahir les glissements incessants vers la narration pure et simple. Pourtant, les principales règles du jeu sont respectées : phrases brèves, nominales ou, souvent, tronquées (« Comment faire autrement maintenant que. Lui et sa petite pute croyant que je n’y avais vu que du feu. Foutaises. La preuve ») ; absence de virgules ; enchaînements par associations explicites ou non d’idées, pour achever de traduire le fameux stream of consciousness. Le problème, évidemment, c’est toujours l’organisation : comment construire ce qui devrait par définition rester fuyant, déstructuré – ou n’obéissant qu’à une logique sous-jacente ?
Huis clos
Dans ce domaine notre auteur donne la preuve de son indiscutable savoir-faire. On est dans un huis clos un peu particulier. Éliane, jeune dentiste qui vient d’avoir de gros problèmes avec un client antipathique et sa molaire, renonce à se détendre dans sa baignoire (« l’eau chaude de mon bain l’oubli ») pour rejoindre son compagnon, Sam, à la Comédie-Française, où on joue Le Jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux. Pendant que la représentation suit son cours, en proie à la fatigue, Éliane se laisse distraire des événements qui se déroulent sur la scène pour plonger dans les souvenirs récents de ses relations de plus en plus difficiles avec un Sam dont le « mépris de classe affleur[e] sous la douceur l’élégance de ses propos », qui la trompe, et l’exhibe comme « un trophée de chasse » devant ses amis aux prénoms chics.
Puis, peu à peu, la locutrice se laisse happer par les souvenirs plus anciens d’abus subis dans son enfance. La représentation cependant se dérègle progressivement, la scène, le public, la sortie du théâtre dans un Paris désert et enseveli sous la neige prennent des allures oniriquement inquiétantes. Peut-être en fin de compte tout cela n’a-t-il été qu’une longue rêverie morose dans un bain chaud (« Me reposer dormir partir vers d’autres horizons un autre monde »)… Ou peut-être pas. Est-on dans une comédie ou une tragédie, chez Marivaux ou chez Racine, dont les deux amants sont allés dans des conditions semblables voir Phèdre quelques semaines plus tôt (« Où en étais-je. Quel théâtre quel jour ») ?
Car tout le roman se place sous le signe (théâtral) de la répétition. La représentation à laquelle les personnages assistent n’en est jamais qu’une modalité, où se rejoue un texte maintes fois joué déjà. Les citations, de Marivaux et de bien d’autres auteurs, qui scandent le texte et le découpent en brefs chapitres vont dans le même sens. Et ce texte même, sans cesse relancé par des phrases ou des formules récurrentes, mime le ressassement des pensées prises dans leurs circuits obsessionnels.
Carambolage pessimiste
Surtout, chacun dans cette histoire joue le rôle que lui dictent ses origines sociales et familiales. Sam, avec ses « biens hérités » et sa certitude de ce qui est dû « à sa personne son rang son intelligence », est de ce point de vue emblématique. Quant à Éliane, elle subit le sort des femmes tel que la pièce de Marivaux (dont l’auteur livre, avouons-le, une interprétation légèrement simplificatrice) le dépeignait. Plus encore : Éliane reproduit les comportements imposés et fixés par ce que, lorsqu’elle était enfant, un frère et son ami lui ont fait subir (« M’attachant toujours au même type d’homme je ne pouvais admettre envisager une autre relation un rapport différent une sexualité épanouie je n’y croyais pas. Le pire était le meilleur »).
Curieux roman, somme toute, politique, mais de loin, où une forme indéniable de féminisme cohabite avec une conception très classique des sexes et des genres. Et qui met en scène un assez troublant carambolage entre auteur, locuteur et personnage : car on ne peut pas oublier complètement qu’un homme ici fait parler une femme, laquelle porte sur les autres femmes et sur elle-même un regard dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est des plus traditionnellement masculins… Mais sans doute pourrait-on nous rétorquer que le procédé suggère bien une forme d’aliénation qui est le sujet même du récit. Et qu’il est une manière pessimiste mais efficace d’inscrire dans le langage proprement dit le poids de rôles préétablis sur des vies vouées à les répéter.
P. A.
Illustration : Antoine Watteau, La Partie carrée, 1714 (https://fr.wikipedia.org)