Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Arpents de Sud est une toute jeune maison, qui se consacre pour l’instant à la littérature espagnole ou d’Amérique latine mais compte bien s’ouvrir prochainement à « d’autres horizons en langues romanes ». Cinq livres publiés depuis février 2023. Dont, ce printemps, un roman (1) et ce recueil de nouvelles, qu’on peut dire double à un double titre.
D’abord, il est le fruit du travail (remarquable) de deux traductrices ayant œuvré chacune sur cinq des dix récits : Marie-Madeleine Gladieu et Isabelle Dessommes, cofondatrice par ailleurs de la maison. Ensuite, les dix récits en question sont dus, à parts égales, à deux auteurs, originaires l’un et l’autre du Pérou : Félix Terrones, universitaire naviguant entre la France et la Suisse, et Nataly Villena Vega, éditrice, qui vit à Paris. Tous deux ont chacun plusieurs romans et recueils non traduits en français à leur actif.
Allers-retours
Pas si simple, déjà, de parler d’un recueil de nouvelles du modèle courant, de saisir les lignes de force à travers la diversité, le fond commun sur lequel se détachent des fictions multiples… Que dire quand il s’agit en fait de deux recueils croisés, où l’alternance entre les auteurs ne recouvre pas celle des traductrices ? Le risque, à l’évidence, était lui aussi double : la dispersion et l’inégalité. On comprend très vite cependant que le livre dont il est question ne tombe dans aucun de ces défauts, tant la complémentarité entre les deux écrivains prête de cohérence et d’homogénéité à leurs différences.
Le titre le dit bien : « traverser »… L’océan Atlantique, bien sûr. Parmi ces brèves fictions, il y a d’admirables histoires d’allers-retours : un homme retrouve Lima après des années d’exil ; d’autres n’ont jamais pu se décider à quitter le Pérou ; un autre, qui l’a fait, se rappelle de loin son enfance… Félix Terrones est peut-être le spécialiste de ces récits (même si certains ont pour autrice Nataly Villena Vega). Sa tonalité est plus proche de l’humour grinçant. L’histoire péruvienne récente, sa violence et ses tragédies constituent chez lui un arrière-plan plus visible, ce qui va de pair avec un tropisme plus vraisemblablement autobiographique. L’exilé de retour au pays, « accablé à la perspective de ces carnavals (…) où tes connaissances t’imposent d’être celui que tu n’es plus » ; l’exilé éternel, qui, dans ses rêves, erre « dans un aéroport vide » ; celui qui a renoncé à partir, et, exilé dans sa patrie, rêve de l’exil réel qui donnerait « sens à [une] vie qui [a] renoncé à toute ardeur »… Voilà ses héros.
« Une certaine désespérance… »
Mais « traverser » c’est aussi affronter un inévitable et angoissant entre-deux. « Ici personne ne se perd » déclare une des narratrices de Nataly Villena Vega, dessinant ainsi par antiphrase ce qui est au cœur de ses récits (même si on retrouve la même thématique dans ceux de Félix Terrones). Elle raconte des histoires de chemins perdus, de personnes disparues, de quêtes qui ne débouchent que rarement sur des retrouvailles. Une femme cherche sa fille, et redécouvre les souvenirs de ses années de militantisme évangélique. Une autre, dans un hôtel parisien, tente d’aider une Mexicaine égarée. Une autre encore erre en stop sur les routes de France… Des fictions qui rôdent au bord de l’étrange, où croyances ancestrales et religiosités plus récentes s’entremêlent. Peut-être plus systématiquement factuels que ceux de son confrère, ses récits sont aussi du même coup plus désespérés. Et plus énigmatiques encore, dans un recueil où la zone d’ombre, le suspens, l’ellipse jouent en tout état de cause un rôle essentiel. Telle histoire n’a peut-être été « qu’un jeu, une espèce d’allégorie » écrit-elle. « Il reste des spéculations, des faits déconnectés mais qui, une fois reliés les uns aux autres, laissent entrevoir », dit-il, « un sens absent »…
Autre point indéniablement commun à l’un et à l’autre : l’image qu’ils donnent du Pérou, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est éloignée des clichés touristiques usuels. « Ici, le temps passe comme toujours dans une certaine désespérance » (N. V. V.). Le sentiment règne « d’avoir perdu quelque chose d’impossible à récupérer, non seulement sous la poussière, mais sous tant de couches d’urine, de misère et de mélancolie » (F. T.). Bref, « ce pays, il n’y a rien à faire ». Ce qui n’empêche pas que la France, où beaucoup vont s’installer ou rêvent de le faire, soit un lieu « inhospitalier ». Entre pays natal fui et pays d’accueil décevant, entre regret d’avoir dû fuir le premier et ressentiment d’avoir dû renoncer au rêve que le second incarnait, tous les héros de ces nouvelles flottent dans une double nostalgie qui ne porte plus en fin de compte sur rien de bien identifiable. Le Pérou y prend les couleurs de la métaphore. L’exil, énigmatique, n’y est que plus essentiel.
P. A.
(1) L’Île de Fushía, Irma del Águila, traduit de l’espagnol par Françoise Aubès
Illustration : un quartier de Lima (https://www.ladepeche.fr)