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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Yawara, Rodrigo Leão, traduit du portugais par Daniel Matias (Paulsen)

Voilà un livre bien encadré. Au début, un « avertissement » indiquant que si « le présent ouvrage comporte des scènes de violence explicite, ainsi que des références sans détour au racisme, à l’homophobie, à la pédophile et à l’anthropophagie », tout cela n’est « ni anodin ni gratuit » mais s’inscrit dans une tentative de restauration d’une « mémoire collective occultée ». À la fin, une postface où l’auteur lui-même, parmi d’intéressants détails touchant ses recherches sur la naissance du Brésil, certifie ne s’être autorisé, bien qu’ « homme blanc », « à raconter une histoire qui se déroule parmi les indigènes brésiliens dans les années 1510 » qu’après s’être d’abord « interrog[é] sur [sa] légitimité ». Ainsi prévenu, le lecteur entre dans l’ouvrage sans autre crainte que celle d’un raisonnable ennui. Mais, heureusement, il ne lit pas nécessairement ce qu’on voudrait qu’il lise, le lecteur. Et il ne se laisse pas toujours influencer par la naïveté aujourd’hui répandue selon laquelle les auteurs n’écrivent que ce qu’ils ont décidé d’écrire. Bref, le premier roman du journaliste et musicien brésilien Rodrigo Leão va bien au-delà de ses propres bonnes intentions.

 

En attendant d’être mangé

 

Avant tout, c’est un formidable roman d’aventures. Son narrateur, « Angelo le rouge », prend place dans une lignée qui remonte loin : les conteurs de la dernière nuit. Ce n’est pas pour sauver sa vie qu’il parle, c’est pour distraire un homme qui sera dévoré au petit matin. Nous sommes dans la jungle couvrant l’emplacement du futur Brésil, au début du XVIe siècle. Nos deux amis sont prisonniers d’une tribu cannibale. L’un, incapable de parler car ayant la mâchoire brisée, sera mangé comme il sied à un vaillant guerrier dont les consommateurs comptent assimiler le courage. L’autre, qui peut discourir tranquillement, est un aventurier italien ayant su jouer les lâches et les histrions auprès de ses geôliers au point d’être épargné par eux comme étant à la fois méprisable et amusant. Jusqu’à l’aube, il va tâcher de distraire son compagnon du sort qui l’attend, tant il est vrai que « l’imagination et les aventures » nous entraînent « par des chemins qui nous égarent, nous font illusion, nous enchantent… »

 

Que va-t-il lui raconter, pour passer cette ultime nuit ? La vie de Yawara, l’homme qui le mangera au point du jour. Le mythe imprègne dès le départ l’existence de ce curieux Indien, peut-être né et en tout cas grandi parmi les chiens de guerre, sous la double influence du Portugais qui les a introduits dans ce coin du Nouveau Monde et du chaman de la tribu. Considéré avec méfiance par ses compatriotes qui voient en lui « un esprit de la forêt », Yawara devient dès son plus jeune âge un guerrier redoutable, qui consacrera toutes son énergie à traquer et tuer le jaguar noir qu’il a vu dévorer son unique ami. Le roman raconte cette traque. Je n’en dirai pas plus.

 

D’ailleurs, je serais bien en peine de résumer cette histoire pleine de péripéties, de rebondissements et de personnages hors du commun, d’une violence parfois insoutenable, en effet, mais narrée avec un humour sans complexes ni précautions. Le tout sur fond de monde en plein bouleversement, à une époque où les « merveilles de la navigation moderne » permettent aux jeunes Européens de partir « vivre des aventures (…) à mille lieues des terres qui (…) enflammaient l’imagination de [leurs] aïeux », et dans une région où « la seule chose qui existe (…), c’est la guerre ».

 

Tout et partie

 

Le véritable intérêt du livre est malgré tout ailleurs que dans le pur récit d’action, la critique du colonialisme ou la prémonition d’un Brésil contemporain prêt à renouer avec ses sanglantes origines. Son vrai sujet, c’est le tout et la partie. Sujet bien dans l’air d’une époque qui s’est beaucoup interrogée sur le microcosme et le macrocosme… Angelo n’est pas pour rien le fils naturel de Pic de la Mirandole, le célèbre humaniste italien qui vit dans l’homme l’être créé par Dieu pour « s’émerveiller devant les prodiges que son verbe avait engendrés », fondant ainsi le moderne face à face du sujet et de l’objet.

 

L’Occident, dans ces temps qui nous occupent, vient de cesser d’être le monde pour ne plus en constituer qu’un morceau. Semé de comparaisons ironiques entre les Européens et les Indiens « mauvaise imitation » d’humains incapables de « servir la volonté de Notre Seigneur et [de] récolter quelque argent (...) chemin faisant », le roman revient à plusieurs reprises sur ce qui oppose les modes de pensée des uns et des autres. Le clivage sujet/objet  « condamne les Blancs à une « solitude éternelle » face à la création divine. À l’inverse, « les sauvages sont la forêt et la forêt est faite des sauvages eux-mêmes ». Sauf que les héros choisis par Rodrigo Leão ne sont pas des Indiens comme les autres : dans sa quête du jaguar maudit, Yawara, que sa naissance et sa complicité supposée avec le monde des esprits placent en marge du groupe, s’associe à Raíra, la femme qui a choisi de pratiquer, mieux qu’un homme, la chasse et la guerre, et à Curupira, Indien albinos qui a grandi caché à l’abri de la forêt. Association « de légendes, de survivants, de fantômes, d’Indiens cabossés par la vie »… En face d’eux, outre le fauve, on trouvera deux Portugais ayant « abandonné Dieu, le roi, les bonnes mœurs, la civilisation ». Et n’oublions pas le narrateur, inassimilable, à tous les sens du mot…

 

Le récit avance en entrelaçant les relations complexes entre ces différents pôles. Et en dépliant ainsi, dans une exubérance baroque, tout un faisceau de questions portant sur le monde (totalité ou chaos ?), l’individu (libre ou enchaîné, par le destin ou par les contraintes sociales ?), les rapports entre l’un et l’autre, les diverses manières de penser ces rapports selon les époques et les lieux… C’est de tout cela que parle vraiment ce roman tourbillonnant, brutal, jubilatoire, singulièrement indifférent aux bons sentiments qu’il prétend exprimer.

 

P. A.

 

Illustration : https://www.google.com

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