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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Les Filles, Sophie Avon (Mercure de France)

Sophie Avon, qui a publié une quinzaine de romans chez Arléa puis au Mercure de France, nous a offert au début de cette année un objet littéraire somme toute assez singulier.

 

Qu’est-ce qui le distingue de la littérature jeunesse, catégorie dans laquelle il pourrait d’abord sembler s’inscrire ? L’absence de cet humour appliqué et systématique qui caractérise souvent les publications destinées aux adolescents, et c’est tant mieux. L’absence de véritable intrigue, et ce pourrait être tant mieux aussi. Pas de mystère, en effet, de drame ni de rebondissements dans ce récit de la scolarité de Nina, à Bordeaux, entre la sixième et la terminale (car Nina est de cette époque où on fréquentait encore le lycée de l’une à l’autre de ces deux classes). Les chapitres correspondent aux années scolaires successives, depuis « 1970-1971 » (sixième, elle a 10 puis 11 ans), jusqu’à « 1976-1977 » (elle a 16-17 ans et s’apprête à passer la bac). Et cette chronique ou, pour mieux dire, ces annales, peut-être teintées d’autobiographie, ne content aucun événement à proprement parler notable.

 

Besaces et baisers

 

La grande histoire de Nina, qui donne son titre au roman, c’est son amitié avec Camille, qu’elle « considère (…) comme une sœur ». En dehors de ça, rien de spécial. Autre trait qui, aux jours d’aujourd’hui, pourrait distinguer le récit des fictions pour la jeunesse, pas de souci du collectif ni d’engagement. On « marche » bien contre la loi Debré, mais c’est pure crise de croissance chez des adolescents pris dans « un monde dirigé par des vieux ». Sur la même page, la narratrice (extérieure) glisse vite aux « jupes indiennes » et autres « besaces estampillées U. S. », achevant ainsi d’assimiler la protestation politique à un effet de mode. « L’idée de changer le monde » est étrangère à nos héroïnes.

 

Et pas davantage de violence ou de drogue, dans ce lycée purement scolaire qui est le centre de leurs vies. Pas même de fêtes. Si peu de sexe. Nina « colle dans un cahier des photos de mannequins virils qu’elle découpe avec soin dans [de] vieux magazines ». Plus tard, elle partagera quelques baisers, en particulier avec un garçon nommé Marcus. Cependant « elle ne fera pas l’amour avec lui » car « elle est beaucoup trop jeune ». « S’il l’aime », conclut-elle, « il attendra ». Les autres filles, y compris Camille, sont à peine moins sérieuses.

 

Camille et Bob

 

On se dit que l’originalité du texte est justement là. Que l’autrice a voulu bannir de son récit toutes les figures attendues, et que, si rien de saillant ne s’impose, le livre se rattrape sans doute dans le sens de la profondeur. Sous la surface si lisse, on se met à traquer les puits d’ombre, les ambiguïtés, les émois… Seulement on a beau chercher, on ne trouve là encore que peu de choses. Nina fait preuve avec son père d’une agressivité qu’elle-même ne s’explique pas. Un beau jour, à 12 ans, elle exige d’être appelée Patrick. La même année le frère d’une amie de ses parents s’approche d’elle dans un couloir avec « une grimace équivoque ». Elle l’évite, et puis c’est tout. Elle se rappellera bien tard « avoir éprouvé, toute petite, de drôles de fantasmes, sadisme et masochisme mêlés ». Réminiscence qui intervient la même année que sa découverte solitaire du plaisir, laquelle marque, avec le départ de Camille, la fin du roman.

 

On fonde, avouons-le, des espoirs sur cette relation passionnelle et exclusive entre les deux filles. Pourtant, en fin de compte, pas grand-chose là non plus si ce ne sont les classiques jalousies enfantines. Croyant découvrir qu’elle n’est plus la meilleure amie de son amie, Nina « décide de se laisser mourir de faim ». Ce qu’apprenant, Camille la tance et la détrompe. Elle « attire à elle Nina et la presse contre son cœur en lui caressant les cheveux ». Bob, que Nina aime bien, survient sur ces entrefaites, de sorte que les deux relations semblent un instant mises sur le même plan. Mais cette impression est fugitive, comme tout le reste. « Okay, je repasserai », lâche Bob. Et on passe, sans approfondir.

 

Tout fuit, tout passe, le récit se déroule comme un ruban lisse et apparemment transparent, pour ce qui est de l’écriture (discrète), du ton (constatif), du propos même (voir ci-dessus). Ce curieux travail d’épure ferait-il l’intérêt de l’entreprise ? En tout cas, il suscite un trouble particulier chez le lecteur. Ai-je raté quelque chose ? s’interroge-t-il. Tout le récit reposerait-il sur un vaste sous-entendu ? Ce texte dont l’autrice, d’après son éditeur, « se tient au plus près de ses jeunes personnages » devait-il faire le portrait d’adolescentes trop loin d’elles-mêmes ? Ou alors, serait-ce bien là… tout ?

 

P. A.

 

Illustration : Renoir, Portrait de deux fillettes, 1890-1892 (https://www.musee-orangerie.fr)

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