Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Depuis Le Jour des corneilles (1) et même Le Roitelet (2), la notoriété de Jean-François Beauchemin au-delà des frontières de son pays natal semble avoir encore crû. Au point que son éditeur, qui n’a pas peur des mots, le désigne comme « l’enchanteur québécois qui murmure à l’âme du monde ».
Est-ce ce succès croissant qui l’a incité à augmenter le volume de ses ouvrages jusqu’à dépasser un peu, pour ces Mémoires de Mayron Schwartz, les 500 pages ?... On ne comprend pas très bien pourquoi le narrateur habituel de Beauchemin prend ici le masque de ce Mayron, né dans une famille juive de rescapés de la Shoah. S’agit-il de suggérer que la vie gagne et s’impose même quand on a subi les pires malheurs ? Ou d’inciter à l’ouverture et à la tolérance, à l’image de « grand-père Aaron », qui a décidé que les Schwartz seraient dorénavant à la fois juifs et chrétiens ?
Mouton, chardonneret, ours et chien
Car par ailleurs c’est un livre de Beauchemin comme les autres. Un écrivain s’adresse à nous. Il vit, comme l’auteur, dans la campagne canadienne. Il parle, en courts chapitres, de sa famille – ici, sa sœur Rivka, ses parents, ses aïeux paternels et maternels —, de ses voisins, de ses amis (on reconnaît au passage Dany Laferrière), des animaux, toujours anthropomorphisés (taoïsme du mouton, bienveillance du chardonneret), de Dieu, de la mort – peut-être un peu plus que d’habitude…
Et le désordre, à tous les niveaux, est élevé au rang de principe. Si le fil autobiographique et chronologique est bien là, il décrit tant de boucles en tout sens qu’on a du mal à voir le pourquoi de la division en quatre parties : on pourrait ouvrir n’importe où ce récit systématiquement antilinéaire, où, pour ce qui est des tonalités, le tragique de l’Histoire cohabite avec un optimisme fondamental au risque d’une certaine désinvolture.
Cependant c’est surtout dans le grain même du texte, au niveau du paragraphe et de la phrase, que la mise sur le même plan d’éléments divergents dans une sorte de limpidité et de sérénité générales produit dans le meilleur des cas une forme indéniable de poésie. Ainsi de ce récit d’une nuit que le narrateur passe sous la tente avec son chien (« au milieu de cette forêt qu’il aime tant parce qu’elle est l’équivalent, je dirais, de ce lieu lumineusement ténébreux qu’est son cœur ») ; ou de la rencontre inopinée d’un ours noir, « large morceau de nuit se déplaçant comme un équilibriste sur le fil ténu du sentier ».
Parapluie, assiettes, ecchymoses
Les risques inhérents à l’entreprise, mièvrerie, complaisance, pose, sont pourtant évidents, et il faut dire en toute franchise que l’auteur ne les évite pas toujours. Son héros-narrateur écrit « pour [se] rappeler à quel point [il aura] été la plupart du temps heureux ». Il se demande « pourquoi aucun malheur ne vient à bout de [sa] gaieté ». C’est sûr, il voit la vie en rose… Un jeune homme s’arrête-t-il au bord de la route pour le dépanner ? « L’extrême humanité de son sourire » montre tout de suite qu’il est « capable d’une grande bonté active ». Quant à « papa », « maman », « ma sœur », les autres membres de la famille, tous sont des êtres si merveilleux qu’ils valent bien qu’on s’attendrisse à chacune de leurs apparitions.
De façon générale, puisqu’il s’agit de parler de plutôt que de raconter, tout est objet de commentaires. Ce qui nous vaut occasionnellement des sentences un brin prudhommesques : « Le vrai prodige est (…) dans ce miracle quotidien (…) du jour qui revient avec ses bienfaits » ; « Notre existence recèle une part singulière, intransférable et peut-être sciemment soustraite au regard, secrètement féconde »… La phrase en tant que telle joue ici un grand rôle pour le meilleur, on l’a dit, mais parfois aussi pour le pire. Mayron aime parler de ce qu’il fait. « Ce livre », nous indique-t-il, est « l’équivalent d’une conversation entre amis », « un livre sur le plaisir simple d’être assis ensemble pendant de longs moments, tandis que la vie passe dans l’esprit et le corps ». Reste que son attention constante à sa propre écriture l’entraîne souvent loin de la « simplicité » qu’il revendique. « Les êtres humains sont des animaux à chaussettes jarret et à parapluie cloche, qui debout au coin de la rue attendent impatiemment l’amour » ; « C’était le genre de journée (…) à imaginer les dieux comparant entre eux leurs collections de vieilles assiettes au pourtour décoré d’or » ; « J’avais en ouvrant les yeux été à ce point happé par la couleur du ciel (lilas-mauve, mauve d’antan, prune, ecchymose, vin doux, raisin Alphonse-Lavallée) que plusieurs minutes avaient passé avant que je me souvienne que j’étais heureux »… Comment ne pas voir, entre ces lignes, leur auteur en train de nous les désigner pour nous inviter à les admirer avec lui ?
Ce qui est toujours un peu embarrassant pour le lecteur, et d’autant plus quand l’auteur en question emploie le subjonctif après après que, mais pas après quoique, aperçoit la lune traîner et se livre à bien d’autres acrobaties syntaxiques. Mais comment « mettre (…) de la musique dans les phrases » sinon « en brisant au passage quelques règles de grammaire, en nourrissant de petit bois tendre le feu d’une certaine imprécision linguistique » ?... C’est en tout cas Mayron qui le dit.
P. A.
(1) Voir ici
(2) Voir ici
Illustration : https://peapix.com