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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Le retour de la boîte à livres

 

En réalité ces deux-là ne sortent pas d’une boîte à livres (1). Mais ils viennent du même pays normand où, chez certains libraires d’ancien, tel Antoine Serdaru (2), on trouve les volumes de la collection Le Livre Moderne Illustré, paru chez Ferenczi et fils entre les deux guerres ou un peu plus tard. Duhamel, Genevoix, Giraudoux, Malraux, Mauriac, d’autres aujourd’hui moins connus comme Abel Hermant ou Edmond Jaloux..., toute la littérature d’une époque est là, par fragments épars. Deux nouveaux exemples ici.

 

 

Francis Carco, Les Belles Manières

 

Bien que cousin de Carcopino et grand ami de Colette, l’auteur de Jésus-la-Caille n’aimait pas beaucoup l’occupant. Pas uniquement parce que, marié à une juive, il dut s’exiler avec elle (avec l’aide de Paul Morand…) à Nice puis en Suisse jusqu’à la Libération : il n’avait pas attendu le début de la guerre pour envoyer, avec Dorgelès et Pierre Benoît, un télégramme à Hitler lui souhaitant une bon anniversaire « à condition que ce soit le dernier »…

 

Aussi bien l’intérêt que le « romancier des Apaches » portait aux marges et aux minorités (Kanaks, homosexuels…) lui interdisait-il d’adhérer à des idéologies condamnables. La preuve avec ce curieux livre paru en 1945 aux Éditions du Milieu du Monde et repris en 1947 par Ferenczi dans la collection, donc, du Livre Moderne Illustré (en l’occurrence, par Mireille Miailhe). Nous sommes en 1942, à Dorges, petite ville pas très loin de Lyon ni de « la montagne ». Il y a là un hôtel-restaurant tenu par César, pittoresque obèse d’origine italienne secondé d’une épouse et de deux fils assortis. Tout un petit monde se côtoie dans la salle à l’heure du dîner : des sous-officiers allemands dont on vante, ironiquement ou non, les « belles manières », mais dont certains sont des « fanatique[s] de l’espèce la plus redoutable », « aux yeux jaunes fiévreusement logés au fond de leurs orbites » ; un « Algérien » manchot de l’autre guerre, qui pourrait bien faire partie du milieu ; un jeune juif fortuné, Simon ; un sinistre policier français, Barnabé, surnommé « l’Homard », « en raison de ses grosses pattes rouges qu’il balanc[e] comme des pinces »…

 

L’intrigue, lente et pas toujours claire, mêle trafic d’armes destinées à la Résistance et délinquance. Le tout, structuré (mollement) par l’évolution de Simon, qui passe de l’individualisme à l’action armée, hésite entre roman d’action et chronique d’une petite ville par temps troublés. Avouons-le, c’est très daté. Par le rythme et la construction mais aussi par les invraisemblances et les anachronismes – dont une longue conversation sur les chambres à gaz qui ne paraît guère crédible à l’époque et dans les circonstances. Surtout, par l’écriture elle-même : portraits trop minutieux, dialogues interminables et truffés de futilités, usage fantaisiste du point de vue ; style : « La répugnance que montrait  la négresse à définir la nature des rapports qu’elle entretenait avec lui autorisait à supposer que le danger dont elle s’était dite menacée… » ; « La présence de la neige qui feutrait au dehors les bruits de la ville et amortissait jusqu’à ceux qui parfois s’élevaient de l’estaminet prêtait à ce colloque un caractère bizarre »…

 

 

Car il y a, heureusement, la neige, et la nuit, pas seulement symboliques, et qui contribuent à ce qui constitue le point fort de l’ouvrage : l’atmosphère. « Un silence extraordinaire stagnait dans la nuit blanche ». « La vue des toits ensevelis comme sous des housses et de l’avenue où les platanes semblaient attifés de boas blancs (…) lui rappelait d’anciennes histoires ».

 

On s’aventure parfois dans les faubourgs, là où « un sentier, zigzaguant à travers des bicoques et de petits enclos, mèn[e] vers une ancienne usine ». Et on visite, régulièrement, un bordel garanti d’époque, où Zazou, « la négresse », a plus de cœur et de courage que bien d’autres. Le sexe, surgi sans prévenir, vient se mêler à l’idée de la mort : « Ils demeurèrent ainsi, pâmés l’un contre l’autre, tandis que les avions grondaient au-dessus d’eux »…

 

Le roman, aujourd’hui, vaut d’abord par ces à-côtés, qui sont autant de trouées ouvrant sur d’autres univers et une autre littérature.

 

 

Lucie Delarue-Mardrus, L’Hermine passant

 

Il faut le reconnaître, on s’amuse quand même nettement plus avec L’Hermine passant, un des cinquante romans dus à la poétesse, journaliste, historienne, dessinatrice et sculptrice dont j’ai déjà évoqué l’existence aventureuse (3).

 

Illustré par de charmants bois de Roger Grillon, ce livre-ci, paru dans la collection qui nous intéresse en 1938, est aussi daté, pour une part, que celui de Carco, mais autrement. L’écriture, avec son brio un peu mondain qui n’est pas sans annoncer Sagan et ses passages insouciants de la troisième à la première personne, séduit tout de suite par un mélange d’humour et de cruauté (« Je vis la vieille fille blêmir. Sa bouche, mince vipère, se tordit un instant sur ses dents cocasses »). C’est surtout le contexte social qui semble d’un autre âge.

 

Marguerite de Bocquensé a élevé son jeune frère Édouard, dont elle continue plus ou moins d’organiser la vie. C’est une femme de tête qui a eu des amants ; lui est un homme d’affaires cynique, qui conduit sportivement son cabriolet ; en somme, tous deux sont des aristocrates modernes et affranchis. Ils débarquent chez des cousins de province désireux de leur vendre un La Tour qui doit rester dans la famille. Choc culturel : « recroquevillés sur eux-mêmes, ankylosés dans leur aristocratie périmée », occupés, « dans leur castel plus ou moins hypothéqué », à « se martyriser les uns les autres pour passer le temps » sous l’autorité incompréhensible de mademoiselle Tuache, « vieille fille » d’anthologie (voir plus haut), ces de Bocquensé-là appartiennent à une époque clairement révolue. Et leur passion pour la science héraldique en est le signe, qui donne au roman son titre, emprunté au vocabulaire afférent.

 

Heureusement, il y a Bertrande, l’aînée des deux filles. Ah, Bertrande ! « Pauvre petite nonne laïque perdue dans son manoir noir » !... « Quelle fine passion vit dans ses narines précieuses ! Et que sa bouche est belle (…), subite violence dans son masque mystique ! » Le La Tour n’est plus qu’un prétexte. Il s’agit de sauver « cette précieuse créature », mélange de « légende dorée » et de « sorcellerie », de l’arracher à sa famille de cauchemar, en lui faisant épouser Édouard le plus vite possible.  Après quoi on initiera la jeune mariée aux joies de la vie parisienne.

 

Le roman, récit de cette rencontre entre deux mondes à l’intérieur d’une même classe aujourd’hui disparue, glissera de la satire sociale au drame psychologique. Roman ? Longue nouvelle, plutôt, pleine de références ironiques au conte de fées bleu ou noir, et tout entière construite sur le renversement à la faveur duquel celle qu’on prenait pour une « héroïne de Perrault visitée par le prince charmant » révélera la perfidie et la cruauté qui feront d’elle la véritable « hermine » de l’histoire.

 

 

Pourtant, il y a bien une romancière dans tout ça, comme il y en avait un dans François, la liberté, dont j’ai parlé l’année dernière. « Un roman s’échafaude dans ma tête », constate en effet Marguerite en découvrant sa future belle-sœur. Et de développer : « J’aimais déjà mon frère de toute ma maternité de sœur aînée. Le voilà plus que jamais mon enfant. Vais-je vraiment avoir (…) le bonheur de le voir marié selon mes plus belles aspirations ?... » Quant à « la jeune alliée » qui va lui permettre de réaliser ce projet… : « Je lui épargnerai (…) tout souci ménager, en même temps que je la guiderai dans cette vie de Paris qui commencera par l’ahurir ».

 

On ne fait pas impunément son roman de la vie des autres. Marguerite l’apprendra à ses dépens. Il faut se méfier, si blanches qu’elles soient, des hermines.

 

P. A.

 

(1) Voir au contraire ici et ici

(2) Voir ici

(3) Voir ici

 

Illustrations de Mireille G. Miailhe et de Roger Grillon

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