Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Plus que dans le projet lui-même, la radicalité est ici dans le fait de s’y tenir. Pour le coup, voilà un roman (?) vite résumé : un enfant visite le zoo en compagnie de ses deux parents. Rien d’autre. On avance avec eux de cage en cage. Devant chacune, on écoute les observations et les associations de Jonah, le jeune narrateur. Puis, on passe à la suivante.
Pas d’extérieur à ce huis clos ambulatoire. Le monde de l’école, les autres enfants ne font que des apparitions fugitives. Pas même de narration à proprement parler dans un texte qui, par sa construction même, mime le piétinement de la visite. L’action en tant que telle fait défaut. « Portrait d’une Amérique au bord du gouffre », dit le dossier de presse, peut-être, en tout cas on ne bascule jamais dans le gouffre proprement dit : ni tragédie ni drame, le dramatique au sens littéral étant absent.
Être une bête comme son père
C’est la force et la faiblesse du livre. On pourrait, c’est un fait, trouver par trop répétitive cette suite de vignettes qui paraissent conçues sur le modèle du livre d’images. Elles semblent parfois ouvrir une fenêtre sur un autre monde possible « où se laisser flotter pour toujours en fermant les yeux » à moins de « s’élancer vers le ciel »… Cependant toutes ramènent à chaque fois le petit observateur à lui-même : « Le renard arctique est un peu comme un genre de frère pour moi, il est jamais là » ; « Si j’étais un poisson derrière cette vitre (…), moi aussi je suivrais le groupe, en espérant qu’au moins un d’entre eux ait une bonne idée »…
Jonah lui-même est pour lui-même un huis-clos étouffant. En permanence, il s’interroge, cherche ce qu’il doit être. Ou plutôt ce qu’il doit faire ou dire pour être, en particulier ce que son père voudrait qu’il soit. Ou non… Si sa mère est un personnage toujours positif, c’est parce qu’elle ne lui demande jamais d’être rien ni personne. Tout ce qu’elle voudrait, c’est qu’il ne soit pas comme ce père qui s’exprime à la façon d'un charretier, boit, propose en modèle une virilité agressive.
« Je pourrais te jeter là-dedans si j’en avais envie. Tu veux que je te jette dedans ? », propose-t-il à son fils devant la cage du boa constrictor. Jonah, lui, rêve de s’envoler vers le soleil dans l’espoir qu’« il fasse fondre (…) cette partie de [lui] que [son] papa il aime pas ». Ses mains « ne font pas ce que [son père] veut ni comment il voudrait qu’elles fassent ». Il le déçoit car au fond il ne veut pas être lui. Quoique en même temps il veuille, rêve d’« être le meilleur ami de [son] papa », ou même, à son image, d’être « une bête ».
Les mots des animaux
Vouloir être le père, vouloir ne pas être le père, les deux termes de l’alternative sont également culpabilisants. Des pensées effrayantes habitent le jeune garçon («J'ai envie d’être un lion (…) qui pourchasserait cette grue, la dévorerait. J’ai envie de lui ronger les ailes »). Des angoisses le hantent, il a peur de « ne plus rien avoir sous [les] pieds » et « fai[t] semblant d’être mort, des fois ».
Rien de tout cela n’est analysé, mais tout est dit, par bribes, allusions, ellipses, au fil du discours et à travers la vision de l’enfant. Tout se dessine, surtout, dans le va-et-vient entre l’enfant et les animaux qu’il contemple. L’intérêt du texte, plutôt que dans le propos en tant que tel, est là. Ce parcours dans le zoo aux allures de jeu de l’oie nous conduit d’une énigme à l’autre : où cet animal-ci va-t-il nous mener ? Et comment ? Ce peut être par le biais de l’identification et de ses jeux de miroir (les anguilles électriques « ressemblent à des plantes comme moi je ressemble à un petit garçon » ; « peut-être que le fils gorille est invisible comme moi, peut-être qu’il se fond par accident dans le paysage »…). Le déplacement peut également s’opérer par métaphore, parfois complexe : « Moi j’adore les loups (…). J’adore les chiens, je dis, et papa il répond Loups, pas chiens (…). Je sais, je dis, des loups, mais j’ai envie de leur dire autre chose, moi, de leur parler de chiens ».
L’animal rend le monde lisible, ou en tout cas aide à le dire – et à se le dire à soi-même. Paradoxalement, c’est l’animal qui donne les mots (« Elle fait la taille de mon visage, cette mygale. Y a des mots qui font la taille de mon visage comme ça »). Jonah arrivera ainsi à penser qu’il a été « fait par accident ». S’il a parfois l’impression d’être « invisible » pour ses parents, « peut-être que ce qui est invisible, c’est (…) juste la partie de [lui] qui est en train de grandir »… Ce récit qui semblait tourner en rond dans le jardin de l’enfance était en fin de compte un récit d’apprentissage. Le circuit de cage en cage menait vers une « sortie » possible.
P. A.
Illustration : https://www.spec-school.org