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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Tombeau de Parsifal, Dimitri Bortnikov (Rivages)

Il y aurait beaucoup à dire des quatrièmes de couverture… Celle-ci résume ainsi le huitième livre de Dimitri Bortnikov, qui est aussi le sixième écrit en français depuis que l’auteur est passé du russe à notre langue, en 2008 : « Après vingt ans d’absence, un homme revient dans sa ville natale pour faire la lumière sur la mort de sa mère – et se venger ». Ce qui pourrait correspondre, à la rigueur, aux 75 dernières pages d’un livre qui en compte environ 280.

 

Le train des souvenirs…

 

Il faut reconnaître que ce Tombeau de Parsifal n’est pas facile à synthétiser en peu de mots. Il y a plusieurs livres dans ce livre, qui commence à Paris alors qu’y tombe une neige qu’on pressent, d’emblée, symbolique. Le narrateur, un écrivain français d’origine russe, auteur, comme l’auteur, d’un roman intitulé L’Agneau des neiges, nous raconte ses visites à un ami hospitalisé, Babyl. Les visites se succèdent, les entretiens avec le malade… Puis, ce personnage haut en couleur disparaît totalement, à mesure qu’on glisse dans les souvenirs de celui qui nous parle, passant ainsi de l’autofiction à l’autobiographie, serait-elle en partie rêvée.

 

On retrouve en effet à partir de là toutes les étapes d’une existence qui ressemble à celle de Dimitri Bortnikov : enfance parmi les femmes (grand-tante, grand-mère, mère…), adolescence parmi les prostituées de Samara, la ville natale de l’auteur. Service militaire, le jeune homme échappant de peu à l’Afghanistan mais passant deux ans dans l’Arctique. La mort de la mère, en pleine rue, l’hiver. La vie errante…

 

Et, soudain, ce voyage dans le passé devient sa propre métaphore spatiale : on prend le train avec le héros-narrateur, et on entre du coup franchement dans le roman. « Ce train… Que dire… Il me menait en douceur vers la ville qui avait tué ma mère ». Là-bas, ce seront de nouvelles errances, des retrouvailles distantes, une mort fantasmée sous le signe de la rédemption – pas le moindre soupçon de vengeance dans tout ça.

 

La tentation du discours

 

À ce texte, on le voit, pluriel, deux influences, pour ne pas dire deux modèles. L’une est explicite. « Je suis comme ça », dit le narrateur, « parce que je suis seul, et vous, les autres, vous êtes – tous ». On aura reconnu une phrase célèbre tirée des Carnets du sous-sol. Comme le récit de Dostoïevski, celui de Bortnikov est un monologue, et le thème de la culpabilité y tient une grande place. On y trouve par ailleurs bien d’autres thèmes qu’on pourrait qualifier de très, voire de trop russes : le rachat, la pitié, la pureté (voir le titre)… Dieu, bien entendu, et, plus encore, le Diable, car mille démons hantent ces pages…

 

L’autre modèle, c’est Céline. Même s’il reste tacite, la proximité dans son cas confine par moments au pastiche. Toute la journée, Babyl, à l’hôpital, lit Dante : « Avec des grimaces et tout ! Les gens viennent le voir ! De tous les services ! Un homme qui lit Dante ! La Divine Comédie ! Les attroupements ! Les embouteillages ! »… Ou, à propos du même : « Babyl, c’est un as du gémissement. Un virtuose. Un Paganini des lamentations ! Il sait gémir à pouvoir rejérémir Jérémie le Prophète. Il se plaint comme Bruegel peint. Tout y passe ! »

 

La grande différence, c’est que Céline ou Dostoïevski, c’est peut-être leur seul point commun, savaient, dans des textes où la voix du narrateur tient le premier rôle, associer et équilibrer récit et discours. Ici, on est vite accablé par le flot toujours renaissant des considérations d’ordre général. « Si un seul sur cette terre souffre, toute notre joie est fausse » ; « On simule tous » ; « Au fond du peuple russe – c’est le silence »… À tout propos, le locuteur passe du présent de narration au présent dit de vérité générale. Il a tort. La preuve : si on peine et saute pendant au moins 80 pages, tout change quand le texte bascule dans l’univers des souvenirs – c’est-à-dire dans la narration.

 

La blancheur et la steppe

 

Alors, on voit se succéder des passages d’une intensité poétique exceptionnelle, d’une charge émotionnelle saisissante, qui mêlent les éléments de la nature, les animaux et les hommes, la vie et, omniprésente, la mort. Cela commence par un éblouissement : « Les murs aveuglants à midi. Et notre poêle à bois aussi blanc et haut qu’une église du Nord. Et même les nuages géants au-dessus de mon enfance étaient comme de la craie… ». Puis cela continue avec les journées que l’enfant passe en compagnie des pleureuses se rendant auprès des morts (« Je marchais les yeux fermés… Dans le midi blanc. Quand seuls les démons sortent »).

 

Autres sommets : la découverte de la jouissance ; l’évocation de la mère ; sa magnifique assimilation à la Volga (« Je ne savais pas nager. Tu me disais : "Viens sur mon dos…" »). Et puis, bien sûr, la steppe, « en été, à midi, quand l’air se met à mirager, coule de chaleur, comme si vous étiez en train de regarder à travers les cordes vibrantes d’une harpe… »

 

Oh, il continue à discourir, notre homme, il ne peut visiblement pas s’en empêcher. Mais, bizarrement, on ne s’en formalise plus. On enjambe un ou deux paragraphes, et on replonge là où il reprend son récit halluciné. Comme le merveilleux conteur qu’il est, quand il veut bien.

 

P. A.

 

Illustration : https://fr.gw2ru.com

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