Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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C’est un grand événement, bien sûr. L’auteur de V. (1963), de Vente à la criée du lot 49 (1966), de Vineland (1990), « l’écrivain anonyme », « l’écrivain reclus » fait paraître, à 89 ans, un neuvième roman – publié en français non plus au Seuil mais, pour la première fois, chez Bourgois.
Il s’agit naturellement d’un labyrinthe, fait pour qu’on s’y perde, et où se mêlent les ingrédients familiers de l’auteur : érudition, paranoïa, humour en roue libre, conspirations, drogue, politique, un peu de paranormal… Ne comptez pas sur moi pour résumer l’intrigue, d’autant moins que l’écrivain américain revisite ici le roman policier de style Série noire, auquel déjà en temps normal je ne comprends rien – et dans le cas présent la normalité du genre, en tout état de cause hypothétique, subit pour le moins quelques distorsions.
Fromage, autogires et mélancolie
Disons quand même que tout commence à Milwaukee, près de Chicago, dans les années 1930. La Prohibition n’a pas encore pris fin. Hicks, « une grosse brute au toucher délicat », briseur de grève repenti devenu privé, se voit chargé de retrouver Daphné Airmont, fille de « l’Al Capone du fromage », laquelle s’est enfuie avec un clarinettiste. Il renâcle, mais on l’embarque, à son corps défendant, drogué, sur un paquebot où il sera accueilli par un couple d’agents secrets britanniques et un voleur de bijoux espagnol reconverti dans le commerce d’autogires d’occasion. Direction l’Europe. Budapest, plus précisément, pleine d’espions nazis, soviétiques et autres, où il aura affaire à un policier viennois cocaïnomane, à une bande de motards majoritairement fascistes, mais pas tous, à des magiciens faisant à leur gré apparaître ou disparaître choses et gens, à un golem de petite taille, à tant d’autres… Finale à Fiume, où tous les fils se rejoindront, ou presque.
À cette seconde partie toujours à la limite entre John le Carré et Lewis Carroll, qui entrelace vraie loufoquerie (« Le fromage a des sentiments, vous dites ? ») et loufoquerie véridique (le thérémine, l’autogire…), on peut préférer la première moitié, superbe hommage décalé au roman noir dans le style de Chandler. Mélancolie incluse : « Le jour s’est assombri, la boutique est silencieuse, le trimoteur vespéral jusqu’à Grand Rapids va bientôt décoller (…), la dernière lumière du jour ratisse sévèrement la prairie, transperce la ville, ricoche sur le lac, rebondit au plafond… »
On y trouve un premier mode d’emploi du récit : « En pratique, "vrai" signifie mort – tout le reste, y a toujours de la place pour discuter un peu ». Il sera cependant complété en fin de volume, quand on nous parlera d’un message crypté dont « le texte en clair se révèle (…) insaisissable (…), ne livrant que quelques aperçus, derrière une cape de sombre intention, de quelque chose d’une ampleur allant bien au-delà des trivialités de la politique ou de l’histoire telles que nous les connaissons ». Et tout le livre, dialogues aussi bien que narration, est porté du début à la fin par la même musique verbale, qui mime avec virtuosité le rythme et les arpèges du jazz. Longues phrases syncopées façon saxo solo, où le traducteur (prodige) fait entendre, entre swing et blues, des rimes de chanson : « … tout part en plongée dans une longue profondeur de champ en direction, pour peut-être s’y enfoncer, des toilettes ou WC dames élaborés, et qui sait quels autres panoramas de modernité fuselée »…
Disparitions en tout genre
Le cinéma, inévitablement, est très présent. Cependant ne nous y trompons pas : ce livre est avant tout une prouesse vocale. On entend la voix d’un conteur, qui endosse et mêle toutes les voix, et réduit l’ensemble du récit à une sorte de vaste allusion, parfois soulignée en tant que telle : « Tous les éléments adéquats sont en place, filles de la sténo, carnet de sténo à la main, papotant autour de la fontaine à eau, tintements et cliquetis en provenance du pool des dactylos, dernières nouvelles arrivant dans un bruit mat… »
Certes, histoire et politique sont au cœur du propos : affrontements entre « Rouges » et nazis, complots, contre-complots… Le monde est au bord de l’abîme, et si le thème de la disparition joue un si grand rôle ce n’est pas par hasard : sous couvert de tournée, le clarinettiste de la belle Daphné organisait des filières d’évasion pour les juifs ; un sous-marin fantôme hante tout le roman et sauvera la mise à plus d’un – il faut le considérer « comme un volume encapsulé d’espace-temps préfasciste, à jamais en mouvement »… En temps de grand péril, plongeons au fond des mers, semble nous dire Pynchon, aujourd’hui.
Cependant il est possible aussi de lire son récit comme une méditation sur le roman en tant que genre. Le roman policier constitue, c’est bien connu, une mise en abyme du roman en général – le lecteur y étant toujours plus ou moins un enquêteur. Ici, nous assistons à une sorte de mise an abyme du genre policier lui-même. Tout le monde semble en savoir plus que Hicks : « On le mène en bateau, mauvais numéro, ça sonne occupé, on lui raccroche au nez ». Hicks qu’on perd peu à peu de vue, noyé dans la foule toujours croissante de personnages dont les itinéraires ne cessent de se croiser et de diverger. En même temps que le héros sort de scène, nous sortons du roman policier et peut-être du roman tout court, devenu impuissant à embrasser et maîtriser une réalité devenue folle.
Le shadow-ticket du titre anglais, c’était ce ticket pour (le monde de) l’ombre que représentait le roman lui-même. Mais c’est surtout un ticket fantôme, qui, comme tout risque à tout moment de le faire dans cette histoire, s’évanouit entre nos mains… Une histoire de disparition, décidément.
P. A.
Illustration : The Naked City, Jules Dassin, 1948 (https://moncinemaamoi.blog)