Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Avec Christine Angot, c’est oui ou c’est non. Sans remonter jusqu’à Sujet Angot (1) ou à L’Inceste (2), il y a eu, plus récemment, l’impressionnant Une semaine de vacances (3) ou Un amour impossible (4). Mais il y a eu aussi, hélas, Un tournant dans la vie (5) ou La Petite Foule (6)… C’est oui, c’est non, et quelquefois, comme ici, c’est oui et non.
Mélodrame familial
Elle raconte toujours la même chose, bien qu’à chaque fois sous un angle un peu différent. Dans la première partie de ce récit sans découpage apparent on retrouve ainsi l’enfance à Châteauroux entre la mère et la grand-mère. Et on découvre l’histoire détaillée de cette famille maternelle, de l’arrière-grand-mère à notre autrice. Une histoire qui ressemble à un long mélodrame, digne de Pagnol et des chansons de Berthe Sylva, évoquées au passage : ce ne sont que jeunes filles mises enceintes par leur patron, naissances hors mariage, adoptions, abandons, retours, reconnaissances impossibles. Tout cela en partie sur fond de guerre.
Christine Angot aurait pu utiliser cette ambiance de roman populaire et réaliste, l’accentuer pour s’en démarquer, mais non. Elle préfère une narration minutieuse et un peu plate, au fil de laquelle elle nous explique doctement ce que tout le monde sait : « Le mariage était la seule forme possible de vie et d’intégration sociale » ; « Une femme seule avec un enfant qui n’était pas veuve n’était pas respectée »… Elle répète ces informations à de nombreuses reprises, c’est sa manière. Mais cela ne fait qu’ajouter à la pesanteur de l’ensemble, et à la difficulté pour le lecteur de discerner les raisons qu’il pourrait avoir de s’intéresser particulièrement à tout ça.
Une affaire de troc
Ce n’est que peu à peu qu’on distingue le sens du thème central : la famille en tant que forteresse, défendue par l’administration et la société. Il était là pour nous mener à la deuxième partie, et à l’inceste imposé pendant des années à la jeune Christine par son père, Pierre Angot, après que celui-ci eut accepté, un peu à contre-cœur, de la reconnaître tardivement. Cet épisode constitutif est comme le réel de Lacan : il revient toujours à la même place dans l’œuvre de l’écrivaine. Et l’usage littéraire qu’elle fait du ressassement trouve sa pleine justification quand elle en revient à cette thématique nécessairement obsessionnelle : seule témoin, après l’Alzheimer puis la mort du coupable, des événements qu’elle relate, comment pourrait-elle cesser un jour de devoir les rappeler ? Le texte prend soudain de la force.
Son sujet n’est pas, comme dans d’autres livres de Christine Angot, les abus eux-mêmes, mais la honte qui en résulte : « Imagine-t-on une société où personne n’aurait honte de l’inceste ? Ce n’est pas possible. Donc, par une sorte d’instinct automatique, logique, l’enfant, l’adolescente, prend la honte sur le dos, et la porte ». Le père, lui, l’éprouve d’autant moins qu’en l’occurrence l’inceste participe pour lui d’une logique de « troc » : en reconnaissant sa fille naturelle, Pierre Angot a « affaibli » sa famille ; l’inceste devient donc un « moyen de dévaluation (…) permettant de contester et de frelater la rigueur de la filiation » ainsi révélée. Sans compter que, pour Pierre, qui s’est toujours vu comme « un rêveur solitaire », cette transgression « transforme la banalité de la reconnaissance de paternité (…) en découverte qui correspond à l’image d’homme exceptionnel qu’il a de lui-même ».
Magma
Cette analyse impitoyable ne représente, hélas, que le deuxième moment d’une narration qui glisse dans une troisième partie se situant résolument dans l’après. Et c’est le pénible récit de la visite faite par Christine Angot à l’épouse légitime de Pierre bien après la mort de celui-ci. Invitée à Strasbourg, où cette épouse demeure, « pour la sortie d’un livre », l’écrivaine, qui « trouve triste et dommage » de ne pas avoir de rapports avec son « frère » et sa « sœur », décide de « profiter de [sa] venue (…) pour essayer de les voir ». Elle se rend chez leur mère pour prendre de leurs nouvelles… mais quand même accompagnée d’une amie, car il lui faut « une caméra » qui enregistre leur rencontre. Et quand la veuve tente de refermer sa porte, la visiteuse « met le pied dedans ».
S’ensuit le dialogue de sourdes qu’on imagine, écrit à l’avance non seulement par la vieille dame mais, d’un autre point de vue, par l’autrice elle-même, laquelle conclut d’ailleurs que « tout s’[est] finalement plutôt bien passé », c’est-à-dire, ne peut-on s’empêcher de penser, comme elle avait décidé que tout devait avoir lieu. Après quoi elle s’étonne d’être convoquée au tribunal « pour violation de domicile » et s’indigne de constater que « la famille Angot souhaite [lui] rappeler (…) qui se charge en dernière instance du récit social » – oubliant au passage qu’en ce qui concerne le récit tout court, elle-même est, c’est le moins qu’on puisse dire, audible, et écoutée.
Là-dessus arrive le 7 octobre 2022. Le retour de l’antisémitisme et la solidarité (courageuse, et ô combien nécessaire) avec ceux qui en sont victimes viennent se mêler dans l’esprit de celle qui nous parle à l’inceste qu’elle a subi, à la judéité de son grand-père maternel, à toute son histoire, en un magma assez confus pour ne pas dire légèrement choquant. Le magma des raisons pour lesquelles Christine Angot décide de reprendre le nom de sa mère, qu’elle portait dans son enfance. Ce livre en réalité très construit marchait dès le début vers son titre. À la fin Christine obtient officiellement le droit de s’appeler à nouveau Schwartz et est « secouée de sanglots », de « tellement bons sanglots ». Ses livres seront donc désormais signés Christine Schwartz ?... « Ça, c’est pas pareil. On verra ». Bref, pour nous, lecteurs, rien ne change.
Faudrait-il conseiller ce Je change de nom à un ami qui n’aurait jamais lu Christine Angot et souhaiterait la découvrir ? Non, répond-on d’abord. Mais, après réflexion, peut-être oui. Il la verrait là tout entière ; dans son meilleur et dans son pire.
P. A.
(1) Fayard, 1998
(2) Stock, 1999
(3) Flammarion, 2012, voir ici
(4) Flammarion, 2015, voir ici
(5) Flammarion, 2018, voir ici
(6) Flammarion, 2014, voir ici