Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Le titre, tout d’abord, paraît une malicieuse antiphrase… Van Walle, le personnage principal, s’il s’est lui-même surnommé « l’éléphant » en raison de son mètre quatre-vingt-quinze et de ses cent vingt kilos, manque en effet cruellement de la mémoire qu’on prête traditionnellement à ce pachyderme. Un souvenir est-il sur le point de lui revenir ? « Une lumière aveuglante l’éblou[it], la lumière blanche de l’amnésie, qui [l’en] protèg[e] aussitôt ». Privé de passé, notre homme vit près des Invalides, et arpente à « un rythme de somnambule » quelques rues sur lesquelles semble rayonner sans fin le soleil d’une perpétuelle « matinée d’hiver ».
On frappe à la porte
Van Walle traduit et corrige des manuscrits pour les éditions du Sablier, dont le directeur, Hornbacher fils, lui suggère régulièrement d’écrire ses « Mémoires ». Ironie ? Paradoxe ? Et si ce curieux héros avait en fin de compte trop de mémoire ? Depuis des années il a « l’impression que le monde ne lui appar[aît] plus qu’à travers une vitre », mais voilà que cette métaphore se concrétise, et qu’avec les jumelles offertes précisément par Hornbacher il croit « entr[er] par effraction » dans l’appartement de ses voisins d’en face, lesquels lui paraissent bientôt ressembler à des gens qu’il pourrait avoir connus jadis. Des images lui « travers[ent] l’esprit », lui causant à chaque fois « une décharge électrique », elles vont peu à peu devenir « plus nettes, comme des photos que l’on développe dans une chambre noire, et les bouts de séquences s’assemble[ront] sur la table de montage ».
On y trouvera les créatures habituelles de Modiano : professeure de piano ayant officié autrefois dans un « immeuble de couleur brique aux portes de Paris », jeune fille énigmatique, indicateur de police homosexuel… On replonge, avec eux, dans cette espèce de passé essentiel qui tient toujours lieu de fond aux romans du Prix Nobel 2014, temps étrange où des rafles qu’on pressent dirigées contre les juifs menacent toujours de se produire mais où des juke-box sortis des années 1960 jouent dans d’improbables cafés. Tout cela avec pour décor un de ces « quartiers perdus » chers à l’auteur de La Place de l’Étoile : avenues élégantes et vides, « no man’s land (…) resté à l’abri du monde ».
On retrouve tout cela dans ce nouveau roman, on le reconnaît, et, de ce simple fait, notre lecture épouse le thème essentiel du récit, si ce n’est de l’œuvre dans son ensemble : celui du rappel. Nous sommes comme Van Walle lui-même, lequel, entendant un jour à la radio certain morceau de musique, a l’impression « que l’on frapp[e] à sa porte ». La magie, pour nous aussi, opère, et nous plongeons avec délice dans cet univers qui se déploie dans l’espace incertain « entre la mémoire et l’amnésie ».
Paroles et musique
Il semble cependant que dans ce livre-ci un tournant se dessine, ou que se fasse entendre une accentuation plus forte ou plus nette que d’habitude. D’abord, peut-être, de par la présence de ce qu’il faut bien appeler un peu de fantastique pur et simple. Ces êtres qu’on voit, comme dans un film muet, s’agiter derrière leurs fenêtres appartiennent bel et bien au passé du héros, et celui-ci s’étonne de constater que le temps, « qui [a] laissé de telles marques sur lui », les a épargnés. Ils surgissent en face de chez Van Walle et dans sa vie comme « des revenants ou des fantômes ». Et le quartier du Champ-de-Mars devient un endroit enchanté « où le temps [s’est] arrêté », le quartier du passé, ou plutôt le passé même, où déambuler inlassablement, comme le fait Modiano de livre en livre.
Car la seconde singularité de cet ouvrage-ci par rapport à d’autres réside en ce que s’y construit, de page en page, une vaste allégorie de l’écriture en tant que telle. Ce n’est pas un hasard si c’est le directeur des éditions du Sablier qui offre à Van Halle les jumelles grâce auxquelles il pourra enfin se mettre à rédiger non pas vraiment les « Mémoires » attendus mais « l’histoire d’un homme qui observe avec des jumelles quelques personnes qui habitent dans des appartements voisins du sien », retrouvant ainsi son histoire à lui. Il n’emploiera pas la première personne ; il dira, comme le narrateur de Modiano, « "il" ou "Van Walle", son propre nom, ce qui donner[a] (…) au texte une présence lointaine ».
Tout, rétrospectivement, prend un sens métaphorique : la vitre, la « distance » qui séparent celui qui regarde (ou écrit) de figures « perdue[s] là-bas dans un autre temps » ; l’éternelle jeunesse de ces fantômes, « tandis que lui, Van Walle, poursu[it] seul sa marche le long d’une avenue déserte, du pas lourd et mélancolique de l’éléphant » ; le rôle, enfin, attribué aux chansons, à la musique, aux mots, à la musique des mots, qui « peuvent vous sauver de l’amnésie qui vous envahit au fil du temps »…
On dirait que le grand écrivain de quatre-vingt-un ans a voulu, en une récapitulation ironiquement élégante, rappeler l’essentiel de son œuvre. Émouvant testament qui est aussi un hymne à la littérature, avec tout le prix qu’on a su longtemps donner à ce mot.
P. A.
Illustration : https://www.ebay.fr