Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Pour célébrer le cent-dixième anniversaire de la naissance de Penelope Fitzgerald (1916-2000), les éditions de la Table Ronde republient dans leur collection Vermillon deux romans déjà traduits et édités par leurs soins : La Libraire (2016) et Début de printemps (2007).
Rappelons que, bien connue en Grande-Bretagne, où elle a reçu des prix prestigieux, l’autrice, journaliste à la BBC, a commencé à 60 ans une carrière littéraire au cours de laquelle elle a publié neuf romans et trois biographies (dont, l’une, en 1975, consacrée au peintre préraphaélite Burne-Jones). Elle n’a jamais vécu en Russie. On le sent, à la fascination un peu avide qui se manifeste dans ce Début de printemps paru en Angleterre en 1988 et dont le Moscou de 1913, où le roman se déroule entièrement, est autant dire le personnage principal. Un voyage de quinze jours en 1975, des cours de langue russe, des recherches, une passion pour la littérature du pays… rien de plus, derrière ces descriptions, d’une minutie quasi-maniaque, de la ville, des modes de vie avant la révolution, des objets, des habitudes culinaires…
D’une fuite à l’autre
La situation de l’autrice-narratrice par rapport à son grand sujet correspond du coup à la curieuse position intermédiaire où elle place le héros. On adopte presque constamment le point de vue de ce Frank Reid, né en Russie, où son père, entrepreneur britannique, a créé et dirigé une imprimerie. Frank est allé étudier et se marier en Angleterre, cependant à la mort de ce père, en 1905, il a dû regagner Moscou avec sa femme Nellie et leurs trois enfants pour prendre la direction de l’entreprise. À la fois presque russe et pas russe du tout, il observe la réalité qui l’entoure avec un mélange de familiarité et de distance perplexe qui est exactement son attitude aussi vis-à-vis de sa propre vie.
Le récit s’ouvre avec le départ brusque et inexpliqué de Nellie, qui s’enfuit avec les enfants, puis les renvoie à leur père avant de poursuivre seule son chemin vers l’Angleterre. Frank ne s’attache pas tant à comprendre les raisons de son départ qu’à trouver des solutions pratiques pour poursuivre au mieux l’éducation de Dolly, huit ans, Ben, sept, et Anouchka, un ou deux. Après plusieurs tentatives catastrophiques il embauche, sur les conseils de son gestionnaire anglais, disciple de Tolstoï et poète à ses heures, Lisa, laquelle a « le visage pâle, large, patient et rêveur des femmes russes ». Dès lors le récit s’accélère : Frank manque d’être assassiné dans son imprimerie par un étudiant armé d’un revolver, la police politique s’en mêle, le printemps arrive, les enfants partent avec Lisa pour la datcha, où se déroulent des événements mystérieux mais décisifs. Entretemps Frank est tombé amoureux de la jeune gouvernante. Cependant elle disparaîtra aussi, et sa fuite amènera les éclaircissements qui viendront donner in fine au titre sa triple signification : on est en avril, la vie du héros va changer, d’autres transformations s’annoncent pour un pays qui n’a jamais été complètement le sien…
Minutie et poésie
Avant ce finale, on doute longtemps d’être dans un véritable roman tant l’atmosphère et le ton semblent les seuls vrais intérêts d’une narration nonchalante. Mais « y voir trop clair en Russie est une erreur, qui conduit à perdre confiance »… L’écrivaine britannique fait montre d’une véritable passion pour la description : le travail dans une imprimerie en 1913 ; la cérémonie devant l’icône de saint Modeste, patron des typographes ; les « melons salés », les « poires au vinaigre », les « pomme marinées » les champignons (« les gluants, ceux de couleur rouille, les blancs qui [sont] en réalité marron… »). Et le labyrinthe moscovite, évidemment. Moscou, « chère Moscou, mère débraillée, ahurie par les cloches de tes quatre fois quarante églises… »
La minutie documentaire n’empêche pas, on le voit, la poésie, délicate (« Il n’y avait pas un souffle de vent, le ciel se teintait de rose, à l’horizon un semblant de fumée annonçait le gel… ») ou tendant au fantastique (« Dolly commença à voir, parmi les innombrables troncs des bouleaux, ce qui ressemblait à des mains (…) cherchant à se toucher à travers le blanc et le noir »). Et la poésie va étrangement de pair avec l’humour, plus proche pourtant de Jerome K. Jerome que de Gogol. Il se manifeste dans les portraits de Russes, excessifs, comme il se doit – Kouriatine « opina, rit, roula des yeux et émit des sons étranges (…). On aurait dit un pantin, un jouet mécanique dans une boutique d’occasion ». Mais pas seulement : « Agitée comme un oiseau de proie qui n’a rien chassé depuis plusieurs jours, [Mme Graham] lui indiqua d’un signe de tête la place à côté d’elle »…
L’humour, ce sont aussi les détails qui viennent s’immiscer, incongrus, dans l’action : « Même ses cheveux bouclés semblaient jaillir de son front avec détermination » ; « Elle lui dit au revoir (…), regardant sa main qu’elle tenait dans la sienne, avec l’air de se demander où elle l’avait trouvée »… Les détails en général jouent dans ce récit un rôle essentiel. Ils y ajoutent une touche d’absurdité des plus réjouissantes, cependant parmi eux se dissimule aussi tout un faisceau d’indices qui prendront sens à leur heure, révélant, dans ce qui apparaissait comme une suite d’épisodes d’une drôlerie énigmatique, un chemin rigoureusement balisé vers le dénouement. La construction narrative reproduit ainsi, on l’a dit, la situation du personnage principal, qui ne voit qu’après coup ce qu’il avait sous les yeux. Mais elle décrit aussi la situation historique d’un pays où, sous un désordre et une insouciance de surface, se préparent et s’organisent des bouleversements considérables… Anglais ou non, c’est du grand roman.
P. A.
Illustration : https://fr.gw2ru.com