Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Jonathan « s’habill[e] davantage comme Julian Casablancas que comme Maxwell Perkins ». Storey pense aller habiter « dans le Village » ; pour l’instant elle partage son appartement « d’East Williamsburg » avec Kiki, « une lesbienne butch », mais celle-ci compte s’installer « à Brunswick ». Le « Champs Diner » est situé juste en face de chez Storey ; c’est « la Mecque des végans ». À cause de la pandémie tout le monde fuit dans « les Hamptons », et « l’Upper East Side » se vide…
Au début, on pense qu’on n’ira pas jusqu’au bout, tant s’impose le sentiment que l’auteur ne s’adresse qu’aux New-Yorkais de la riche bourgeoisie intellectuelle (le principal héros, Russell, est éditeur). Ce ne sont que fêtes et repas dans des restaurants chics où alcool et cocaïne coulent, si j’ose dire, à flots, conversations tissées d’allusions hermétiques au profane, thèmes à la mode – l’intérêt pour la gastronomie et les vins confinant au trouble obsessionnel. Et l’impression qu’éprouve le lecteur de déranger en tombant au milieu d’une réception sélect est d’autant plus forte quand, comme moi, il n’a pas lu les trois précédents tomes (1) de cette « comédie new-yorkaise ».
Fascination et art du vide
Ledit lecteur est donc tenté de renoncer devant ce qui lui apparaît dans un premier temps comme un monument d’entre-soi, de name-dropping et de snobisme, pourtant, comme malgré lui, il continue. Pourquoi ? Pour de bonnes et de mauvaises raisons.
D’abord, la fascination est contagieuse. Qui résiste à l’appel des miroirs ? Comme les personnages, voire l’auteur, ravis dans la contemplation de leur propre image, notre lecteur cède à l’attirance toujours prête à s’éveiller en lui pour l’Amérique, et pour un univers inévitablement associé dans son esprit à des souvenirs de cinéma. En dépit qu’il en ait, plongé parmi ces héros intelligents, cultivés, membres, selon toute apparence, d’une élite, il se laisse emporter par le vertige de l’identification.
Ensuite, il y a, quand même, l’art de conter. C’est-à-dire une efficacité toute américaine dans l’écriture, mais plus encore : voir l’admirable premier paragraphe, qui, tout en donnant au passage toutes les informations nécessaires pour entrer dans le récit, enveloppe dans le même mouvement un portrait du personnage principal et la mise en place d’une atmosphère « crépusculaire » ; ou la belle plongée introspective finale dans les pensées d’une femme revoyant sa vie à la veille de ce qui sera peut-être son dernier jour. Et on pourrait aussi parler de la construction, insensible mais semée de jalons temporels, d’indices annonciateurs et de refrains quasi subliminaux.
L’art de conter et, mieux encore, l’art de ne rien conter… Si on a souvent rapproché Jay McInnerney de Bret Easton Ellis, en raison de leur complicité dans la vie et du rôle que tiennent les objets dans leurs deux œuvres, chez l’auteur d’American Psycho le polar et l’hyperviolence guettent sous le tissu des apparences. Alors qu’ici rien n’arrive qui ne pourrait se produire dans la réalité quotidienne de tout un chacun. Russell et Corrine Calloway vieillissent. Leur fille ouvre un grand restaurant mais le virus s’en mêle. Corrine l’attrape. Plus tard, Russell l’attrape aussi. Il tombe amoureux d’une jeune autrice, elle meurt d’overdose. Les primaires démocrates désignent Joe Biden, des manifs ont lieu après la mort de George Floyd…
Silence éloquent
Tout est habilement placé dans une perspective historique. L’ombre du second mandat de Trump, « l’homme au visage orange », « incapable de prononcer une phrase grammaticalement correcte », plane sur ce roman dont l’action se situe avant, mais qui vient de paraître. De façon plus diffuse, le glissement d’une époque à l’autre est mise en scène à coups de petits détails, changements dans les relations entre hommes et femmes, rapport nouveau à la croyance religieuse, évolution des goûts littéraires… Russel fait presque figure de survivant, avec ses positions qu’on ne peut pourtant que partager : « Je ne crois pas vraiment que le sujet d’un roman ait une grande importance » ; « Les éléments factuels d’un livre réussi [sont] moins intéressants et moins pertinents que ses éléments structurels et stylistiques ».
Bref, le portrait d’un milieu socio-culturel et d’une période de l’histoire récente dans une ville donnée. Mais un portrait, il est temps de le dire, violemment critique… à sa manière. Et c’est dans cette manière que réside la véritable originalité de Rendez-vous sur l’autre rive. L’ironie réside dans les détails : la pandémie est bien fâcheuse, qui, en interdisant les voyages d’affaires et en fermant les hôtels, rend plus compliquée l’infidélité conjugale : elle empêche, c’est embêtant, « toute vie sociale dans les Hamptons ». Quand la jeune écrivaine chère à Russell se retrouve à l’hôpital après avoir passé la soirée avec lui chacun espère qu’elle va survivre… sinon, quel scandale.
Cependant l’ironie est, plus encore, partout et… nulle part. Chez Bret Easton Ellis elle était signifiée par l’accumulation et le grossissement des notations d’ordre matériel, essentiellement vestimentaire. Alors qu’ici rien n’est grossi. La vie des personnages, vécue à leur point de vue, se déroule sans effet de soulignement ou de commentaire. Les faits parlent d’eux-mêmes, et disent la mauvaise foi, l’aveuglement volontaire, le cynisme inconscient… D’autant plus efficacement qu’ils se mêlent à l’émotion sincère et aux sentiments désintéressés. D’autant plus aussi qu’on s’y laisse prendre. Car notre fascination, on s’en aperçoit peu à peu, était programmée. Elle devient un trait d’ironie ainsi qu’un argument supplémentaire. Jay McInerney nous a offert un brillant et salutaire exercice de dénonciation par empathie.
P. A.
(1) Trente ans et des poussières (1992), La Belle Vie (2006), Les Jours enfuis (2016), tous traduits en français à L’Olivier
Illustration : https://ny1.com