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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Eugénie sous les bombes, Anne Percin (Buchet-Chastel)

Le troisième livre d’Anne Percin ne porte pas de sous-titre, mais elle-même, dans le corps de l’ouvrage, emploie le mot « roman » pour le désigner. Elle a raison. Pourtant, en apparence, pas de fiction dans ce qui se donne comme un récit familial où la narratrice s’implique en tant que dépositaire d’une mémoire et des documents qui la recueillent, inévitablement complétés par des recherches documentaires.

 

Celle qui nous parle se rappelle, à douze ans, avoir entendu parler pour la première fois de Charles, son arrière-grand-père, « directeur d’école catholique qui exerça à Épinal dans la première moitié du [XXe] siècle ». Vingt ans après, elle hérite du « carnet » de ce même Charles et de quelques photographies. C’est d’après le carnet qu’elle écrit. Elle écrit l’histoire de Charles telle que celui-ci l’a racontée et, peut-être plus encore, celle d’Eugénie, qui fut sa femme.

 

Le long de la Moselle

 

La volonté de « tromper la mort » est explicite, portée par une conception optimiste du temps et de l’écriture : « Il n’y a pas d’époques » ; « redonner la vie » aux disparus est donc « à la portée de tous »…. Qu’est-ce qui fait pourtant de ce récit un roman, c’est-à-dire, au rebours de la plupart des essais personnels, mélanges soporifiques d’Histoire, de sociologie, de généalogie et d’attendrissement sur soi, quelque chose qui soit susceptible d’intéresser et d’impliquer le lecteur ?

 

D’abord, en un paradoxe qui n’est qu’apparent, c’est la mise en abyme et en scène de l’écriture. Anne Percin ne rapporte pas ses recherches. Mais elle matérialise son travail sans en parler – autrement dit elle le rend présent à travers son écriture même. Écrire la vie des gens, c’est toujours réécrire. Ici, celle qui nous parle réécrit la réécriture de Charles. Comme lui, elle connaît la fin de l’histoire. Et elle joue avec la notion de destin, qu’elle métaphorise en l’inversant. Les rivières sont omniprésentes dans ce livre, en particulier la Moselle, car tout ou presque se déroule entre Épinal, Nancy, Raon-l’Étape… – autant de lieux dont les noms parlent au voisin d’outre-Vosges que j’ai longtemps été. Cependant l’image du fleuve au cours inexorable change ici de sens pour devenir métaphore de l’écriture : « Le quartier a été rayé de la carte (…). Il faut remonter le cours du temps. Pour cela, faire reculer celui de la Moselle jusqu’en 1907 »…

 

« Les saintes sont toujours un peu folles »

 

On voit la narratrice, et peut-être l’autrice, écrire. Quoi ? La vie d’un homme de foi et d’une sorte de sainte. Issu d’une famille campagnarde et modeste, Charles est « avalé » par l’école. Rêvant d’être « un monsieur », il se détourne de la prêtrise pour devenir instituteur, puis directeur. Ce personnage sans éclat, un peu le Saint Joseph de l’histoire, révélera une vraie grandeur au contact de celle qui sera son épouse. Cette Eugénie est d’abord une enfant étrange, habitée par une infatigable et curieuse énergie, qu’elle tire, ni plus ni moins, de son identification à Jésus enfant, ce « rebelle », cet « insupportable frondeur » qui « ten[ait] la dragée haute aux rabbins ». Née elle aussi dans une famille paysanne pauvre, elle sera placée chez divers maîtres, en un temps où ceux-ci n’hésitaient pas à exploiter leurs servantes au maximum. À vingt-sept ans, « elle a de gros yeux gris acier, ronds comme des billes (…). Des cheveux tout raides qui tirent sur le roux, des mains de charpentier et une taille de guêpe ». Elle rencontre Charles, aux noces d’une amie. « C’est donc ça, une âme sœur ? »

 

Mariage, maternités, bonheur. Puis, en 1914, c’est la guerre. Elle « n’est pas le sujet de [la] tragédie : elle en est le décor. La circonstance aggravante à tous les maux ». Car si, en l’absence de Charles, la nécessité d’assumer toutes les responsabilités galvanise Eugénie, bientôt le goître qui l’étouffera prend des proportions inquiétantes. « Est-ce possible que sa maladie (…), au lieu de l’affaiblir, la rende aussi forte, aussi effrontément courageuse (…) ? Est-elle en train de devenir une sainte ? Les saintes, comme on sait, sont toujours un peu folles ».

 

Quoi qu’il en soit, il faut se faire soigner, en temps de guerre, alors qu’on est pauvre et dépourvu d’appuis. Le récit de vie devient l’histoire d’une mort, et celle-ci est une course, après des médecins qui s’éclipsent ou se défaussent, vers les hôpitaux d’un Paris désert et fantomatique sous les bombes, à la poursuite du remède miracle, la radiothérapie, encore balbutiante, à laquelle la malade n’aura pas accès malgré les efforts d’un Charles infatigable et acharné à la sauver.

 

Tilleuls et hirondelles

 

On voit bien l’intérêt historique. Il est double : c’est, évidemment, la Grande Guerre vue de l’arrière et par les petites gens ; mais c’est aussi, de façon plus générale, la reconstitution d’existences qui s’inscrivent au seuil de la modernité. La bataille de la laïcité, les débuts de l’aviation coexistent avec des différences de classe abyssales. Et le catholicisme constitue la grande ressource des humbles : « Il faut admettre que la foi puisse être cela aussi, surtout pour les femmes : une consolation, un refuge intime, et une mise en retrait du corps social qui ressemble presque à une révolte ».

 

Anne Percin prend ses personnages au sérieux. Sans condescendance, elle s’attache à comprendre le sentiment religieux qui est leur profondeur et leur dignité. C’est la même solidarité (au sens strict) qui lui permet d’entrer dans leur histoire et de nous y faire entrer avec elle. Elle traverse pour nous le carnet de Charles et nous conduit au-delà, pour le magnifique récit rêvé de leur premier tête-à-tête, dans une nuit d’été, devant une statue de la Vierge. À coups de petites notations sur l’humeur, les parfums, le temps qu’il fait, de « flèches fus[ant] dans le ciel avec des cris d’hirondelle » et de « tilleuls secou[ant] leurs feuilles », elle nous installe au plus près de ses héros. Au cœur de leur roman.

 

P. A.

 

Illustration : https://cartorum.fr

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