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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

La Hantise, Jean-Philippe Toussaint (Minuit)

En quoi n’est-ce pas un roman d’espionnage comme les autres ?... La question vient inévitablement à l’esprit quand on lit le dernier livre de Jean-Philippe Toussaint, troisième volume d’une trilogie mettant en scène Jean Detrez, fonctionnaire de la « Commission européenne dans le domaine de la perspective stratégique ». C’est même la question centrale.

 

Nul besoin, disent les critiques, d’avoir lu les deux premiers tomes, même pas La Clé USB, dont ce livre-ci serait une manière de reprise. Lisons donc, sans complexes. Jean Detrez est abordé un jour à Bruxelles par un lobbyiste nommé John Stavropoulos. Celui-ci perd pendant leur entretien une clé USB, laquelle, ramassée et ouverte par notre héros, révèle l’existence d’une organisation nommée, comme par antiphrase, De Witte Zwaan, et dont le but est double : organiser une fraude aux aides au développement dispensées par l’Europe ; surtout, défendre et promouvoir au sein des institutions les intérêts de la Chine.

 

Blockchain et backdoor

 

Sur les conseils d’un ami, Detrez prend contact avec un journaliste de Mediapart. En allant le rencontrer à Paris, il croise une femme qu’il connaît assez vaguement mais qui l’attire, Yolanda Paul. Tous deux deviennent amants. Or ladite Yolanda se révèle une collaboratrice et ancienne maîtresse de Stavropoulos. Elle est membre de son réseau, dont elle ignorait les vraies intentions. Mais la voilà désormais alliée à Detrez. Et les événements se précipitent lorsque les autres membres du Witte Zwann apprennent que l’enquête menée par Mediapart à leur sujet est sur le point de paraître dans la presse…

 

On le voit, tout est là pour faire une authentique histoire d’espions. D’aujourd’hui, s’entend : cryptomonnaies, minage, blockchain et backdoor, le tout sur fond d’Europe en proie aux tentatives d’ingérence étrangère… Sans que l’auteur dédaigne de faire appel aussi à quelques ingrédients plus classiques, tels que la filature ou la surveillance discrète – les fenêtres, et pas seulement celles des ordinateurs, jouant de ce point de vue-là un grand rôle.

 

Pas de violence, cependant : on l’appréhende sans cesse mais elle n’arrive jamais, le récit s’arrête toujours juste au bord. Et c’est peut-être là un détail significatif, fait pour avertir le lecteur distrait qu’il n’est pas exactement là où il croyait être. Ce que plusieurs éléments détonnants auraient déjà pu lui faire entrevoir. Le premier, c’est le père. Car tout ne commence pas tout à fait comme je l’ai dit. On s’interroge d’abord sur la raison d’être d’une longue entrée en matière consacrée au père, récemment disparu, du héros-narrateur. Lui-même haut fonctionnaire européen, il est l’objet de la part de son fils d’une vénération (« De mon père, je retiendrai la probité, la droiture et l’éthique »), mâtinée d’un peu de jalousie (« C’est ton père, dans ta famille, qui a pris pour lui-même (…) la totalité des attributs relatifs à la beauté »).

 

Le père et le fils

 

Dans les circonstances évoquées plus haut, Detrez se sent d’autant plus investi d’une « mission filiale » que ce géniteur modèle a été de son vivant victime et involontaire complice d’une triste affaire d’escroquerie. Il s’agit donc, comme Rodrigue, dont le héros éprouve occasionnellement les tourments (« J’avais en quelque sorte à choisir entre l’amour et le devoir »), de laver l’honneur du père tout en le dépassant dans l’abnégation et le courage – le tuant par là-même post mortem. On conçoit du coup que le fantôme paternel revienne sans cesse hanter le récit, au terme duquel le narrateur éprouvera la « fierté » du « devoir accompli ».

 

La deuxième figure qui ne conviendrait guère au roman d’espionnage traditionnel est ce Jean Detrez lui-même, qui avoue avoir « toujours eu le sentiment d’être plus ou moins en décalage horaire dans la vie ». Et dont on a en effet l'impression qu’il reste en permanence un peu à distance des événements, les observant en narrateur plus que les vivant en héros… Certes, exalté par sa « mission », on le voit qui se métamorphose : « Même si c’était loin d’être dans mon tempérament, j’étais prêt à en découdre ». Seulement il ne se métamorphose pas à cent pour cent. Il continue malgré tout de se tenir légèrement à côté de ce qui lui arrive, et cet écart crée et maintient celui qui distingue plus profondément le récit d’espionnage tel qu’on l’imagine du roman de Jean-Philippe Toussaint.

 

Petites bulles et motoroue

 

Au contraire d’autres auteurs de l’école de Minuit, ce dernier ne quitte jamais le fil de l’intrigue. Cependant son récit déborde toujours peu ou prou sur les à-côtés. Le procédé est mis en scène et métaphorisé à plusieurs reprises. Le récit commence avec le père, puis se resserre sur un étrange biographe albinos qui a entrepris de conter sa vie ; et cette parenthèse à son tour culmine sur l’évocation d’un après-midi passé par Detrez chez ce personnage, dans son salon étouffant, par temps de canicule, et sur les « gouttes [de sueur] qui s’insinu[ent] derrière les verres teintés de ses lunettes ». Lorsque le héros devient l’amant de Yolanda Paul, elle a le poignet dans le plâtre : ce plâtre est « comme un intrus au milieu [d’eux] dans la pénombre », et pourtant Yolanda semble, « avec ce plâtre, être plus nue que nue ».

 

Mais de tels contrepoints sont présents partout. Detrez expose son affaire à son ami à la piscine, il lui parle « la bouche au ras de l’eau qui produ[it] des petites bulles involontaires ». L’ami en question veut lui écrire sur une serviette en papier le numéro du journaliste de Mediapart, « mais le stylo ne march[e] pas, il n’y [a] plus d’encre, il [a] seulement écrit 06 42 27 d’une encre bleue mourante ». Ledit journaliste ne se déplace qu’au moyen d’une « motoroue électrique », qu’on le voit longuement manipuler et brancher pour recharge lors de sa première apparition…

 

Quelque chose comme une tentation métonymique permanente interdit à la narration d’adhérer pleinement au modèle du roman d’action. Il s’en faut de pas grand-chose, d’une simple déhiscence… Suffisante pourtant pour que s’y infiltrent et s’y installent la littérature proprement dite et le roman tout court. Le récit pourrait à chaque instant dévier, il ne le fait pas, cependant il suggère autour de lui la présence de multiples autres récits possibles. Dessinant ainsi, sans le dire, l’espace silencieux mais omniprésent de l’écriture.

 

P. A.

 

Illustration :  René Magritte, L'Empire des Lumières, 1949 (Art Infinitus sur https://www.facebook.com)

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