Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Étrange destinée d’un livre… Fille du psychanalyste Sandor Feldmann, Susan Taubes naît en 1928 à Budapest et émigre avec sa famille en 1939 aux États-Unis. Elle y épouse en 1949 le sociologue des religions Jacob Taubes, dont elle prend le nom. Elle étudie la philosophie, rédige une thèse sur Simone Weil, enseigne, écrit, ne publie guère. En 1969, année où paraît son roman Vies et morts de Sophie Blind (1), elle se jette dans l’Atlantique. Oubliée pendant une cinquantaine d’années, elle est redécouverte dans les années 2020, et Ma Julia, resté inédit jusqu’alors, est publié en 2023. La traduction française paraît cet automne chez Rivages, en même temps qu’un recueil de nouvelles, La Dernière Danse.
Voix intérieure
Étrange livre… Qui parle ? De cette question, classique en narratologie, Susan Taubes fait pratiquement le sujet de son roman. Qui dit en effet « ma Julia », qui dit « je » dans ce texte qui, avant de prendre pour titre Lament for Julia, devait s’intituler Confession of a ghost ? « Si elle n’était qu’un corps et moi un esprit. Si seulement c’était aussi simple que cela », soupire le singulier narrateur. Malgré tout, c’est bien de quelque chose dans ce goût qu’il s’agit. Mais quel « esprit » ? Un démon, un « ange déchu » ? Ou plutôt un « ange gardien » ? Un fantôme, tout simplement, venu d’une « précédente existence » (« Je me soupçonne fortement d’avoir rongé mon frein, reclus dans quelque universitaire palot ») ? L’entité, en tout cas, s’interroge : « Existais-je ? Étais-je une substance douée de pensée ? » Et tout se complique encore quand on découvre qu’en marge de ses relations avec celle qu’il habite il peut fort bien mener une existence particulière, tenir un carnet, voire ébaucher « une nouvelle épistémologie ».
Quelquefois on croit quand même pouvoir le considérer franchement comme la conscience de Julia, chargée tantôt de la rappeler à l’ordre, tantôt de « lui remonter le moral ». Serait-il donc Julia se parlant à elle-même ? Ou seulement une part d’elle ? Ou encore, à force de résider en son sein, aurait-il fini par prendre sa place (« Acteur emporté par son rôle, à certains moments je vivais vraiment Julia ») ?
L’esprit et le corps
Le tremblement de l’identité que suscite le déplacement ou la délégation du discours intérieur se répercute à tous les niveaux de la narration, si bien que, inévitablement, à la question qui parle ? vient se superposer la question qui voit ? Tous les événements sont relatés au point de vue du locuteur dont Julia est, résume-t-il lui-même, le « fourreau ». Quels événements ? Ceux d’une vie de femme. De la naissance à l’enfance (« Nous nous cachions dans les placards et derrière les rideaux »), puis à l’adolescence, ces « années sombres ». Premières expériences sexuelles avec le fils du jardinier. Défloration (« J’ai fini complètement disloqué. Étais-je en Julia ? Étais-je en Bruno ? »). Aventures diverses, puis mariage, maternité… Brève liaison adultère, sur laquelle l’histoire se termine. Une histoire banale, somme toute, d’autant plus que tout le cadre, familial, social ou historique, reste dans le flou. Cependant c’est tout autant l’histoire de l’esprit narrateur, lequel passe lui aussi par diverses phases : complice pendant l’enfance, écœuré ensuite au point de se désinvestir et de s’absorber dans ses occupations personnelles, revenant plus tard jouer les duègnes, si ce n’est les Jiminy Cricket.
Car la plupart du temps notre homme porte un regard critique sur celle qui, à tous les sens du mot, l’obsède. Notre homme ? Tout le monde l’aura compris, c’est une voix masculine qui s’adresse à nous. Et le moins qu’on puisse dire est qu’on ne peut pas voir en celui qui se considère occasionnellement comme une espèce de « gentleman » un précurseur du féminisme. Il fait une « crise » la première fois qu’on habille l’enfant en petite fille (« Elles la crurent possédée par un diable »). Les premières règles sont l’occasion d’une scène de farce dont on ne sait à qui des deux personnages on doit attribuer le caractère délirant… L’histoire de Julia est avant tout une histoire de corps, l’histoire d’un corps féminin qui apparaît de plus en plus comme étranger, menaçant, « profondeurs opaques faites de sensations indistinctes, infernales, exquises, imprégnées de l’odeur du lait tourné, du sang, de l’urine et des excréments ». Perplexe au moment d’aborder « le sujet mélancolique du con », celui qui parle s’interroge : « Cela existait-il, une femme ? Je commençais à en douter ; une effigie faite de fantasmes de garçonnet, voilà de quoi il retournait, en fin de compte »…
Le bout du nez
Peut-être, évidemment, sa voix n’est-elle autre que la voix aliénée de Julia elle-même, la voix de l’homme en elle, si l’on veut. C’est la thèse qu’assène sans ambages ni nuances Blandine Rinkel dans sa préface : « Ma Julia raconte l’histoire d’une femme aliénée par un surmoi patriarcal ». Soit. Cependant on pourrait aussi la lire comme le récit d’un affranchissement. Plus Julia mûrit, plus elle devient indépendante et mystérieuse aux yeux du narrateur. « Quand Julia se retrouve seule avec un homme, elle cesse d’être ma créature », note ce dernier. À l’issue de la liaison finale, elle pleure : « De honte ? (…) De chagrin ? (…) De honte et de chagrin mêlés ? Je l’ignore ». Au terme du roman l’esprit loquace se sent « enterr[é] vivant dans [le] passé » de celle qui ne dépend décidément plus de lui. Ou réduit à la suivre « sur le boulevard, à bout de souffle », en lui répétant : « Qui es-tu ? »
Mais, au fond, depuis le début, qu’a vraiment décidé le passager clandestin de Julia, dans toute cette affaire ? N’avait-il pas raison de remarquer au passage : « Je m’imagine qu’elle est ma marionnette, quand c’est elle qui me mène par le bout du nez » ? Et l’autrice, ou Julia, ne nous ont-elles pas traités de la même façon en nous faisant croire le contraire ? Ce ne serait là qu’une des malices de ce récit indécidable, ironique s’il en est, mais ne refusant pas le lyrisme. « Était-ce la lumière de la lune, portée par la neige, qui tombait sur elle, qui donnait à sa peau cet éclat spectral ? Tout avait pâli, ses cheveux, ses joues, ses yeux ; et, dans ses yeux, le regard de quelqu’un d’autre »… Ainsi s’exprime le démon, partagé entre la fascination réprobatrice pour l’adolescente et le regret de l’enfant perdue, « créature fantomatique vêtue de feuilles, qui passe en courant pieds nus et disparaît dans la forêt ». Pauvre démon !... On en viendrait presque à le plaindre.
P. A.
(1) Rivages, 2025
Illustration : Gabriel von Max, Le Cauchemar, d'après Johann Heinrich Füssli, 1860