Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Tove Ditlevsen publia ce roman en 1975, un an avant de mettre fin à ses jours. On est loin, à tout point de vue, de la célèbre Trilogie de Copenhague (1). Cependant l’éditeur, qui s’obstine à désigner l’écrivaine danoise comme « la précurseure de la littérature autobiographique », range sans ambages le livre dans l’autofiction, alors même qu’on peine à y distinguer les traits caractéristiques du genre. Parlons plutôt, tout simplement et sans doute plus justement, de roman autobiographique.
Le Vilhelm du titre est en effet sans doute un peu le mari qu’on a vu, à la fin de Dépendance (2), aider l’autrice à échapper à son addiction aux drogues. Et tout le récit est obombré par une mort prochaine. Notamment la fin : après « toutes ces tentatives de suicide » jamais accomplies « pour de bon », Lise, qui n’a « jamais eu l’intention d’attendre une mort naturelle », « prépare la plus belle œuvre de sa vie » en se rendant dans la forêt voisine, munie d’un flacon de comprimés et d’un demi-litre de lait. On la quitte là, au bord de ce trépas qui, on le sentait depuis le début, constitue le cœur caché du livre, qu’il imprègne tout entier d’un tragique grinçant et glaçant.
« 51 ans, mais jeune d’esprit »
Si je parlais de simplicité, fût-elle fausse, à propos des trois ouvrages déjà parus, il est difficile d’en faire autant pour celui-ci. De quoi est-il question dans ce curieux récit, qui porte bien la marque de certaines années 1970 ?... Du mariage de Lise Mundus, dont le nom de famille est le même que celui de la mère de Tove Ditlevsen et qui, comme elle, est une poétesse et écrivaine célèbre, avec Vilhelm, rédacteur en chef d’un grand journal danois. Et surtout des déchirements qui ont abouti à la situation de départ, qui les voit, après s’être séparés dans la violence, habiter l’une avec Tom, leur fils adolescent, l’autre chez Mille, sa maîtresse.
De départ ?... Difficile de se repérer dans une narration systématiquement morcelée et sa chronologie délibérément confuse. Tout juste si on repère quelques épisodes clés : la dépression de Lise, son hospitalisation, la publication d’une annonce, suggérée par sa compagne de chambre, dans laquelle l’héroïne, « 51 ans, mais jeune d’esprit », « nom connu de la littérature danoise », prétend chercher un nouveau compagnon, « de préférence bon conducteur ». Scandale et réactions en chaîne : Lise est interviewée, un journal concurrent de celui de Vilhelm lui demande ses « mémoires » sous la forme d’une série d’articles dont le premier, enchâssé dans le récit principal, constitue le résumé le plus clair des événements plus allusivement contés par ailleurs. Cependant Kurt, un jeune voisin, locataire et amant d’une horrible « Mme Thomsen », répond à l’annonce, vient s’installer dans l’ancienne chambre de Vilhelm et porte ses vêtements.
« … ce livre qui sera son dernier »
Obsédée par les crimes censés se commettre dans le quartier, cette madame Thomsen rôde comme le fantôme du romanesque dans ce « roman » où revient souvent le motif de la « masseuse de dix-neuf ans » mystérieusement assassinée. Y va et y vient aussi un fantastique embryonnaire accentué par l’humour bizarre : Lise marche dans la rue, « tout ébouriffée et le nez rouge, on pourrait croire que sa chevelure folle (…) cherche à se détacher d’elle ou, à défaut, à la soulever au-dessus des toits » ; « semblables à des vers blancs, [ses] pensées troublées ramp[ent] le long d’une fragile échelle d’allégresse funeste » : les passants, quant à eux, « font partie du paysage, comme s’ils avaient poussé entre les pavés et s’étaient nourris de l’humidité des murs »…
Des épisodes se juxtaposent, sans liens explicites entre eux, et tout conspire à installer, sans jamais l’aborder de front, le thème omniprésent de l’identité fragile. Qui parle ? Une narratrice qui n’est pas Lise et affirme n’avoir « survécu » que « pour écrire [son] histoire » et « celle de Vilhelm ». À moins qu’elle ne soit Lise quand même, parlant depuis sa mort pas encore arrivée ?... Les passages occasionnels de la troisième à la première personne tendraient à le suggérer. Cette narratrice circule entre les personnages, sur lesquels elle adopte un point de vue volontiers omniscient. Et elle s’adresse parfois gravement à nous : « Par pure impatience de me débarrasser de Lise dans ce livre qui sera son dernier, je l’[ai] faite plus mauvaise qu’elle ne l’est » ; « Mon personnage ne s’aime pas (…). Quant à moi, je tiens à l’aimer maintenant que je suis en train de me débarrasser d’elle »…
À propos de la Trilogie, j’évoquais la curieuse position qu’adoptait par rapport à elle-même celle qui parlait, toujours dans une sorte de flottement ironique plutôt que dans une pleine adhésion à soi. Ici, l’ironie, comme mise à distance des propos et des personnages, est un principe général d’écriture. Non seulement quand la narratrice intervient directement. Les personnages en tant que tels semblent également toujours un peu à côté d’eux-mêmes et du moment présent : « Oui, a menti Kurt, qui ne se rappelait pas la dernière fois où il avait menti » ; « Il a observé un instant ses mains avec surprise. Elles reposaient mollement sur la nappe comme (…) quelque chose que Mme Andersen aurait oublié de desservir »…
Tout se passe comme si tout le monde était déjà un peu ailleurs : ceux qui vont vivre comme celle qui va mourir. Une fêlure majeure parcourt le texte, il est construit tout entier sur ce vide qui vient et qui est déjà là. C’est ce qui fait sa force, légèrement effrayante.
P. A.
(2) Voir ici
Illustration : Tove Ditlevsen dans les rues de Copenhague (http://www.nrc.n)