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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Chroniques d’un dieu boiteux, Joan-Lluis Lluis, traduit du catalan par Juliette Lemerle (Les Argonautes)

En 2024, avec Junil (1), Joan-Lluis Lluis proposait une fable qui, sous couvert de roman historique, nous ramenait au temps de l’Empire romain pour mieux célébrer, à travers la figure du poète Ovide, les forces de la littérature. Retour, dans ces Chroniques d’un dieu boiteux, à l’antiquité gréco-latine. Et l’éloge de l’écriture et de ses pouvoirs se fait encore plus résolu.

 

Qui écrit en effet ce nouveau récit ? Un dieu. Plus précisément Héphaïstos, alias Vulcain, le dieu forgeron, maître du feu et des cyclopes. Du fond de sa forge souterraine, il n’a pas eu vent de la disparition des autres Olympiens, détrônés par « le dieu unique ». Il la découvre alors qu’on est déjà au VIe siècle de notre ère. À partir de là le roman va nous raconter, à travers le Moyen Âge, le temps de l’Inquisition, le XIXe siècle, jusqu’à l’époque des guerres mondiales et de la Mafia, comment le divin héros survit dans la campagne sicilienne, au pied de l’Etna qui fut longtemps son domicile. Son trépas, qui met un point final à l’épopée, ne peut être qu’illusoire… Première personne oblige, une chute dont je ne dirai rien vient rouvrir la porte et rendre possible ce que ce narrateur singulier annonçait aux premières pages : « J’ai fini par apprendre l’art de lire et d’écrire, pour raconter comment je ne suis pas mort avec tous les autres ».

 

Qu’est-ce qu’un dieu ?

 

Rien d’étonnant, si on ose dire, à ce qu’un tel héros prenne la plume. Dieu boiteux, car précipité du haut de l’Olympe à sa naissance par sa mère, la cruelle Héra, il est aussi le dieu artisan, dans une culture qui ne distingue pas vraiment l’artisan de l’artiste. Cette double particularité fait de lui le sujet idéal, et peut-être le meilleur représentant de son espèce. Car, en somme, qu’est-ce qu’un dieu ? Un être à la fois très humain et pas du tout. Humain parce que, contrairement à une opinion répandue, mortel, et ayant donc besoin des hommes pour survivre : « Les sacrifices d’animaux », loin de constituer « un geste symbolique », sont « la seule nourriture » dont disposent les dieux. En fait, ceux-ci « ne mang[ent] que de la fumée ». Plus de croyance, plus de sacrifices. Et plus de sacrifices, plus de dieux.

 

D’un autre côté, il y a les pouvoirs divins, naturellement. Notre ami en use parfois, dans des épisodes merveilleux discrètement teintés de second degré. Mais la plupart du temps il s’abstient, et tâche de vivre discrètement parmi les hommes en cachant aussi ses autres singularités : un rapport particulier au temps (« Mais comment font-ils pour compter, les chrétiens ? Moi (…), je ne connais pas mon âge ») ; une parfaite insensibilité, qui lui permet de faire disparaître sans émoi un nombre respectable de personnes sur son chemin. Quoique, en y regardant de plus près… Il s’étonnera aussi d’éprouver une sorte de sympathie pour un capitaine de bateau, rencontrera, une fois au moins, l’amour et, même s’il ne ressent rien pour ses fils et ses filles, se liera tardivement d’amitié avec… un curé.

 

Mythes et néo-mythes

 

Héphaïstos s’humanise donc un peu à force de vivre parmi les hommes. Cependant il reste bien un dieu, qui doit régler au jour le jour les problèmes pratiques que sa condition lui pose : comment s’assurer de sacrifices réguliers ? comment dissimuler sa perpétuelle jeunesse ? L’invention et le perfectionnement des moyens ad hoc, leur adaptation aux exigences des époques successives, les démêlés avec les hommes et les manières de s’en garder font du roman de Joan-Lluis Lluis un captivant récit d’action. Derrière la question initiale s’en profile une autre : qu’est-ce qu’un homme ? Notre faux immortel observe d’un œil perplexe cette espèce faible et misérable, à l’existence si brève, bizarrement acharnée à croire en une divinité unique : « Chrétiens et mahométans, et juifs aussi (…), il est aberrant de leur part de prétendre savoir ce que veut un dieu qui ne se manifeste jamais », « Grand Indifférent » exigeant pourtant « tout, l’amour et l’obéissance, en échange de promesses contradictoires ».

 

Cependant les hommes ont aussi d’autres particularités plus dignes d’intérêt aux yeux du divin narrateur. Leur inlassable curiosité et leur créativité en font partie. Dans ces Chroniques, la mythologie, inévitablement, est présente. Le héros-narrateur ébauche sous nos yeux une autobiographie où l’on croise Thétis, Aphrodite, Mars et Zeus. Il la complète par d’émouvants et gracieux micro-mythes tirés de sa longue traversée de l’histoire humaine. Ainsi de la quasi-mort d’où le tire une éruption de l’Etna, ou de sa rencontre avec une autre survivante, Artémis-Diane, devenue tueuse à gages en Amérique. Mais le plus beau de ces nouveaux mythes mêle plus profondément et plus significativement le dieu aux hommes. Ayant entendu parler d’une « nouvelle façon de voyager, grâce au feu et à la vapeur », Héphaïstos demande à voir. Les humains seraient donc capables de « se servir de chiffres et de dessins pour compenser leur incapacité à se connecter aux forces de la terre » ? Le voilà qui prend le train, demande à accéder à la locomotive, l’escalade : « Je suis le chevalier boiteux, le dieu du feu à califourchon sur la bête la plus véloce. Elle et moi, nous formons le premier centaure mi-dieu, mi-fer ».

 

À nouveaux dieux, nouvelles légendes… Le dernier chapitre verra notre héros rencontrer un prêtre connaissant aussi bien que lui les « mythes imaginés par les Grecs et les Romains ». « Imaginés ? », s’indigne-t-il. Le grand mot est lâché, et le vrai sujet du roman. Par-delà l’éloge du paganisme, la dénonciation de l’intolérance, la leçon de relativisme, l’écrivain catalan en revient toujours à l’essentiel : la possibilité de créer, l’art de conter, voilà le vrai point de contact entre les mortels et les dieux.

 

P. A.

 

(1) Même éditeur, même excellente traductrice, voir ici

 

Illustration : Vulcain ou l'Hiver, Pompeo Batoni, 1760-1765 (https://museesorleans.fr)

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