Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Gérard Lefort, dont les plus anciens d’entre nous se rappelleront les articles dans le Libération des année 1980, nous raconte ici une histoire d’enfance. Ou plutôt l’histoire d’un enfant. Il s’appelle Camille, son père est postier, sa mère infirmière. Il a un frère de 14 ans, une sœur de 9, lui-même est « entre les deux », ce qui nous fait quelque chose comme 12. Camille va au collège et vit dans un décor aimablement petit-bourgeois, « maison moderne avec tout ce qu’il faut », à savoir « canapé en cuir », « fauteuils en forme de globe », « coin salle à manger » qu’on néglige le plus souvent pour manger devant la télé sur « des plateaux spéciaux ». Le collège porte le nom d’Arthur Rimbaud car celui-ci « est né pas loin ». La professeure de français de Camille, qui l’aime bien, a emmené sa classe visiter la ville natale et voir la tombe du poète. Depuis, notre héros-narrateur lit Le Bateau ivre, dont les vers le hantent – « À la surface du ruisseau les feuilles mortes sont des petits bateaux comme dans le poème »…
Camille, Victor et tous les autres
C’est presque tout ce qui arrive dans le roman de Gérard Lefort. Une histoire, disais-je, mais il s’agit plutôt, en fait, d’une chronique. Pas d’événements à proprement parler si on excepte le dénouement, tragique, et subtilement annoncé par une progression à peine perceptible. On est pour l’essentiel dans une sorte de présent perpétuel. Car Camille, chacun s’en doute déjà, est spécial. Camille, pour commencer, est-il bien Camille ? « Quand je suis seul », nous dit-il, « je me parle et je m’appelle Victor. Victor m’habite et je suis son locataire. Victor et Camille discutent de tout. Souvent, ils se bagarrent. J’ai du mal à les séparer ». Et ce n’est pas tout : « D’autres habitants me peuplent (…). Ils disparaissent dans la pénombre quand je veux leur parler »…
Ce qui semblait le récit d’une enfance provinciale serait en fin de compte la description d’un cas psychologique, voire psychiatrique ? Oui, mais de l’intérieur. « On me montre du doigt. On chuchote dans mon dos. On me cite en exemple », dit Camille. Le médecin de famille le considère comme « hyperactif », sa mère estime qu’il n’est « pas un cadeau ». À l’école, le prof de sport le traite de « gonzesse » et Dominique, qui « a des biceps », le frappe, lui crache dessus et lui prend son pain au chocolat. Il nous raconte tout ça sur le même ton détaché qui était le sien pour nous décrire la demeure familiale.
Ailleurs et partout
C’est que Camille n’est pas là. Où est Camille ? Dans un entre-deux, si ce n’est plus. Il est « une troisième personne » entre Camille et Victor, lequel « tient [les] comptes » et essaie de retenir Camille ( ? ) du côté de la réalité. Celui qui nous parle flotte en effet entre deux statuts, entre deux âges. Ses actions et ses rêves sont parfois ceux d’un enfant, qui se relève la nuit pour jouer avec sa « collection de petits soldats », s’imagine « chevalier en armure » ou rejoignant la nuit, « par un passage secret », « dans son palais de cristal », une princesse. Pourtant il s’aventure aussi dans des domaines plus étranges, voit les corps des soldats morts remonter de la terre ardennaise, descend « au plus profond de la terre », où, « au bord d’un fleuve de lave », il rencontre « des habitants qui ne sont pas tous des amis » ; parfois, il « enfonc[e] [son] esprit dans un animal » et alors voit « courbe, carré ou en noir et blanc, même sous l’eau ».
Camille est-il un voyant au sens rimbaldien ? « Des épopées me bousculent et me piétinent », avoue-t-il. Plutôt qu’entre différents temps, il navigue entre le temps qui passe et « le temps tout entier », lequel n’a « ni avant ni après ». Un temps aussi homogène qu’un espace, d’où tout provient, et qui serait, derrière les apparences de l’identité et de la successivité, le vrai fond des choses. Si Camille assiste froidement à tout ce qui lui arrive, c’est qu’il est ailleurs et partout.
« Jeter un totem dans le brasier pour que son esprit enrage ; tresser des couronnes de fleurs empoisonnées ; clouer des malédictions sur des portes hostiles (…) ; danser toute la nuit avec les réprouvés, scélérats, voleurs, bandits (…). Crier comme la tempête, hurler comme la grêle »… Voilà Camille. Soyons honnêtes : tout le monde n’est pas Rimbaud, et on peut trouver légèrement pesant ou naïf le lyrisme qui souvent l’empoigne et vient irriguer le récit. Cependant cela n’enlève rien à la radicalité de l’entreprise ni à celle du propos. Camille n’est pas un enfant recommandable. Ça nous change de beaucoup d’autres.
P. A.
Illustration : Illustration : statue de Rimbaud jeune par Hervé Tonglet (1997)
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