Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Cela n’aura échappé à personne : l’enquête familiale est à la mode. Secrets enfouis, vies cachées, zones d’ombre ; obsession parentale étendue à toute la parentèle (mon père, ma mère, ma sœur, mon oncle, mes cousins…) : la manie de l’histoire vraie, combinée à celle de la généalogie, produit d’innombrables récits de vie prenant la forme de recherches longuement exposées.
Le livre de Michel Marx semble à première vue s’inscrire dans ce courant actuel. Mais c’est pour mieux le subvertir, dans un troublant objet littéraire où se mêlent émotion et ironie.
Du puzzle au labyrinthe
Le narrateur, qu’on surnomme Micha et qui, comme Michel Marx, est scénariste, souffre, selon ses proches, d’« hypermnésie ». Bizarre. Il a pourtant si peu de souvenirs qu’il passe son temps à s’en chercher… Ce serait plutôt un homme hanté par la mémoire. À la première page de son récit, une photo de famille, où ses grands-parents figurent avec son père encore jeune, ses tantes, ses cousines germaines. Le cliché date de 1940. La plus grande partie de ces personnes ont disparu pendant la Shoah. « Je voudrais être photographe et les faire poser à nouveau », songe Micha, énonçant avec ce projet celui du « roman ». Seulement, deux pages plus loin, un « deuxième sujet » s’annonce : « d’anciens camarades de lycée » viennent de contacter notre ami « après quarante-six ans sans presque aucun signe de vie ». Entre leur « réapparition » et l’image des disparus, un texte se dessine dans l’esprit de Micha, qui parlera « de recherches, de l’héritage des camps, du surgissement de [ces] copains d’adolescence ».
Pour l’écrire, il se lance d’abord dans l’enquête qui en est le premier point de départ. « La Shoah, c’est un puzzle », dira plus tard un de ses frères. Et les recherches de Micha dessineront un curieux labyrinthe, semé çà et là de quelques autres photos énigmatiques. Il commence par contacter, en vain, plusieurs survivantes d’Auschwitz. En parallèle, il revoit ses vieux condisciples. L’un d’eux se trouve habiter près de Limoges, ville où la mère de Micha et ses parents « s’étaient réfugiés de 1940 à 1944 ». Voilà du coup notre héros « arpentant (…) un ancien quartier résidentiel », interviewant les plus âgés de ses habitants, et ne glanant au total que bien peu de choses. Finalement, c’est son frère André qui lui apprendra certains détails qu’il a recueillis concernant l’assassinat de leurs grands-parents près de Bagnères-de-Bigorre.
De l’enquête à la quête
Qu’a découvert Micha, en fin de compte ? « Un jardin, une poupée », le « bâtiment rose » qui, à Limoges, abritait la kommandantur, le souvenir d’une épicerie, la vague trace d’un aïeul qui « aimait les pommes »… Ce qui nous ramène à la question que lui posait une des survivantes contactées au début de sa quête : « Qu’est-ce que vous cherchez ? » Lui-même aurait du mal à le dire. Ce qui est sûr, c’est qu’il trouve ou retrouve ce que pourtant il ne cherchait pas : d’obscures histoires de famille où la vie de sa demi-sœur Sophie croise la trajectoire d’un truand condamné à perpétuité ; le souvenir d’un ancien amour qui s’appelait aussi Sophie et qui vient de mourir ; les images d’une adolescence passée entre Léon, Lucien, Patrick, Ronan, avec « le goût particulier de la frustration qui [les] rendait hagards » quand ils se côtoyaient dans leur lycée de garçons.
Tandis que l’enquête familiale se perd dans les sables du temps, la quête personnelle avance discrètement en prenant des accents freudiens : les Sophie se mettent à pulluler comme dans un rêve, Micha cherche à « mieux oublier tout ce qui entoure ce dont [il se] souvien[t] », ce qu’il n’a pas pu dire l’étouffe comme le gaz a étouffé Micheline, sa cousine assassinée…
Rien d’étonnant à ce qu’une recherche sur la vie ou la mort des autres se transforme en quête de soi : Michel Marx et son héros savent que le destin des individus s’écrit dans les textes croisés de l’histoire familiale et de l’Histoire tout court. Et ils savent aussi qu’une recherche comme celle de Micha ne peut mener qu’à (presque) rien : son objet véritable est la quête elle-même. Le roman qui la relate est un entrelacs de voyages en train, d’errances dans des villes désertes, de nuits passées chez de quasi inconnus et de conversations sans objet bien net. Tout baigne dans une atmosphère à la Modiano, mais un Modiano qui aurait le goût de la gouaille ou, du moins, un intérêt marqué pour l’oralité. Car chaque rencontre est l’occasion, pour maints personnages, de se lancer dans maints soliloques : « Comme je ne suis pas Lawrence d’Arabie, je traverse pas le désert sans boire », « C’est dans les vieilles barriques qu’on fait la meilleure vinasse », « Avoir des voleurs dans son immeuble, on prétend que ça protège des cambriolages »… Le tout ponctué de « je te rassure », « ça colle » et autres « hop là ». Notre narrateur a l’art de capter et de restituer les bavardages sans pourtant jamais bavarder. Ces paroles en l’air, en effet, en disent long. Elles rappellent que la mémoire des événements repose sur le plus évanescent des médiums : les mots des témoins. Elles suggèrent le caractère insaisissable de cet objet que le souffle emporte. Elles disent aussi que seule l’écriture peut saisir son évanouissement.
P. A.