Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Est-ce une fable, comme le suggère le dossier de presse, qui parle d’« appel à préserver un lien intime avec le vivant » et de « réflexion profonde sur l’état de nos démocraties » ? On peut toujours dire ça, bien sûr… Serait-ce plutôt un conte philosophique ? Une allusion directe à Candide (« Bientôt, tout irait mal dans la pire des principautés existantes ») pourrait le faire penser, comme la satire des puissants, l’humour, la présence çà et là de morales un brin ironiques (« Le travail et le rêve se stimulent l’un l’autre », « Chaque nouveau-né est une gargoulette vide qui ne demande qu’à être remplie »…).
Démons et merveilles
En tout cas, pas de doute, c’est un conte. Ou plutôt des contes. De quoi remplir, malgré la minceur du volume, tout un recueil, tant destins entrelacés et récits enchâssés foisonnent. Impossible de résumer l’histoire, qui a pour cadre une Afrique d’« il y a longtemps ». La favorite Poudoudou, infernale arriviste, après avoir éliminé toutes ses rivales et transformé le monarque Laoula en jouet docile, fait régner la terreur dans la principauté de Lara. Face à ce couple funeste, les amoureux Tipipi et Guiliguili (oui ; pour avoir l’explication du nom, lisez le livre) représentent le camp du bien. Car deux divinités antithétiques s’affrontent en coulisse, contribuant ainsi à l’équilibre du monde : Kor, le principe malin, vrai méchant de BD ; Nadji, génie du bien, plus discret mais non moins actif. Leurs partisans respectifs se livrent un combat acharné, à coups de complots et de sortilèges que viennent parfois relayer quelques interventions divines. Car si Sou, « notre dieu créateur », s’intéresse peu aux affaires terrestres, ses représentants, l’araignée et le crapaud-buffle (« ténor des étangs », « vocaliste des vases ») ne demeurent pas inactifs.
On l’a compris, magie et merveilleux sont partout, et se mêlent au quotidien le plus concret, dans un récit qui sonne à chaque page comme un hymne à la fécondité et à la liberté de l’imaginaire.
Les « ailes de l’émerveillement » et le « boubou de l’évidence »
C’est pourtant avant tout le rapport au langage qui autorise ici à parler de conte. Pas d’imitation indiscrète de l’oralité. Mais on n’oublie jamais la présence du conteur et de son public (« De là à accuser celle-ci d’être l’amante de son gendre, il y avait quand même une rivière infestée de crocodiles à traverser, non ? »). Comme les récits dans le récit, les incarnations du narrateur abondent, à commencer par ce « gosstar » du roi Laoula, « gardien de la parole », « fil qui (…) main[tient] cousu les lambeaux du récit ». Le titre lui-même renvoie d’abord à la forêt enchantée de Konméhouhoudjé. Dans cet éden africain, où « la panthère et l’antilope rot[ent] côte à côte de satiété », « le faon pourlèch[e] les babines du lion » et « le lièvre se rep[aît] dans la même calebasse que l’hyène », les rêves sont en effet triés et expédiés à leurs destinataires ». Cependant, comment ne pas voir d’abord dans une telle « fabrique du merveilleux » la métaphore de l’activité du conteur-auteur lui-même ?
Ressortit enfin au conte un goût de l’image et du verbe en général qui frise sans cesse le second degré. « Il s’en approcha sur les ailes de l’émerveillement », « Ils cuisaient l’un pour l’autre au feu doux d’un braséro intérieur nommé Amour », « Il avait revêtu cette supposition du boubou éblouissant de l’évidence »… Ça n’arrête pas. Nous étions prévenus dès les premières lignes : « Lony, le monde qui nous habite, est beaucoup plus vaste, beaucoup plus fantasque et beaucoup plus riche que Lokissy, le monde que nous habitons ». Cependant les deux univers « ne fonctionnent ni chacun pour soi ni en vase clos ». Pas de solution de continuité, donc, entre réalité et rêve. Ou, pour le dire autrement, entre la parole et les faits.
On sait que dans les mythologies africaines le verbe créateur ne s’est pas, comme dans l’Occident européen, retiré du monde qu’il a suscité, mais continue de l’habiter et de l’innerver. Dans une telle tradition, nommer les choses, c’est d’une certaine manière les convoquer. L’écrivain tchado-helvétique construit sous nos yeux un univers où tout peut arriver car tout est un : rêve et réel, dieux, animaux, plantes et hommes forment un seul tout tissé par le langage. Son conte jubilatoire est d’abord une allégorie et un éloge chamarré de la parole poétique.
P. A.
Illustration : https://www.deedsmag.com