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Ça commence comme un film de Chantal Akerman. Une femme fait la vaisselle devant la fenêtre qui « délimite » son univers quotidien, sur lequel tombe la nuit. Cette femme est la mère. Elle se demande depuis quand elle n’a pas « rêvé d’une pomme acide ». À la fin, c’est d’une « pomme sucrée » qu’il est conseillé de rêver, en conclusion d’une comptine alsacienne parlant de trois vieilles femmes dont « l’une file la soie, la deuxième tresse des saules » et « la troisième coupe de la paille d’avoine ».
Le récit que fait Justine Arnal, à la première personne, d’une enfance puis d’une adolescence, entre des parents et deux sœurs, qui ressemble sans doute à la sienne, n’est pas sucré. Et le mot d’acidité résume assez bien la double tonalité qui le structure. Car ce récit est remarquable d’abord par sa construction. En son cœur, un trou noir : le suicide de la mère. Il aspire le texte une première fois, après une partie consacrée aux femmes de la famille de la narratrice. Puis on laisse l’événement derrière soi pour une partie consacrée cette fois aux hommes. On y revient pourtant en conclusion – sous un autre angle.
Deux tons et quatre temps
Ce balancement en quatre temps met en évidence l’opposition de deux tons bien différents. La peinture de la vie de famille avec ses deux faces – paternelle/maternelle – est placée franchement sous le signe de l’ironie grinçante. Une des deux grands-mères, en toute occasion, « égrèn[e] son chapelet des Gros Chagrins, des Grands Perdus (…), rappelés trop tôt à son goût par les volontés du Seigneur » ; dans la salle à manger d’un des oncles, « on [peut] mettre au moins quatre fois Jésus et ses douze apôtres ». Souvent, le texte prend les accents du burlesque, ce type de comique né du contraste entre l’emphatique et le trivial (« Toutes mes copines me dominaient sans le moindre effort (…). J’excusais toutes leurs méchancetés pour ne pas risquer d’être éjectée de leur périmètre rayonnant »).
Un tel registre n’est peut-être pas de mise pour évoquer le suicide d’une mère. Quand il en est question, l’autrice opte pour un ton tragico-lyrique un peu périlleux, surtout lorsqu’il va de pair avec une disposition sur la page adoptant la forme du poème. Ce ton-là n’exclut pas toujours la sécheresse et l’absence bienvenue de sentimentalité (« Notre mère est partie pour mourir. Une de mes sœurs a dit : – Elle a mangé une demi-banane avant de partir »). Mais il n’est pas imperméable non plus au commentaire, discursif et trop explicite (« Et elle : soumise à toutes les fatalités. Persuadée de l’être. Dans l’impossibilité de s’extraire de ce malheur trop ordinaire »).
Il est cependant impossible de séparer les différents modes narratifs, entre lesquels s’organisent des dissonances et des échanges qui font la substance même de l’ouvrage. Leur contraste vient redoubler la structuration de l’univers décrit en deux mondes complémentaires et symétriques : « Nous vivions, avec mes sœurs, dans une petite ville de Lorraine située à une relative équidistance des villages d’origine respectifs de nos parents ». Village lorrain du père, village alsacien de la mère, « chacun était assigné à choisir son camp entre les deux » ; « Je préférais de loin le camp maternel », ajoute la narratrice – ce qui explique la présence fréquente du dialecte alsacien (traduit en note).
Pleurer ou compter
Le monde du père, celui de la mère, et, ne s’y superposant pas, le monde des femmes d’un côté, celui des hommes de l’autre. Les unes pleurent, les autres comptent. Justine Arnal, qui est psychanalyste, sait le poids des mots. Il y a dans son livre des mots-programmes, comme pleurer ou compter. « Au commencement ma grand-mère faisait pleurer ma mère, qui en retour faisait pleurer ma sœur qui faisait pleurer mon autre sœur qui faisait pleurer ma cousine… » ; « Les hommes comptaient juste, comptaient faux – naviguant, chacun à leur manière, entre additions et intuitions… » À partir de ces mots clés, le récit progresse en étoile. Ainsi « un homme tarissait les larmes de ma mère : le médecin ». Et l’apparition de cette figure ambivalente déclenche la thématique du médicament : « Elisabeth, Joséphine, et sa mère, Ernestine ; Valdoxan, Opalidon, Nozinan »…
Ce qui se déploie ainsi peu à peu, c’est la vie des familles, dépeinte avec une âpreté qui tranche agréablement sur le flux des épanchements à la mode. Un univers plein de silences, où ce sont les mensonges qui disent vrai (« Il ne faut pas dire les choses (…). Il faut dire l’inverse, le contraire, ou même tout autre chose »). Les formules (« Arrête un peu ton cinéma », « L’argent, ça se mérite »…) tiennent lieu de discours. Et la nourriture, omniprésente, est chargée de sens : « Éliane aime tous ses enfants, tous ses petits-enfants, et toutes les patates. Elle aime les charlottes. Elle aime les amandines et les anaïs. Elle aime les annabelles, qui ont une bonne tenue à la cuisson ».
« Tant d’autres sont en nous », lâche quelque part la narratrice. Belle phrase, qui renvoie à la brusque conscience, chez la mère, de sa propre aliénation. Mais elle parle aussi du livre lui-même. Faire entendre les voix, issues de la structure familiale, qui se mêlent et se croisent en chacun, tentant de recouvrir celle de son désir, c’est bien la grande réussite de ce texte violent, drôle et radical.
P. A.
Illustration : Edvard Munch, Les Filles sur le pont, 1902
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