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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

La Vallée des esprits vengeurs, Kim Fu, traduit de l’anglais par Annie Goulet (Héliotrope)

Certains écrivains ou cinéastes utilisent volontiers les règles et les codes de tel ou tel sous-genre pour traiter de motifs ou de thèmes qui vont au-delà des effets que lesdits sous-genres se proposent habituellement. Kim Fu, à l’évidence, fait partie de ces écrivains-là. Dans Cinq filles perdues à tout jamais (1), elle revisitait brillamment le récit d’aventures enfantines et le mythe de l’île déserte. Dans ce livre-ci, où la même excellente traductrice a heureusement renoncé aux singularités québécoises qui déparaient l’ouvrage précédent, c’est le roman d’horreur que l’écrivaine canadienne anglophone met au service, à nouveau, d’une réflexion assez désespérée sur les déterminismes pesant sur les individus et sur leur solitude au sein d’une société hostile.

 

Cauchemar et déluge

 

Dans le répertoire de l’horreur, notre autrice puise une figure qui a fait ses preuves depuis Poe : la maison-piège, généralement hantée. Eleanor est une jeune psychologue qui travaille en ligne, depuis son domicile, sur une plate-forme moyennement sérieuse. Elle vient de perdre sa mère, Lele, avec qui elle entretenait une relation bien particulière : Lele faisait son ménage, sa lessive, sa cuisine, réglait tous ses problèmes matériels et administratifs. « Je voudrais qu’elle soit toujours en vie pour me dire quoi faire. Je me prends toujours à vouloir lui demander conseil », constate Eleanor. « Je me sens comme une petite fille, et je ne dis pas ça pour être mignonne ».

 

La « dernière chose qu’il lui reste à faire » dans la liste laissée par sa mère, c’est, avec l’argent de l’héritage, l’achat d’une maison. Elle achète donc une maison, un peu particulière aussi. Imaginons, au sein d’une forêt profonde, un projet immobilier avorté. « Le promoteur initial a fait faillite », laissant « une zone de coupe à blanc », « véritable cauchemar écologique » où se distinguent des tracés de rues et des fondations esquissées. Dans ce décor en effet cauchemardesque, deux maisons-témoins seules se dressent. Eleanor en achète une.

 

À peine y est-elle installée qu’une pluie d’une intensité et d’une durée trop grandes pour sembler tout à fait naturelles détériore la serrure, s’infiltre par les fenêtres mal isolées, imbibe les plafonds et les murs mal construits. Artisans et experts inquiétants ou inefficaces se suivent, se multiplient. Eleanor a lu les papiers trop distraitement, dit oui trop vite, ses assurances ne couvriront pas les frais considérables qui s’annoncent. Mais elle n’a plus les moyens d’aller vivre ailleurs.

 

« Jeune essuie plus Céline »

 

La maison, c’est clair, ne veut pas d’Eleanor, qui s’y trouve pourtant piégée. Le caractère métaphorique de l’édifice saute vite aux yeux. La maison, c’est la vie d’Eleanor, prise au piège d’un amour maternel trop grand, doublé de la culpabilité d’avoir aidé sa mère à mettre fin aux souffrances que le cancer lui occasionnait.

 

La maison, c’est Eleanor elle-même, dont le corps se dégrade – « Elle était d’une maigreur effrayante, ses seins triangulaires et plats, presque prépubères (…). Elle ressemblait à une fillette souffrant d’un syndrome de vieillissement précoce ». Puis peu à peu son esprit aussi se disloque et se fractionne : Lele lui apparaît, lui parle, le promoteur, dont on apprendra qu’il s’est également suicidé, se montre à son tour ; Eleanor devient par moments ce promoteur-fantôme, quand elle ne suit pas à distance les conversations de « l’autre Eleanor », celle qu’elle aurait pu être (« l’adulte »), avec sa défunte génitrice.

 

Et tout cela baigne dans une atmosphère digne du meilleur Lynch, l’humour noir compris : supermarché désert dans un village perdu, où une unique vendeuse semble « se téléporter » d’un bout du magasin à l’autre ; nourriture prenant un aspect répugnant et maléfique ; cerf surgissant dans la cuisine ; objets rebelles… Tandis que les « clients » d’Eleanor, tous plus déprimés et déprimants les uns que les autres, se succèdent sur l’écran de son ordinateur, le visage distordu par les défauts de la connexion, les propos déformés par le sous-titrage automatique (« jeune essuie plus Céline d’adhérer au portrait de la bonne année »…).

 

« Tous ces hommes… »

 

Le problème, c’est que tout ça est quand même très long. On s’étonne que ni l’« indéfectible agente », ni « l’extraordinaire équipe »  éditoriale, ni aucune des « merveilleuses personnes » remerciées en fin de volume n’aient suggéré à Kim Fu de s’en tenir à un format correspondant à la matière dont elle voulait user et à la structure purement accumulative qu’elle avait choisie : celui d’une longue nouvelle ou d’un roman n’excédant en aucun cas les 200 pages. Nous en avons ici 300. Le lecteur se noie dans les répétitions, le ressassement de motifs depuis longtemps explorés, tout s’émousse, s’effrite, comme la fameuse demeure dans l’interminable déluge.

 

On finirait par en perdre de vue la construction, qui fait, comme dans le livre précédent, la force et la complexité du récit. La maison est-elle bien l’image d’Eleanor, ou est-ce Eleanor l’image de la maison ? On en vient à se demander laquelle est métaphore de l’autre, dans ce roman où tout va par deux : deux maisons, deux spectres, deux mères mortes ou en passe de l’être (car à Lele vient se joindre la mère d’Antoni, avec qui l’héroïne tente brièvement de renouer). Le motif du dédoublement rejoint celui de l’aliénation : où, dans tout ça, est la vraie Eleanor ? La maison est la métaphore de sa vie, et sa vie est la métaphore d’une société livrée aux prédateurs, pour la plupart masculins : le docteur Culver, son maître, avec qui a eu lieu une « navrante histoire » ; l’agent immobilier ; le serrurier, les experts en sinistres, tous « ces hommes qui règn[ent] sur l’univers ». Se débattant parmi eux, l’héroïne cherche désespérément, en l’absence de mère, qui serait capable de la « sauver ». Sera-t-elle un jour capable de se sauver elle-même ?... Le dénouement faussement ouvert ne trompera, hélas, personne.

 

P. A.

 

(1) Héliotrope, 2024, voir ici

 

Illustration : https://www.instagram.com

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