Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Les Moments littéraires n° 55
La « revue de l’écrit intime » consacre son numéro du premier semestre à Hélène Hoppenot, « ambassadrice, diariste et photographe ». Née en 1894, mariée à un diplomate, elle le suivit à travers le monde. En commençant par le Brésil, où le couple arriva en 1918 et fit la connaissance de Paul Claudel, alors « ministre plénipotentiaire », avec qui Hélène s’initia à la photo et à qui elle servit de modèle.
C’est là aussi qu’elle commença à tenir le journal qui l’accompagna en Perse, au Chili, en Allemagne, en Suisse… Puis, avant et après la guerre, passée en partie aux États-Unis, à Paris. Jusqu’en 1980, lorsque, dix ans avant sa mort, elle y mit un point final.
Les Hoppenot connurent et fréquentèrent non seulement les hommes politiques mais aussi presque tous les grands écrivains et artistes de leur temps. Les « portraits » de quelques-uns d’entre eux, puisés dans le Journal entre 1918 et les années 1950, constituent une part importante de ce numéro. On voit défiler Joséphine Baker, Brancusi, Cendrars, Churchill, de Gaulle, Saint-John Perse, Picasso, Sartre…
Elle a, comme on dit, la dent dure, cette grande bourgeoise dont on voit rapidement où vont ou ne vont pas ses sympathies politiques. Elsa Triolet est une « petite boule de graisse », Aragon ressemble à un « chat qui s’apprête à laper de la crème en surveillant les alentours ». Madame Bidault, à l’extrême inverse, n’est pas mieux traitée : « pourquoi les femmes d’une propreté douteuse ont-elles l’habitude de se vêtir de noir ? »… Quant à Jacqueline Breton, « habillée comme une gipsy », elle se croit peut-être « encore dans le cirque où son mari l’a découverte ».
Par ailleurs, une attention presque pathologique aux détails matériels, en particulier vestimentaires, et le don de les restituer de façon saisissante par la précision et l’élégance de l’écriture. Sans compter l’humour ravageur : quand Malraux parle, « la gymnastique mentale qu’il vous oblige à faire à sa suite vous laisse aussi courbatu qu’après une forte grippe »…
L’habituel « portfolio » contient des photos d’Hélène Hoppenot ou prises par elle. Et des textes d’autres auteurs éclairent ou analysent son œuvre, dus entre autres à Béatrice Mousli, dont la mère, Marie-France, disparue en 2023, a édité le Journal, et à Claire Paulhan, qui l’a publié en 2024.
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Les Rendez-vous de L’Île-sur-la-Sorgue, France Huser (Arléa)
Universitaire et romancière, France Huser fut aussi critique d’art, notamment au Nouvel Observateur. À ce titre, elle eut avec René Char, qu’elle connaissait depuis 1962, un entretien qui parut le 3 mars 1980 dans les pages de l’hebdomadaire. « Naquit alors le projet de le poursuivre pour en faire un livre sous forme de questions-réponses », nous dit-elle. Il devait en résulter le texte intitulé Sous ma casquette amarante, qui figure dans le volume de la Pléiade consacré aux Œuvres complètes de René Char.
Le mince volume que notre autrice publie aujourd’hui chez Arléa est tissé des souvenirs de journées passées avec le poète dans sa maison provençale des Busclats. C’est aussi un peu le journal d’une collaboration. En effet, l’auteur des Matinaux s’impliqua dans l’entreprise plus qu’il n’est de coutume pour un simple jeu de « questions-réponses » : « Chaque fois que je venais aux Busclats, René Char me montrait une version différente de Sous ma casquette amarante », révèle France Huser. Si bien qu’on pourrait presque en venir à considérer comme une sorte d’autobiographie ce texte dont le poète disait : « Ce sera comme Le Bœuf écorché de Rembrandt : une alternance de parties sanglantes et d’autres rutilantes de lumière ».
Au fil du livre de France Huser, on parcourt, à travers anecdotes, détails fragmentaires, propos éclatés, cette existence faite d’éblouissements – l’enfance campagnarde dans les années 1915-1920, la jeunesse surréaliste – et de violence – la vie familiale après la mort du père, la Résistance (« Au moment de l’action, tout se simplifie en blanc et noir »).
Et on s’imprègne peu à peu d’une conception du monde et de la poésie qu’on pourrait dire héraclitéenne. Char lui-même, dont la figure surgit au fil des pages avec une impressionnante intensité, apparaît comme une contradiction vivante, avec ses « changements soudains d’humeur », les « ouragans qui [l’] emport[ent] », et, en même temps, la « délicatesse » et la « douceur » qui transparaissent dans ses gestes. Sa poésie, telle qu’il la voit, est à l’image de cette opposition : lui-même se juge « abrupt, brutal dans ses poèmes, coupant net dans son texte », ennemi résolu de « l’abomination lyrique ».
Une poésie née du quotidien, et travaillant le quotidien « pour le mener à un degré plus élevé ». Rien d’étonnant dès lors à ce qu’elle affleure sans cesse dans la conversation même du poète, semée d’images dignes de figurer dans des poèmes : « La sottise bouillonne », « Le temps, c’est comme un morceau de sucre, (…), je le mets sous ma langue », « La souffrance a un très petit sac »…
Ce petit livre simple et lumineux se termine sur un cadeau : une histoire racontée par Char à l’autrice, qui la nota. Quand elle lui en reparla des années plus tard, celui-ci lui déclara : « Je vous la donne (…). Écrivez-la pour vous ». France Huser nous la donne à son tour. Elle est « terrible et invraisemblable ». Lisez-la.
P. A.
Illustrations :
1. Nicolas de Staël, Composition sans titre pour René Char, 1952 (https://www.plazzart.com/fr)
2. Hélène Hoppenot, photographiée par Paul Claudel, 1918 (https://laviedesidees.fr)
3. René Char, photographie d’Edwin Engelberts, 1966 (https://www.antithese.info)