Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Avec cette publication, les éditions Fables fertiles, nées en 2022, confirment leur intérêt pour des textes à part, se situant volontiers aux confins de la narration et de la poésie et transgressant en les explorant les limites entre les deux genres. Dans Jérôme, tout au bord, dont j’avais parlé (1) à sa sortie en janvier 2025, Clotilde Escalle dessinait une zone intermédiaire entre campagne et monde urbain, où un héros lui-même flottant errait en écrivant dans un petit cahier ses étranges visions. On retrouve, curieusement, certains éléments de ce dispositif dans cet Aux chiens de me revenir pourtant très différent.
Noire musique
Nous sommes ici dans une franche campagne, qu’on croit d’abord intemporelle et de partout, jusqu’à ce que certains détails permettent d’y reconnaître les Ardennes entre 1920 et 1930. Sombre ambiance, dedans comme dehors. À l’extérieur, ce ne sont que « matins de brume », « gros nuages noirs », « terre grasse » et « forêt épaisse ». Dans les fermes, le « calendrier du Chasseur français » est « piqué au mur par des punaises pleines de chiures », le portrait de la Vierge Marie montre un « rouge à lèvres suintant le jus de pot-au-feu » et « la photo des aïeux » est « jaunie au gras de poule ». Les habitants, en proie à « la médisance et la jalousie », habitués à « jou[er] à la tomblée de la nuit dans la porcherie à frotte-frotte cochon » et à jeter dans le fumier « des avortons de toutes sortes », sont à l’image de ce cadre peu attractif.
Pour évoquer un tel univers, une écriture dans la tradition de Michon et de Millet, qu’on est tenté un temps de trouver un peu lourde et empreinte d’une certaine obstination dans le sordide. Avant que, au bout d’un moment, l’excès s’inversant en musique et l’insistance produisant un étrange effet d’incantation, on comprenne que cette affirmation délibérée d’un style est une façon particulière d’associer lyrisme et récit. Car si ce « roman » ne raconte, et c’est un autre de ses points forts, quasiment rien, il dit, de façon oblique, l’essentiel.
La guerre n’en finit pas
L’essentiel, c’est avant tout le spectre de la guerre encore proche. Les « génération[s] laborieuse[s] » qui peuplent ces campagnes ont fait « de bons soldats », dont les survivants ont encore en tête les images des morts. Ainsi Émilien, qui en a réchappé, n’en est jamais vraiment revenu. Quand « le vieux de la ferme de La Fondrière » disparaît un jour de neige et que la gendarmerie vient mener l’enquête, il s’affole : « C’est sûr… ! Ils veulent que je retourne là-bas dans les soldats ». On a beau lui dire : « Mais non, la guerre est finie, abruti ! », il reste persuadé que va revenir ce jour de septembre où on lui a dit : « La patrie a besoin de vous ».
Émilien fait le lien entre deux récits possibles : les souvenirs de la grande boucherie, le mystère du vieux disparu. On suivra leur entrelacement jusqu’à un dénouement inévitablement funeste… Mais on savait dès le début qu’Émilien n’était pas comme les autres, qu’il « maud[it] à l’intérieur de son cœur » et traite en lui-même de « bêtes de somme (…) titubant devant les hectares ». La ferme où il vit seul est située près d’une « vieille église sans clocher » depuis que « la foudre [l’a] éclaté dans un bruit d’enfer ». Ce n’est sûrement pas un hasard… Des crises le prennent, parfois, le jetant « raide, tendu comme un arc sur le sol ». Et lui aussi écrit dans un vieux cahier.
« Avec sa petite mémoire, [il fait] des nœuds entrelacés de mélancolie, il remont[e] ses souvenirs du fond du puits ». Souvenirs de son enfance, de son incorporation, mais peut-être aussi notes sur les événements en cours, d’où émergent certaines figures : le vieux ; « la grande Yvonne », qui « déclamait » Rousseau et Victor Hugo avant de devenir peu à peu « épaisse dans son comportement » ; « madame Eugénie », qui « fabriqu[e] des dictons qu’elle compos[e] en rimes »…
Émilien écrit presque le livre que nous lisons. Presque. Car, en fin de volume, un petit dossier avec photos consacré aux « 4 frères Tellier », « morts au champ d’honneur » et qui ont leur rue dans un village des Ardennes, nous révèle que ce texte où le romanesque restait comme en retrait enveloppait une de ces histoires familiales habituellement mises en avant de façon si ostentatoire – et ici simplement entrevue de biais. Elle n’en est que plus émouvante.
P. A.
(1) Voir ici