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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Chacun, Jean-Paul Dubois (L’Olivier)

Ç’aurait pu être un très beau roman de l’attente et du vide. Paul, cardiologue de 56 ans, habite, près de Toulouse, la maison où il a passé son enfance. Il est en dépression depuis que, deux ans plus tôt, sa femme, Rose, a disparu. Elle était allée faire du kayak sur l’Ariège. On a retrouvé son embarcation disloquée, mais pas son corps. Paul traîne, regarde par la fenêtre la nuit tomber, dialogue avec les fantômes de ses parents, sent flotter la fumée de leurs éternelles cigarettes. Il se dispute avec son frère adulateur de « Sarko », se console avec sa sœur aimante, se nourrit peu, parle à sa voiture et nous raconte l’absence de sa femme. Ce que personne ne sait, c’est que, selon toute apparence, celle-ci n’est pas morte, puisqu’elle lui adresse, du Japon, du Laos, de Chine, d’étranges lettres, ne contenant pas la moindre allusion à leur vie commune ou aux raisons de son départ, et semblant des pages arrachées à un simple journal de voyage.

 

Horreur du vide

 

Juste ce qu’il faut de mystère, pas de coups de théâtre sinon faux, pas de véritables événements, des péripéties sans lendemain… On pourrait s’attendre à ce que règne partout la grâce mélancolique propre à certains films de Wenders, dont le narrateur cite et commente longuement Perfect Days. Hélas. Au lieu de creuser le vide jusqu’à lui conférer une forme de plénitude, l’auteur s’applique, avec une certaine fébrilité, à le meubler. Usant pour ce faire, dirait-on, de tout ce qui lui tombe sous la main. Résultat, il y a trop de tout.

 

Trop de thèmes, et trop développés, car chacun donne lieu à un ou plusieurs brefs mais denses mémorandums. La médecine, la météorologie, la musique, le parapente, l’accélérationnisme, le syndrome de Brugada ne sont ici que quelques exemples. Sans parler de la politique de Trump, lequel est l’objet de la part du héros-narrateur d’une détestation peut-être compréhensible mais en tout cas obsessionnelle.

 

Trop de personnages, aussi, et trop singuliers. La mère de Paul était urologue, spécialité rare pour une femme, comme il se plaît à le souligner. Son père tenait un atelier de motos. De cet attelage improbable sont nés deux jumeaux, Paul et Lothar (!), si contrastés qu’on n’y croit pas. Et une sœur, financière (exceptionnelle, il va sans dire) mais ayant la passion de la mécanique (« Elle est si paradoxale que j’ai parfois l’impression que la vie tient entre ses mains »). Alma, la belle-sœur, constitue un autre oxymore, qui ne délaisse les galeries d’art et les musées que pour les stades de football. Même le chien de la famille était « un animal comme on n’en rencontre qu’une fois dans sa vie ». Et l’officier de gendarmerie venu interroger Paul à propos de l’absence de Rose transporte dans sa malette « une théière de fonte avec son infuseur », car il aime le thé.

 

Le voyage en Chine

 

On a beau faire, on peine à s’intéresser à tout cela, à s’émouvoir pour tous ces gens, malgré les efforts appuyés du narrateur, dans un climat général penchant volontiers vers l’attendrissement, pour nous faire partager ses affections ou ses antipathies.

 

Les titres des chapitres, annonçant successivement, à l’ancienne, les épisodes qui les composent, semblent à chaque fois l’enseigne d’un cabinet de curiosités. Et les phrases sont à l’image du reste, très écrites, souvent pourvues de chutes, bardées de traits d’humour et d’images : « les échardes du réel », une moto « faite pour aller sur la lune, à condition que la lune habite en banlieue », une voiture « toujours partante pour aller se promener ou déterrer du bonheur »… Le « paysage mental » de la sœur évoquée plus haut est « pour moitié dessiné par Le Nôtre, et pour lui seul, désespérant d’ennui, d’esprit de sérieux, et pour l’autre partie cochant toutes les caractéristiques d’un jaillissant jardin de curé, ensemencé par endroits de quelques originales verdures "brutalistes" plantées par Tinguely ».

 

Bref, l’auteur fait un sort à tout, mettant ainsi tout sur le même plan. Le titre, sans doute involontairement, l’indiquait, ce Chacun dont la valeur distributive annonce ici l’accumulation, pour ne pas dire la dispersion.

 

C’est d’autant plus dommage que le point de départ laissait espérer tout autre chose. Et que certains passages se détachent et tranchent sur le reste. Ainsi d’un rapide voyage en Chine, où Paul est appelé pour identifier le cadavre d’une Occidentale qui se révèle ne pas être Rose. Ou de certaines des lettres envoyées par cette dernière, qui permettent également d’entrevoir, dans leur sécheresse énigmatique, ce qu’aurait pu être le roman.

 

P.  A.

 

Domenico Remps, Le Cabinet de curiosités, 1690 (https://fr.wikipedia.org)

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