Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...
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Voilà un livre qui semble venir d’un autre temps. Même les fautes de français, et Dieu sait s’il y en a, paraissent d’époque. Avec ce troisième roman de Grégoire Domenach on se sent transporté dans les années 1950, où des récits écrits un peu vite, comme pris eux-mêmes dans l’urgence de l’action, qui constituait leur thème et leur sujet de réflexion principal, mêlaient aventure, atmosphère, et un zeste seulement, tant mieux, de psychologie. Tout cela dans le but souvent de raconter une vie, et de se demander à quoi tient un destin.
La vie dont il s’agit ici est celle de Lorenzino Ferazzio, dit Zino. Au début, on le voit revenir sur l’île de Marettimo (archipel des Égades, à l’ouest de la Sicile), où il passait tous les étés de son enfance et de son adolescence. Après cinquante ans d’absence et de silence, il retrouve Cesare, son complice de jadis. La quatrième de couverture parle d’un « bouleversant roman d’amitié », mais il est permis de s’interroger sur l’utilité de ce personnage improbable de pêcheur pratiquant la sculpture, qui prend de temps en temps la parole en contrepoint du véritable héros-narrateur. Ce qui nous intéresse, c’est l’existence de ce dernier, telle qu’il la raconte, au cours d’une journée d’excursion, à son camarade d’enfance.
Une vie mouvementée
Allons à l’essentiel de cette vie bien remplie… Naissance en 1920. Père gros industriel génois, mère française. En 1938, une bêtise de jeunesse l’envoie hors d’Italie, à Lyon, chez de riches cousins. C’est là qu’il est surpris par la guerre, puis par le STO. Réfractaire, il se cache à la campagne et rejoint le plateau des Glières. Lorsque l’assaut est donné au maquis il s’enfuit mais est rattrapé, torturé, envoyé à Mauthausen. Il en réchappe. De retour à Lyon, il connaît une période de dépression. Enfin, un ami, Albert Fignon, le fait entrer dans l’entreprise de cimenterie qui porte son nom et qu’il dirige.
Zino se révèle un homme d’affaires efficace, fait un beau mariage. Quand il apparaît qu’Albert est trop timoré pour les 30 Glorieuses et organise, de surcroît, des soirées masochistes, les actionnaires proposent à notre héros de contribuer à sa chute et de prendre sa place. Il accepte. Le voilà riche, puissant, décoré, à tu et à toi avec Lino Ventura, Chalandon, Debré, Foccart, voire de Gaulle… mais rongé de culpabilité (« J’avais jeté le discrédit sur un homme qui m’avait aidé, protégé, donné du travail à un moment où je ne croyais plus en rien… »). Heureusement, Zino découvre l’existence de Maurice, fils caché d’Albert. Il fait sa fortune et l’adopte. Après quoi il rentre dans son île pour y mourir.
Carrefours et ciment
Un « fil conducteur », dit l’auteur, court tout au long de cette histoire : le jeu d’échecs, appris dès l’enfance à Zino et à Cesare par un vieux fasciste. De fait, la pratique commune des échecs occasionne bien des rencontres entre personnages. Elle fonctionne aussi, pour le héros, dans les pires moments, comme un refuge, une possibilité de fuite dans un autre monde, plus rationnel et épuré. Elle servira, de plus, à l’occasion de métaphore : « La vie d’un grand patron ressemble en tout point à celle d’un joueur d’échecs ». Impossible cependant de faire de la vie de Zino une partie sur soixante-quatre cases. Le hasard y tient trop de place.
Ou plutôt le pur mouvement. Les références à l’Italie ne sont pas gratuites : il y a un peu de comédie napolitaine dans cette aventure pleine de hauts, de bas, de changements de costume et de statut. La phrase favorite de Zino lui a été soufflée par un membre de la Résistance : « Que notre souci essentiel soit d’être à la mesure de l’inconnu qui nous attend ». Son ami Cesare voit en lui un homme « qui fonce ». Lui-même a « le sentiment d’avoir passé une vie à fuir ».
Cet homme, en fait, n’a aucune idée sur rien. Il semble exclusivement mû par des impulsions. Son refus du STO n’a rien de politique (« Ce n’est pas pour moi »). Il survit à la déportation par chance, se trouve face à une liberté dont « il ne [sait] que faire », renonce à s’embarquer pour l’Amérique et devient l’amant de sa cousine sans qu’on sache vraiment ce qui l’y pousse. Tel le ciment, « il se transforme vite, sans difficulté, il s’agrège et s’adapte ». Lorsque, placé, comme Rastignac, « au carrefour de sa propre vie », il choisit de trahir son ami et bienfaiteur, rien n’est dit des motifs d’une telle décision.
Atmosphères
La force du roman est là, dans cette réduction à l’extériorité et aux faits. D’où l’évidente réussite des scènes d’action, pleines de chemins forestiers, de brouillard, de fermes isolées et de traques dans la montagne. Des scènes de torture, étonnamment intenses. Mais tous les événements, même les moins mouvementés, sont racontés sur le mode du récit d’aventures.
Le fond historique – guerre, nazisme, gaullisme, industrialisation et Françafrique –, dépouillé de son sens, pourrait aussi bien être différent et n’a en réalité que peu d’importance. Les lieux ici comptent plus que les moments. C’est la Méditerranée d’un côté, ses lumières, ses caps, ses « immense[s] palais » vides à la Visconti. De l’autre, et surtout, Lyon, les Alpes, les Ardennes, un monde hivernal, gris, propice à des ambiances sinistres qui rappellent Simenon. Il y a des ports où l’on erre « sous la bruine », de multiples chambres d’hôtel abritant des amours furtives, des beuveries solitaires, des suicides avortés ou réussis.
Le dénouement solaire n’efface pas l’impression que laissent ces atmosphères désespérées. La mort du héros y semble un dernier hasard, digne lui aussi de cet après-guerre où l’on ne reprenait que lentement le goût de l’existence : le point final à la vie absurde et tardivement justifiée d’un homme moins révolté que coupable.
P. A.
Illustration : https://www.paris-normandie.fr