• fr.wikipedia.orgY a-t-il vraiment des instants, dans la vie, où tout se joue ? Il est permis de penser qu’en dehors de circonstances exceptionnelles ils sont en réalité plutôt rares, et que nos grandes décisions se prennent, avec ou sans nous, de façon insensible, progressive et inaperçue. Mais les instants clés font de parfaits sujets de nouvelles. Au sens le plus classique du terme : une vie en quelques minutes, en quelques pages, volontiers terminées par une chute.

     

    Ce sont de telles nouvelles que l’on trouve dans le recueil publié ce printemps par Marianne Jaeglé. L’auteure de Vincent qu’on assassine (L’Arpenteur 2016) a choisi de les consacrer elles aussi à de grands artistes. Moins courue que le roman biographique, il y a en effet la nouvelle biographique, dont Michon, dans Maîtres et serviteurs (Verdier, 1990) a donné de beaux exemples. Mais il s’agissait là de nouvelles longues. Les vingt et un récits de Marianne Jaeglé comptent chacun à peine quelques pages, et toute leur force vient de ce qu’ils jouent jusqu’au bout le jeu de l’instant.

     

    « Transparence liquide »

     

    On y rencontre du beau monde : le Caravage, Théophile Gautier, Chaplin, Mendelssohn… même Homère (dont, avouons-le sans détour, il aurait mieux valu se passer). Une suite de courtes notes finales indique où l’auteure a trouvé le détail dont elle est, dans chaque cas, partie. Car tous ces récits ou presque racontent bien un moment plus ou moins bref dans une vie : rentrant de voyage, Mendelssohn retrouve sa sœur ; Chaplin glisse paisiblement (et, sans le savoir, pour la dernière fois) dans le sommeil ; Malaparte visite le ghetto de Varsovie ; Claudel, après brève réflexion, renonce à prendre en charge Camille… On peine à vrai dire parfois un peu à saisir en quoi ces instants sont décisifs. Que ce soit pour l’existence de l’artiste (que change pour Picasso la visite que lui rend Otto Abetz dans son atelier ?) ou, surtout, pour l’œuvre : si Claudel et Mendelssohn avaient été de meilleurs frères, auraient-ils écrit ou composé différemment ? On discerne mal aussi l’importance, inévitablement grande, qu’a pu avoir pour ses livres à venir la fausse exécution du jeune Dostoïevski. Et on ne voit pas du tout en quoi le fait que Dürer n’ait pas peint une baleine est essentiel.

     

    Pourtant, parmi les plus réussis de ces récits, c’est-à-dire parmi les plus nombreux, figurent peut-être avant tout ceux qui mettent en scène des peintres. Ce n’est pas un hasard. Ne cherchent-ils pas tous, peu ou prou, comme le Caravage, à « saisir l’instant » ? Et l’évocation que fait Verrochio de son propre Baptême du Christ est emblématique, qui immobilise « la transparence liquide » où baignent les pieds de Jésus et de saint Jean, « d’une teinte légèrement plus foncée que le reste de leur corps ». « Saisir l’instant », tel pourrait être aussi le rôle de la poésie : dans la première nouvelle, consacrée à Basho, maître du haïku, le moment de la décision (il ne rentrera pas dans sa famille, il sera poète) coïncide avec l’expérience d’un moment « irremplaçable » du monde (« Un rayon de soleil oblique illumine encore la mare. Le silence se fait ») et à son évocation par l’auteure, en une double et saisissante mise en abyme.

     

    Insidieux abîmes

     

    On verra un procédé du même genre dans la nouvelle où Michel-Ange se rappelle avoir vu une fresque de Léonard de Vinci se défaire et s’effacer, en quelques minutes, du mur où elle avait été peinte. À l’inverse, au cours d’un voyage en train, J. K. Rowling (Harry Potter…) voit soudain l’univers de ses livres futurs surgir et se dessiner dans son esprit — « C’est là, à portée de main, tout proche, cela miroite dans une semi-pénombre ». L’instant, c’est le glissement, apparition ou fuite. Qu’est-ce qu’un instant ? La plupart des nouvelles de Marianne Jaeglé tournent, sans le dire, autour de cette interrogation, et jouent, du coup, avec les limites du genre qu’elles illustrent. Le moment raconté n’est pas toujours le moment clé. Comme dans le récit, magnifique de simplicité, qui montre Primo Levi renoncer in extremis à se jeter dans la cage d’escalier de son immeuble… où il se jettera bel et bien un autre jour — et cet instant fantôme vient, pour nous, depuis l’avenir, hanter le texte qui en raconte un autre. Chaplin se rappelle un moment de grand triomphe à un moment apparemment anodin, mais pas à nos yeux.

     

    Où sont les limites de l’instant ? Certaines minutes durent en se répercutant pendant toute une vie. Michel-Ange, vieillissant, se souvient du jour où il a su qu’il l’emportait sur Léonard. Et celui-ci, dans le récit qui donne son titre au recueil et le clôt en reliant entre eux plusieurs de ses éléments, se rappelle cet instant-là en même temps que celui où lui-même a, jadis, dépassé son maître, Verrochio. D’autres moments clés se dédoublent étrangement, se répétant en s’inversant : quel est l’instant, ou l’instantané, essentiel dans la vie de Lee Miller, celui où elle a pris la photo d’un amoncellement de cadavres à Dachau, ou celui où elle a fait prendre la photo de son propre corps nu dans la baignoire d’Hitler ?

     

    Où commencent et où finissent les instants clés ? Y en a-t-il ? Y a-t-il, en fin de compte, quelque chose comme des instants, tout court ? Le recueil de Marianne Jaeglé, bref et d’une élégance apparemment si lisse, ouvre, insidieusement, sur de sacrés abîmes.

     

    P. A.

     

    Illustration : Le Baptême du Christ, Andrea del Verrochio, achevé par Léonard de Vinci (1472-1475)

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    photo Pierre Ahnne

     

     

     Les livres dont j'ai parlé au cours du mois écoulé...

     

     

    Mes livres du mois de maiCombats et métamorphoses d’une femme, Édouard Louis (Seuil)

    L’auteur de Qui a tué mon père construit une « demeure » pour sa mère — et continue le combat acharné qu’il mène contre la littérature.

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    Mes livres du mois de maiPlaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes, Philippe Videlier (Gallimard)

    Dans ce brillant pamphlet, on s’interroge sur la détestation que les sultans d’hier et d’aujourd’hui s’obstinent à vouer aux chiens… et aux caricaturistes.

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    Mes livres du mois de maiHamnet, Maggie O’Farrell, traduit de l’anglais par Sarah Tardy (Belfond)

    L’écrivaine irlandaise imagine la vie d’Agnes, femme de Shakespeare, et des deux jumeaux qu’elle lui donna, Judith et Hamnet. Ça fait un grand roman.

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    Mes livres du mois de maiDibbouks, Irène Kaufer (L’Antilope)

    Dans la mythologie judaïque, les âmes des « mal morts » reviennent hanter les vivants. La narratrice de ce roman se croit la proie d’une sœur disparue pendant la Shoah. Tragique… et drôle.

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    Mes livres du mois de maiLes Enfants de Dieu, Lars Petter Sven, traduit du norvégien par Philippe Fourreau (Actes Sud)

    En Judée, au temps des Romains, le monde est livré à la confusion et les démons rôdent. Jésus et Satan tentent chacun d’imposer leurs histoires. Ces histoires mêlées composent un étrange, sombre et lumineux roman.

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    Mes livres du mois de maiPlier bagage, Daniel Saldaña París, traduit de l’espagnol par François Gaudry (Métailié)

    Le jeune écrivain mexicain raconte la vie d’un enfant de son pays. Une vie dominée par la passion du pli. Subtil et désopilant.

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    Mes livres du mois de maiLe Parc à chiens, Sofi Oksanen, traduit du finnois par Sébastien Cagnoli (Stock)

    Être donneuse d’ovocytes dans l’Ukraine post-soviétique, qui ressemble, à en croire l’écrivaine finlandaise, à un conte de Grimm — plutôt horrifique.

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    www.chartres.frMonsieur Picassiette, Edgardo Franzosini, traduit de l’italien par Philippe Di Meo (La Baconnière)

    Monsieur Picassiette, c’est Raymond Isidore, qui couvrit sa maison de Chartres de décors composée à partir de fragments de vaisselle. Edgardo Franzosini raconte la vie de cette figure de l’art brut — à sa manière, poétique et fantaisiste.

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    P. A.

     

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  • photo Pierre AhnneEn 2020, les éditions de La Baconnière publiaient Bela Lugosi, où s’illustrait déjà la manière particulière d’Edgardo Franzosini — érudition, humour, mélange assumé d’exactitude et de fantaisie. Dans l’article que je consacrais à l’ouvrage, j’évoquais un autre livre, paru en 1958 chez JC Lattès, et intitulé Raymond Isidore et sa cathédrale. C’est ce texte, retraduit, que l’éditeur helvétique fait paraître aujourd’hui sous le titre de Monsieur Picassiette.

     

    Grande et petite cathédrale

     

    Chartres est une ville de collines. On monte, on descend. On descend, depuis la cathédrale, par les petites rues si étonnamment médiévales, jusqu’à l’Eure. On la passe et on remonte, à travers des quartiers modernes qui furent sans doute autrefois des étendues de potagers ponctuées d’humbles maisonnettes. On atteint, à flanc de coteau, la Maison Picassiette, depuis laquelle on aperçoit, sur le coteau prochain, la flèche dont Péguy disait : « Tour de David voici votre tour beauceronne./C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté/Vers un ciel de clémence et de sérénité/Et le plus beau fleuron dedans votre couronne ».

     

    Il est évidemment tentant de voir une seconde et modeste cathédrale dans la maison qui doit son surnom aux efforts déployés pendant vingt-cinq ans par Raymond Isidore (1900-1964) pour tout y revêtir (murs, jardin, meubles, etc.) de débris de vaisselle composant des motifs géométriques, des représentations florales, des paysages (Chartres, le Mont-Saint-Michel…). C’est à cette figure éminente de l’art brut que l’écrivain italien consacre une biographie. Est-ce une biographie ? La question, qui se posait déjà à propos de Bela Lugosi, est ici au centre même du livre. Si ce n’est pas, à coup sûr, autre chose qu’une biographie, ce n’en est pas vraiment une pour autant.

     

    Fantaisie et vérité

     

    On en est prévenu dès le début : à la recherche d’un inédit de Marcel Schwob, La Terre de l’an 2000, celui qui se donne pour l’auteur va le chercher à Chartres, ville natale de Jules Hetzel, éditeur de Jules Verne (lui-même auteur d’un Paris au XXe siècle) et ami de la famille Schwob. Il y rencontre Maurice Hetzel, arrière-neveu du précédent, qui lui fait découvrir la Maison Picassiette… Schwob, auteur de Vies imaginaires. Verne, maître de la littérature d’imagination. Comment s’étonner que notre auteur-narrateur revendique une conception un peu spéciale du genre qu’il prétend pratiquer ? « Le biographe ne doit pas se faire scrupule de suppléer avec ses propres moyens à l’insuffisance de sa documentation, ou, pire, à son absence ». Et même si documentation il y a, « on ne doit pas se piquer de [lui] être excessivement fidèle ». Au demeurant, « pour comprendre pleinement un homme et son œuvre, plutôt que d’en lire la biographie, il vaudrait toujours mieux en écrire une soi-même ».

     

    Tout est résumé là : c’est sur la fantaisie de l’entreprise que reposera son sérieux. Certes, elle s’attache à restituer la vie du modèle : la naissance dans un famille modeste : la cécité ; la vue retrouvée, le mariage ; les emplois successifs (à la Grande Fonderie de Chartres, comme nettoyeur des rails du tramway, comme surveillant du dépôt d’ordures…) ; les années de réclusion volontaire consacrées à l’œuvre, la relative célébrité, les visiteurs venus de partout, dont, paraît-il, Picasso lui-même ; les séjours en hôpital psychiatrique, la mort. Tout semble y être. Mais allez vérifier… Surtout dans les détails. Né un 8 septembre, jour où est célébrée la naissance de la Vierge, Raymond, nous dit-on, recouvre la vue dans la cathédrale de Chartres alors qu’un aéroplane la survole et que l’enfant tourne le visage vers les vitraux. Sa grande idée lui vient tandis qu’il contemple, au crépuscule, les flancs de la montagne de déchets qu’il doit garder et où mille tessons font naître une constellation lui évoquant celle de la Vierge…

     

    Comique et sérieux

     

    On l’aura compris : Edgardo Franzosini utilise lui aussi des fragments qu’il met en perspective, qu’il assemble, si on veut, pour faire d’une vie modeste une existence entièrement imprégnée de merveilleux. Et d’absurde, bien sûr. La grande honnêteté du livre est de lui faire droit. Il s’agit, tout à la fois, de rendre justice à « une œuvre de l’esprit, dont il faudrait (…) chercher la valeur intime, l’inspiration, le caractère original », et de rendre compte de la folie pure, de la force comique et, par là même, profondément subversive du projet comme de sa réalisation. Bref, le respect, ici, passe par l’humour. Celui-ci s’exprime dans l’érudition toujours un brin caricaturale, dans le fouillis des anecdotes et des parenthèses où se mêlent Victor Hugo, les chiffonniers, Épiménide, Augustin Respect, lequel consacra (?) à Restif de La Bretonne une biographie monumentale tournant entièrement autour de l’obsession de l’écrivain libertin pour le pied (féminin)… Le jeu même avec la vérité, affiché ostensiblement, est source d’un comique très particulier et très sûr, Franzosini prêtant à son héros comme à tous les personnages qu’il fait intervenir des réflexions ou des discours livresques hautement improbables, quand il ne pastiche pas ouvertement le roman populaire (« Raymond finira par y voir — dans quelles circonstances extraordinaires, on l’apprendra par la suite »).

     

    Comment mieux parler d’une vie vouée à la réutilisation de l’ordure qu’en utilisant soi-même, phrases et fragments de récits, des matériaux de récupération ? Mais comment mieux parler, peut-être, de toute vie ? Tout récit de vie n’est-il pas issu de la collecte de tels matériaux ? Raconter, n’est-ce pas cela ?

     

    P. A.

     

    Illustration : la cathédrale de Chartres représentée à partir de tessons, sur les murs de sa maison, par Raymond Isidore

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  • discover-ukraine.infoSofi Oksanen est finlandaise, elle écrit en finnois. Oui, mais de mère estonienne. S’autorisant de ces origines, elle a fait de la vie en URSS ou en ex-URSS son grand sujet, et a très à cœur de dénoncer le totalitarisme soviétique, lequel, c’est connu, « a fait l’objet de peu de publications »… Il est vrai que le geste revêt sans doute en Finlande un sens un peu particulier. Quoi qu’il en soit, l’auteure des Vaches de Staline (2003, traduction chez Stock en 2011) reste dans sa spécialité avec ce nouveau roman, paru dans son pays en 2019.

     

    Cette fois, même si Olenka, l’héroïne-narratrice, est née et a grandi à Tallinn, c’est surtout de l’Ukraine qu’il est question : avant et après la chute de l’URSS, avant et après le mouvement Euromaïdan, pendant la guerre contre les séparatistes prorusses, laquelle fit rage dans le Donbass, où notre personnage a habité la ville minière de Snijné avant de gagner le centre beaucoup plus important de Dnipropetrovsk.

     

    Quand on fait sa connaissance, elle est allée se cacher à Helsinki. Elle y fréquente le fameux « parc à chiens », où elle observe une famille heureuse. Une inconnue vient s’asseoir près d’elle, naturellement ce n’est pas une inconnue, c’est Daria, surgie d’un passé obscur et mouvementé. Elle s’intéresse à la même famille qu’Olenka, sur laquelle on comprend qu’elle sait bien des choses.

     

    Labyrinthe

     

    Et c’est parti pour le va-et-vient, à présent pratiquement obligatoire, entre les époques et les lieux : 2016, 2006, 1992-96, Dnipro, Snijné, Helsinki, descente progressive dans le passé de la narratrice. Laquelle distille au compte-gouttes les informations et les indices, compliquant à plaisir une histoire déjà bien compliquée en elle-même. En deux mots, disons que le père d’Olenka, à Snijné, dans les années 1990, s’est livré à des trafics ayant rapport avec les kopanki, les houillères clandestines. C’est comme ça qu’il a fini décapité. La famille s’est repliée à la campagne, d’où notre héroïne a réussi à s’échapper grâce au mannequinat, qui lui a ouvert les portes de l’Ouest. Mais échec de sa carrière, retour au point de départ, où, la compote de pavots ne rapportant pas assez, elle s’est lancée dans le commerce des ovocytes, dans lequel elle est vite devenue, de donneuse, organisatrice. C’est ainsi qu’elle est entrée en contact avec les puissants, autrement dit avec les mafieux. Parmi eux, Roman, dont elle s’est éprise, avant de découvrir le rôle que lui et son clan ont joué dans la disparition de son père (voir plus haut). L’assassinat d’un autre fils de chef l’a contrainte à fuir en Finlande. Mais l’a-t-elle vraiment tué ? Qui est la revenante du banc public ? Comment tout ça finira-t-il ?

     

    Ne comptez pas sur moi pour vous le dire. D’abord, je ne voudrais pas déflorer votre lecture ; ensuite, je n’ai pas tout compris. Mais ce n’est pas très grave : d’abord, l’intrigue n’est pas, à mes yeux, le plus important dans un livre, ensuite, il n’est pas sûr qu’elle soit si importante que ça pour Sofi Oksanen elle-même. Certes, il n’est guère question d’autre chose. À part quelques passages où la nostalgie fait ressurgir des images, des odeurs, des bribes de décor, on ne nous parle que d’action, c’est-à-dire, essentiellement, de calculs : l’argent, la réussite, la peur de perdre ce qu’on a gagné sont les uniques préoccupations des uns et des autres. À commencer par la narratrice, qui, toute petite déjà, avait en guise de « jardin secret » une « cachette pour le plumier contenant [son] épargne, les petites économies grâce auxquelles, un beau jour… »

     

    Conte de Grimm

     

    Mais cette réduction du récit à une dimension quasi unique, avec l’impression d’étouffant labyrinthe qu’elle provoque, est peut-être la meilleure manière de décrire le monde dont Sofi Oksanen veut nous parler. Son Ukraine est « un conte de Grimm devenu réalité », et un conte peu merveilleux. Parlant du fils d’un de ses clients, l’héroïne évoque par antithèse la vie du jeune Ukrainien moyen : « S’il va à l’armée, ce ne sera pas pour être envoyé sur le front. Après l’école, il n’ira pas ramper au fond d’une kopanka pour gratter le charbon souillé de cendre et de soufre, il ne fabriquera pas des armes avec ses battes de base-ball en y plantant des clous. Il n’apprendra pas à faire des cocktails Molotov avec des ampoules ». Dans l’univers où le roman nous plonge, tout se négocie et se paye. La législation est « exceptionnelle au sujet de la procréation médicalement assistée : seuls les futurs parents jouiss[ent] d’une protection juridique, les donneuses (…) n’[ont] aucun droit », mais se laissent examiner comme du bétail, sachant que, grâce à elles, leurs frères et sœurs pourront faire des études.

     

    Les rois de ce monde sont issus d’une caste qui s’est « cramponnée à ses privilèges d’une décennie à l’autre, d’une révolution à l’autre, d’un régime à l’autre », et qui mène une existence entièrement vouée au pouvoir et à la réussite matérielle. Jusque par-delà la mort — voir l’hallucinante visite d’un cimetière où les défunts se sont fait représenter dans la pierre avec leurs Mercedes, leurs téléphones Nokia, leurs chaînes en or…

     

    Il faut un moment pour comprendre que quelque chose donne quand même un sens à ces vies. Olenka se souvient que son père l’appelait son « rayon de soleil ». Ce père même ne s’attendrissait guère que sur la tombe de son père. Roman va se recueillir sur la tombe du sien, dont un chef de clan occupe à présent près de lui la place… Ce que Sofi Oksanen nous raconte, en réalité, est une histoire de pères et de meurtres de pères. Fils et filles héritent du pays en morceaux que leurs géniteurs leur ont légué, et leur désir frénétique de s’en arracher n’a d’égal que leur besoin d’y rester pour y montrer à leurs aînés qu’ils peuvent faire aussi bien qu’eux. Cette contradiction profonde, ce passé sans fin reproduit ne sont peut-être pas propres à la seule Ukraine…

     

    P. A.

     

    Illustration : à Dnipropetrovsk...

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  • positivr.frC’est le narrateur. Il a dix ans. Il est « adepte de l’origami et de l’ombre, ennemi du sport et de la bagarre ». Quand il n’essaie pas, sans grand succès, de faire naître par pliage des grenouilles ou des hérons, il lit les romans de la collection « Choisis tes propres aventures ».

     

    La mère de cet enfant de la petite bourgeoisie mexicaine a épousé, jeune étudiante d’extrême gauche, un futur employé de banque, amateur de foot. D’où des disputes incessantes. Un jour de l’été 1994, elle disparaît. S’inspirant de ses lectures, notre jeune héros mène l’enquête, et découvre vite que Teresa est partie pour le Chiapas, rejoindre « l’homme en passe-montagne avec sa pipe » et ses compagnons de lutte. Avec l’aide plus ou moins involontaire du « Rat », jeune voyou du quartier épris de sa sœur adolescente, le détective en herbe monte dans un bus en partance pour le Sud. Objectif : rejoindre sa mère. L’aventure tournera court, bien sûr. Quelques jours après son retour à Mexico, l’enfant apprendra la mort accidentelle de Teresa.

     

    Éloge du pli

     

    D’une certaine manière, il ne se passe, au fond, pas grand-chose : tout le roman de Daniel Saldaña París, qui est né la même année que son héros, décrit l’onde de choc que cette fugue et ce deuil diffusent non seulement à travers l’enfance du narrateur, mais dans sa vie. On comprendra peu à peu pourquoi, et la raison pour laquelle, vingt-trois ans après l’événement, notre homme ne quitte pas son lit, n’en occupe que le côté gauche, et passe son temps à noircir des cahiers à spirale ­— « Non parce que écrire serait un acte salutaire, mais parce que c’est ainsi que je peux me dire les choses auxquelles je n’ose pas penser quand je suis seul ».

     

    D’une certaine manière il ne se passe pas grand-chose et, d’une autre, toute une vie et toute une époque se trouvent contenues dans ce roman centré sur le motif du pli. Qu’est-ce qu’un pli ? Rien. Et on imagine l’interprétation derridienne qui pourrait faire de cette pure articulation un avatar de la bien connue différance. Le petit personnage, qui aime à se réfugier dans les rituels, s’entête dans ses origamis, sur le papier desquels il écrit à l’occasion « de petits mots mensongers sur les sujets les plus divers » ; en même temps, il rêve d’être un autre, de s’appeler Úlrich González, et est convaincu que l’hémisphère gauche du cerveau est « investi d’une dignité supérieure » par rapport au droit. C’est le narrateur qui le décrit, tout en se mettant, par-delà les années, à sa place. Tandis que l’auteur, qui maîtrise à la perfection ce jeu adulte/enfant, s’en amuse : « Bien sûr, je ne pensais pas tout cela alors, mais je projette maintenant ces réflexions sur l’inquiétude muette que, à mes dix ans, je sentais comme une espèce de bulle dans un endroit indéfini de ma cage thoracique souffreteuse ».

     

    Le pli narrateur-adulte/héros-enfant recouvre et révèle un autre pli, qui n’a jamais vraiment articulé et séparé, pour celui qui écrit, l’enfance et l’âge adulte. D’où, probablement, les angoisses (plutôt heideggériennes, celles-là) prêtées par cet adulte-enfant à l’enfant-adulte qu’il était (« Cela paraîtra peut-être exagéré, mais le fait est qu’à dix ans j’étais très tracassé par la question de la conscience »). Seule l’écriture, sans doute, en repassant sur le passé, serait susceptible de le dépasser — c’est elle, le pli.

     

    Mieux qu’Acapulco

     

    Qu’on n’aille pas, à la lecture de ce qui précède, s’imaginer un livre cérébral ou abstrait. Des décalages dont on vient de parler, l’écrivain mexicain tire des effets proprement désopilants, et on ne quitte qu’à regret son enfant si sérieux, qui ne doute pas que Dieu l’ait choisi « comme son être humain préféré », et plaint ses camarades en vacances à Acapulco, alors que lui « déchiffr[e] de mystérieuses disparitions (…) et [se] distr[ait] avec l’art ancien et réputé de l’origami ».

     

    Entre les lignes de son récit, ou du récit fait de lui plus tard, on distingue aussi des choses moins drôles. Le tableau d’un pays au bord de la guerre civile, où la police et les soldats inspirent autant de crainte que les « guerilleros », et où ceux qui le peuvent vivent « dans un quartier surveillé par des gardes privés ». Et, à travers l’histoire de ce couple mal assorti, de cette mère déçue et exaltée, on reconnaît aussi le portrait d’une génération, de ses espérances, de leur échec.

     

    On le savait depuis Proust : les « petits morceaux de papier » dont « s’amusent » les Japonais peuvent renfermer tout un monde…

     

    P. A.

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