• www.pinterest.frQuand il n’y en a plus, il y en a encore… Il est vrai que la source est inépuisable. Mais une fois que Léonard de Vinci, Baudelaire, Rimbaud, saint Augustin, Shakespeare et tant d’autres du même calibre sont déjà, pour le meilleur ou pour le pire, pris, on en vient à s’attaquer à des figures qui, sans être secondaires, apparaissent, disons, comme plus inattendues.

     

    Vous connaissez Keynes ? Mais oui, le célèbre économiste. Avouez qu’on l’imagine mal en héros de roman, même biographique. C’est aussi qu’on ignore souvent que, familier du groupe de Bloomsbury, il épousa, en 1925, Lydia Lopokova, étoile des Ballets russes, qui brilla dans L’Oiseau de feu après Tamara Karsavina. Susan Sellers, universitaire britannique, déjà auteure d’un roman consacré aux sœurs Vanessa et Virginia Stephen (dont la première fut peintre sous le nom de Vanessa Bell et la seconde, romancière, devint l’épouse d’un certain Woolf) (1), a cru, dans la rencontre du génie et de la déesse, de l’intellectuel et de l’artiste, etc., pressentir un autre sujet. Elle en a fait un livre, bizarrement construit.

     

    « Traînée de plumes » et « aberration temporaire »

     

    Première partie à la troisième personne. On est à Londres, aux environs de 1910. Rencontre de Lydia et de Maynard (Keynes). Liaison malgré l’homosexualité de l’économiste, projet de mariage, rupture. Deuxième partie : Lydia parle et nous raconte sa carrière, depuis l’enfance à Saint-Pétersbourg. École de ballet impériale, premiers rôles, départ pour l’Europe dans la troupe des Ballets russes, puis pour l’Amérique quand ceux-ci battent de l’aile. Tentatives plutôt ratées dans le théâtre, retour dans la troupe de Diaghilev, brève liaison avec Stravinsky, mariage avorté. Troisième partie : retour à la troisième personne ; reprise des relations avec Keynes dans les années 1920, mariage, bonheur.

     

    La deuxième partie, qui aurait dû être la première, sauve le livre, en y insérant un joli roman de formation. C’est surtout son début qui séduit : la Russie, la neige, les prémices de la révolution de 1905, les fastes impériaux jetant leurs derniers feux, les émois d’une petite fille qui danse Casse-noisettes devant le tsar… Tout cela a bien du charme, peut-être parce qu’on y retrouve avec plaisir une tradition littéraire bien connue et bien établie. Alors qu’on peine à distinguer ce que pourraient avoir de romanesques les démêlés de la jeune ballerine impulsive avec les intellectuels méfiants et peu expansifs constituant l’entourage de son futur époux.

     

    Et alors ? Les sujets les moins romanesques font souvent les meilleurs romans, je serai bien le dernier à prétendre le contraire. Mais encore faut-il les tordre dans le bon sens. Ici, le seul ressort de l’intrigue est, dans la majeure partie du livre, l’hostilité à laquelle se heurte Lydia, cet « oiseau de feu (…) qui aguiche et ensorcelle, avant de s’envoler en ne laissant qu’une traînée de plumes derrière elle », parmi les amis de Maynard, persuadés que ce « couple mal assorti », dépourvu d’« intérêts communs », « ne doit l’existence qu’à une aberration temporaire ».

     

    Confiture de framboises et graines de tournesol

     

    On sait ce qui arrive aux ressorts, quand on en joue sans modération… La vivacité et l’exubérance de la jeune Russe, en contraste avec la froideur compassée d’artistes britanniques pourtant progressistes et, souvent, de mœurs libres, ressassées à perte de vue, ne parviennent ni à nous intéresser à l’une plus qu’aux autres ni à déclencher les effets comiques vraisemblablement escomptés. Ce n’est pas faute d’insister. Tout ici est redit et grossi dans le moindre détail, et cela dans tous les domaines : on ne nous épargne ainsi ni la tasse qu’on remplit et le thé qu’on « additionn[e] de citron » ni le citron qu’on presse « de ses doigts vigoureux » pour « en arros[er] généreusement les mollusques gris perle » — et pas davantage « l’ultime scone » sur lequel on étale « la confiture de framboises (…) mise en pot l’été précédent ». Même le travail de traduction de Constance Lacroix, remarquable, comme toujours, ne peut transfigurer ces platitudes. Bref, on s’ennuie beaucoup.

     

    Ah, certes, on apprend des choses sur les Ballets russes, et plus encore sur le groupe de Bloomsbury (une liste des personnages avec notices ad hoc ouvre même le volume). Quoique, après tout, en apprend-on tellement ? Que pensent tous ces gens ? Keynes, par exemple ?... (Ah, oui, pardon : « Il estime que la répartition des richesses devrait être plus équitable »...) Qu’est-ce qui fait l’originalité de tous ces créateurs ? Les sœurs Stephen sont très présentes, mais surtout pour manger des scones et dire du mal de Lydia. Quand il est question des affres de la création, c’est dans la mesure où ils révèlent tel ou tel trait psychologique. Tout est psychologique, dans cette histoire, qui laisse pourtant dans les ténèbres les plus opaques l’essentiel : sur quoi pouvait bien se fonder l’attirance de Lydia et de Maynard l’un pour l’autre ?

     

    Tout cela est bien dommage. Car il y a, outre les pages évoquées plus haut, de beaux passages, et ce sont ceux qui décrivent le travail des danseurs, ou, très matériellement, celui des peintres. « En un éclair [Vanessa] comprend qu’il lui faut (…) foncer les toits de tuile rouge brique qui ondulent au-delà de la croisée, et peut-être, discerne-t-elle dans un élan de joie fulgurante, accentuer le brun des graines qui composent le cœur de ses tournesols »… Si Susan Sellers avait suivi cette pente ! Mais elle voulait raconter une belle histoire d’amour. Tout le mal, comme souvent, vient de là.

     

    P. A.

     

     

    (1) Vanessa et Virginia (Autrement, 2019)

     

    Illustration : Lydia Lopokova dans L'Oiseau de feu

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  • ar.pinterest.comQu’est-ce qu’être moderne, qu’est-ce qu’être actuel ? Ce n’est pas la même chose, puisque bien des textes plus du tout au goût du jour sont sans conteste plus modernes que certaines productions conformes à l’esprit du temps. Si bien qu’on pourrait, sans peur du paradoxe, parler d’une permanence de la modernité.

     

    Il y une forme de modernité dans le roman de Jan Wolkers, paru en 1969, puis, pour la (même) traduction française, en 1976, déjà chez Belfond, après sa fameuse adaptation cinématographique de 1973 par Paul Verhoeven. Chapitres sans paragraphes, qui font entendre la voix et le discours d’un narrateur, sculpteur et peintre comme le fut Wolkers lui-même en plus des treize romans dont il est l’auteur (celui-ci étant le seul traduit en français) : on est dans les prémices de l’autofiction, pas très loin de Bukowski, quoique avec moins de profondeur.

     

    Un amour de jadis

     

    Cependant le livre est d’abord intéressant par son inactualité — ou, si on préfère, par son actualité d’autrefois. Que jugeait-on actuel en 1969 ? À cette époque de Flower Power, le sexe était, souvenez-vous, une valeur cotée très haut… Ces Délices de Turquie sont le récit des rapports, à tous les sens du mot, entre celui qui parle et Olga, le présent désespéré d’après la rupture et la descente aux enfers du personnage féminin alternant avec les retours en arrière vers le passé heureux, à partir de la rencontre en autostop, épisode gaillard et mouvementé, relaté, comme tous les autres du même genre, avec précision.

     

    Un chant d’amour, donc. Mais l’amour pour « le cher animal roux » n’est plus vraiment dans l’air de notre temps. On est clairement avant MeToo. L’obsession universelle dont souffre le héros est d’essence très masculine, et il pourrait faire sien l’hymne entonné à tout propos par le sympathique père de sa bien-aimée sur l’air de la Marche de Radetzky : « Nichons con, nichons con, nichons con, con, con ». Nos tourtereaux s’en vont à la campagne ? Ils y « suiv[ent] des yeux les mouches qui [font] l’amour ». Un policier à cheval passe-t-il par là ? « Le gigantesque engin blafard de son canasson se [met] à faire fonction d’arrosoir ». Les amants s’adonnent-ils, à l’écart, à leur sport favori ? Il est à craindre qu’un busard prenne le sexe de monsieur « pour une couleuvre ».

     

    Et si le père est sympathique, les mères ne sont pas gâtées, ces créatures transformées en « grosses dondons vieilles et épuisées », aux « seins enflammés (…), tailladés, labourés de cicatrices ». La mère de l’héroïne, « mégère » « calculatrice », est la pire de toutes, et le narrateur s’acharne sur son sein (décidément) amputé pour cause de cancer, avec une opiniâtreté qui en dit long sur ses angoisses de castration.

     

    Au paradis des animaux

     

    Ce qui, à nos yeux d’aujourd’hui, apparaît comme peu éloigné d’une phobie du féminin en général, passait sans doute, à l’époque où écrivait Jan Wolkers, pour revendication libertaire, vie d’artiste, ou saine réaction au « protestantisme [inévitablement] pudibond » de son milieu d’origine. De même que paraissait probablement révolutionnaire une étrange fascination pour le dégoûtant : ragoût comparé « aux sous-produits d’un goinfre qui aurait la chiasse », oisillons laissant voir « la masse de leurs intestins envahis par des veines comme par une maladie », contenu d’une assiette semblable « aux indéfinissables vomissures d’un singe », etc., je vous épargne le pire, croyez-le bien.

     

    On n’irait pas au bout s’il n’y avait pas les animaux. Ils surgissent à chaque page. On ne compte pas les chats, souris, oiseaux, grenouilles et même belette recueillis, soignés ou sauvés par le couple. « Olga la Rousse » (animale elle-même, on l’a vu) est l’« amie », voire la « déesse des animaux », et Wolkers, qui fut non seulement membre du Parti des Animaux mais même candidat sous cette étiquette aux élections européennes, leur réserve quelques-unes de ses pages les plus émouvantes et les plus poétiques. Les autres évoquent Amsterdam, la campagne, les plages de Hollande : « Du haut de la digue, le coude de la rivière où les cargos, le pont encombré de caisses à claire-voie rouges et de fûts d’huile orange, disparaiss[ent] en oblique, et où les hérons couleur d’eau [font] de la voile au-dessus des vaguelettes » ; la lumière « couleur de thé lorsqu’il y [a] du soleil, et (…) de pastille de menthe lorsque le ciel [s’est couvert de nuages »…

     

    Certaines notations, certaines phrases, révèlent ainsi ce que le livre aurait pu être … et qu’il est presque. Car, après la monotone paillardise du début, on glisse lentement dans une langueur dépressive beaucoup plus digne d’intérêt. On est pris, alors, malgré soi. Et si, décidément, on a du mal à se passionner pour elle, qui reste le pur objet de son désir à lui, on s’attache à lui. C’est peut-être ce qu’il voulait. N’empêche : on finit par accéder, par le deuil, à une forme de tragique — et, peut-être, de conscience de soi. Le reste est affaire d’époque…

     

    P.A.

     

    Illustration : photo du film de Paul Verhoeven, Turks Fruit, 1973

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  • photo Pierre AhnneHabituellement, chaque numéro de la revue Les Moments littéraires a son thème : Diaristes suisses (numéro 43, voir ici), Diaristes belges (numéro 45, voir ici), dossier consacré à un(e) auteur(e) (Claudie Hunzinger, numéro 42, voir ici, Catherine Safonoff, numéro 44…).

     

    Pour le numéro 46 de cette Revue de l’écrit intime, le thème semble être : Femmes diaristes. On y trouve surtout un morceau de choix : deux extraits inédits du volumineux, quoique intermittent, journal de Simone de Beauvoir, présentés par Sylvie Le Bon de Beauvoir, sa fille adoptive. Deux extraits assez différents… Du 28 février au 3 mars 1945, la philosophe, en route vers le Portugal pour y faire des conférences, s’arrête à Madrid, où elle n’était pas retournée depuis 1931. Elle s’émerveille de tout, et, d’abord, après les années d’occupation en France et alors que la guerre (à laquelle l’Espagne, pays neutre, n’a pas participé) n’est pas encore finie, de l’abondance dans les commerces. Prise d’« un étourdissement alimentaire », elle détaille avec gourmandise chacun de ses menus.

     

    « Je ne me sens plus du tout exister »

     

    Très vite, cependant, d’autres préoccupations se font jour. Elle entend parler de la toute-puissance de la Phalange, de la répression, des tortures dans les prisons de Franco. Une amie lui apprend « qu’un ouvrier gagn[e] 9 pesetas », et « cela suffit pour que [sa] vision de Madrid change ». Ce sont alors de très beaux récits d’errances dans les quartiers populaires, pleins de détails d’une netteté extrême, où trouve à s’exprimer un idéal d’être au monde qui peut paraître paradoxal pour une diariste : « Je ne me sens plus du tout exister, c’est seulement cette ville qui existe avec sa misère, sa gaieté, ses masures, ses grands terrains vagues dans le soleil couchant ».

     

    Le second extrait, d’août 1946, la voit de retour à Paris après un séjour en Italie. Elle retrouve le Flore, les Deux Magots, la brasserie Lipp… Sartre, bien sûr, et tous les amis, Genet, Giacometti, lequel « vient de découvrir que ce qu’il avait fait n’était rien du tout ». C’est le journal d’une vedette en devenir, et on le lit dans la fascination pour une époque, des lieux, des noms, en proie à ce snobisme par procuration, teinté de jalousie, qui s’empare du lecteur devant semblables journaux.

     

    « La vieillesse est si longue… »

     

    Sentiments qu’on retrouve en découvrant, plus loin, les extraits du journal que Benoîte Groult tenait en 1964, présentés par sa fille, Blandine de Caunes. Évidemment, ce sont les lieux et les noms d’une autre époque : Paul (Guimard), Antoine (Blondin), l’univers de la télévision et du cinéma, Pierre Tchernia et Guy Lux. Mais on est saisi par l’énergie du style et la liberté du ton. On s’amuse de l’évocation d’une séance de yoga (« Cet hindouisme (…) entre deux autobus et sous le ciel de Paris, c’est un peu grotesque ») ; on partage l’enthousiasme de l’auteure pour Les Cahiers de Malte Laurids Brigge. Et l’obsession du vieillissement (« à quarante-trois ans »…) introduit une note grave — « Non que la vieillesse soit sans joies mais elle est si longue ».

     

    En dehors de cela, comme toujours, on fait de belles découvertes dans ce numéro 46. Les photos d’Olivier Roller, un récit de Caroline de Mulder, des notes de pandémie prises par Yaël Pachet… Et une curiosité très singulière : des extraits du journal de l’Américaine Blossom Margaret Douthat, qui, lors de son long séjour à Paris, en remit les dix-huit volumes à Beauvoir, laquelle les jugea « extraordinaire[s] ». Les pages choisies datent de 1958. La diariste y raconte tout : ses amants, ses rêves (« Je devais rencontrer Massu dans un lieu très retiré et camouflé au milieu d’un bois »), sa fascination pour Simone, et pour… de Gaulle (« Mon enthousiasme pour ce chef, qui n’est pas un chef de la gauche, qui n’est pas des nôtres, est un enthousiasme à vaincre »). Là aussi, on est frappé par la liberté de l’écriture et du ton. Une liberté d’époque, sans doute…

     

    P. A.

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  • photo Pierre AhnneOn ne saura jamais pourquoi exactement il est comme ça. D’accord, sa femme est morte après avoir été agressée, le laissant seul avec leur fils, Igor (10 ans). Mais on ignorera toujours les circonstances exactes de ce décès, qui revient hanter Viktor (36 ans) dans ses rêves, sous la forme d’images fragmentaires et à chaque fois différentes.

     

    D’accord aussi, le même Viktor, scientifique employé au ministère de la Santé publique, étudie la qualité de l’air. De quoi vous rendre parano… Surtout quand, chercheur de catégorie A, vous devez vous contenter de transmettre des résultats à l’échelon B sans être jamais informé de leur éventuelle prise en compte.

     

    L’araignée sur le dos

     

    Mais, tout de même… Pas de passé, d’enfance, de traumatisme originel. Pas de profondeur ni d’arrière-plan. Nous n’aurons accès qu’aux pensées de Viktor, et la narration à la troisième personne accentue encore, étrangement, l’impression d’étouffement ou, pour mieux dire, d’« enneigement », dans ce roman où la météo joue un grand rôle. Une gigantesque chute de neige y bloque pendant quelques jours un pays qui est sans doute la Belgique, patrie, dans sa partie flamande, de Peter Terrin. Mais, au fil des saisons, on verra aussi le ciel s’éclaircir, « le bleu éclatant [apparaissant] çà et là entre les nuages sembl[era] donner aux rues mouillées un aspect plus mouillé encore », le temps deviendra « limpide », l’été « batt[ra] son plein ». Sans pourtant que ces notations fassent naître une sensation d’allégement, d’ouverture ou de grand air. Les aléas du temps qu’il fait sont ici autant de signes dans un système toujours plus clos.

     

    On reste, de bout en bout, enfermé dans la tête et dans le monde de Viktor, lequel se barricade de plus en plus étroitement avec son fils à mesure qu’il s’enfonce dans ce qu’il faut bien appeler le délire. Les symptômes sont d’abord relativement anodins : ce sont des garçons et des filles qui, « pens[ant] sûrement s’affubler (…) de façon originale, (…) donn[ent] l’impression (…) de porter un uniforme », puis, un peu plus loin, un clochard d’aspect sinistre qui, peut-être, s’est « déguisé en clochard pour ne pas attirer l’attention » ; ou encore, c’est un buisson couvert de neige dans lequel, « à force de le fixer », on voit « l’image d’une grosse araignée renversée sur le dos ». Mais, très vite, ça devient plus sérieux : sous le visage du présentateur de télévision se dissimule « un autre faciès » ; Helena, l’épouse disparue, n’est pas dans sa tombe, c’est sûr — « un cadavre (…) se négocie probablement pour beaucoup d’argent ».

     

    Face à l’agressivité sournoise du monde extérieur, aux ricanements suspects, aux mères, à la sortie de l’école, qui semblent « flairer [la] nervosité [de Viktor] comme des hyènes humant une charogne », il faut réagir. Suivre et surveiller l’instituteur d’Igor, qui ne peut être qu’un prédateur pédophile. Ensuite, quand l’enfant est renvoyé de l’école après avoir exhibé le couteau à cran d’arrêt offert par son père, celui-ci, qui a la chance de pouvoir travailler à domicile, entreprendra de transformer l’appartement en forteresse : porte blindée, barreaux aux fenêtres, serrure digitale à la porte du gamin, surveillance vidéo à l’intérieur de sa chambre, le père entend tout contrôler. Le seul personnage extérieur à ce qui devient un huis-clos absolu, Éveline, sœur de Viktor, sera d’abord écarté puis ne réapparaîtra que pour devenir, à son tour, une habitante du monde recomposé par son frère.

     

    Paysage de neige

     

    Le roman, qui finira très mal, bien entendu, ne raconte rien d’autre que cela. C’est ce qui fait sa force. Pas d’action à proprement parler, on n’est ni dans le polar, ni dans le récit de vengeance à l’américaine, ni dans le roman de société, même si, entre les lignes d’un récit où les évocations de la ville sont incessantes et où la télévision est souvent allumée, on peut lire la critique acerbe d’un mode de vie susceptible de rendre fou.

     

    L’essentiel n’est cependant pas là. Et pas davantage dans la description psychologique, pour saisissante qu’elle soit. L’attention extrême portée aux lieux, aux objets, aux « cliquetis » des radiateurs, aux « briques sombres des murs », à « la froide odeur de rouille » flottant perpétuellement dans les gares, fait de la folie du héros la conséquence ultime d’une manie exacerbée de l’observation. Enfermé dans son bureau, un œil dans le microscope, l’autre sur le monitor, Viktor rédige des rapports sur ce qu’il voit. Ça ne vous fait penser à rien d’autre ? Tout est là, même la feuille blanche, devenue, en une habile mise en abyme, un dessin au fusain représentant un paysage de neige où se distinguent à peine des silhouettes minuscules. Viktor, qui le contemple sur son mur, « admire sincèrement l’artiste qui [a] eu l’audace de tant de simplicité ». Nous aussi. À la fin, le héros, son fils et son épouse morte seront devenus ces créatures infimes immobilisées sur le papier. Enneigement : un portrait de l’écrivain au travail ?...

     

    P. A.

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  • pensees-de-voyage.comCe sont les habitués du bout du monde… Après En descendant les fleuves. Carnets de l’Extrême-Orient russe (Stock, 2011) et Dans les pas d’Alexandra David-Néel (du Tibet au Yunnan) (Stock, 2018, voir ici), ils commencent à avoir de l’entraînement. Christian Garcin et Éric Faye, qui ont chacun une œuvre respectable à leur actif (1), ont eu le temps de mettre au point un mode opératoire commun : carte en début de volume, photos la plupart du temps prises par eux, usage d’un je (presque) impersonnel et parfaitement indistinct, en dépit de subtils indices (l’un parle espagnol, l’autre non, l’un a publié un essai sur Borges…).

     

    Aventuriers, moutons, quartiers perdus

     

    Ce tour de main, ils l’appliquent cette fois à un objet encore plus extrême que les précédents : la Patagonie, lieu « riche en glaciers et en lacs », où « le vent souffle fort » et où « il n’y a pas grand-monde ». Ils font un peu songer aux personnages de Jules Verne, qu’ils vénèrent, nos deux duettistes de l’errance — érudition comprise, mais sans l’enthousiasme pour le progrès. Que vont-ils chercher aux confins de la terre ? D’abord, le souvenir de ceux qui y sont allés avant eux : « Vous vous demandez », dit l’un d’eux, s’adressant à son compagnon et à lui-même, « qui peut bien avoir eu besoin de se réfugier dans ces parages, naguère ou jadis ». De Buenos-Aires jusqu’en Uruguay, puis, entre Argentine et Chili, jusqu’au lointain Puerto Williams, en avion, en bateau, en voiture, les deux auteurs vont en effet croiser les spectres de nombreux écrivains (Calet, Onetti, le sulfureux Jean Raspail, bien d’autres) et surtout d’innombrables aventuriers, « hommes avides de possessions et de richesses à se partager », proscrits, fugitifs, doux rêveurs. On fera ainsi la connaissance de gens sympathiques, comme Antoine Tounens (1825-1878), avoué à Périgueux devenu « roi de Patagonie » ; ou moins, tels Menéndez ou Potters, grands massacreurs d’Indiens, qui se taillèrent dans la pampa de vrais empires voués à l’élevage du mouton.

     

    Ces contrées violentes et tragiques, qui tireraient leur nom de celui d’un héros de roman de chevalerie espagnol, se révèlent au fil des pages de formidables mines de récits, que les compères explorent avec une jubilation évidente et d’éblouissants talents de conteurs… Par où se manifeste peut-être leur appartenance à la caste de ceux que Mac Orlan appelait « les aventuriers passifs ». D’ailleurs, voyageant avec billets, couchant à l’hôtel, mangeant dans des restaurants dont ils ne dédaignent pas de vanter parfois la cuisine, nos héros ne posent nullement aux aventuriers tout court. Sans qu’on puisse pour autant, à leur propos, parler de tourisme : ils ne s’intéressent pas à ce qui est touristique. À quoi, alors ? Aux recoins de l’espace, aux quartiers perdus où l’un d’eux, plus proche de Modiano que de Kessel, avoue aimer passer « un après-midi entier à la terrasse d’un café », « à l’ombre d’un arbre ou sur un banc », histoire de « tremper » dans l’atmosphère. D’où leur goût des paysages peu prestigieux, « rues quasi vides, balayées par le vent, écrasées de lumière », « îlots pelés et gris, couverts de mousse, où perc[ent] quelques cascades ».

     

    La nostalgie du jamais-vu

     

    Mais à ces espaces vides correspondent des zones oubliées du temps. Les luttes, les massacres, les fantômes des Indiens annihilés hantent le livre, où ils donnent lieu à des pages bouleversantes. C’est bien la nostalgie qui pousse les deux voyageurs, ce « paradoxal mal du pays pour un endroit que nous ne connaissons pas, que nous n’avons vu qu’en images, ou en imagination ». Et si c’était aussi la nostalgie, avec la puissante incitation à l’imaginaire qu’elle représente, qu’ils allaient chercher, à l’autre extrémité du monde ? Leur livre commence doublement sous le signe de la déception :  en guise de prélude, ils racontent comment, à Buenos-Aires, ils ont poursuivi en vain le spectre de Borges, lequel, on l’ignore souvent, chanta les gauchos en « contes épiques et cruels », ainsi que l’ombre de Butch Cassidy, le fameux gangster, venu se réfugier en Amérique du Sud avec son complice, le Sundance Kid, et la compagne de l’un des deux au moins, Etta Place. Plus aucune trace de l’un ni des trois autres. Après tant de récits et d’aventures, l’aventure comme la littérature qui l’a célébrée s’éclipsent. On est dans le monde d’après. On va nous raconter un voyage d’aujourd’hui, invitation à la rêverie et à l’écriture plus qu’au voyage. Tant il est vrai que « le véritable voyage, le plus enrichissant, ne commence, la plupart du temps, qu’après le retour ». Pour l’avoir compris, Christian Garcin et Éric Faye nous offrent la forme peut-être la plus moderne de l’histoire de bout du monde.

     

    P. A.

     

    (1) En ce qui concerne Éric Faye, voir par exemple ici.

     

    Illustration : Puerto Williams, dans l'Île Navarino, à l'extrémité de la Patagonie chilienne

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