• photo Pierre AhnneComment survivre en dictature ? Cette question est au cœur du remarquable livre d’Hédi Kaddour, La Nuit des orateurs. On la retrouve, curieux hasard de l’édition, au centre de ce roman-ci, le premier de son auteur à être traduit en français.

     

    Le dispositif narratif y est des plus simples : c’est le journal intime d’Egidius Arimond, de janvier 1944 à mai 1945. Fils d’un cultivateur-apiculteur de l’Eifel, région allemande proche de la Belgique, il est revenu habiter la maison paternelle après des études et des séjours à l’étranger, et a enseigné, au lycée de la petite ville, l’histoire ainsi que le latin. Mais les nazis, arrivés au pouvoir, l’ont révoqué en raison de son épilepsie. Et ce n’est qu’à l’existence de son frère, as de la Luftwaffe, qu’il doit de n’avoir pas connu pire. À présent, il se concentre sur l’élevage de ses abeilles, cachant ses carnets dans leurs ruches. Non sans donner encore quelques leçons de latin, à la bibliothèque, où il poursuit également des recherches sur son ancêtre, le moine Ambrosius, chassé, lui aussi, en son temps, mais des ordres, et pour une liaison féminine. Encore à son exemple, Egidius a plusieurs maîtresses parallèles, parmi les femmes de l’endroit dont les maris sont au front — voire parmi les épouses des « faisans dorés », dignitaires du parti nazi.

     

    Fils multiples

     

    On le devine déjà : ce dispositif apparemment simple déroule des fils multiples, habilement entrelacés. Les abeilles, bien sûr, leur organisation, leur vie, leur élevage, décrits avec une minutie documentée avec grand soin ; les avions, qui sillonnent le ciel d’Allemagne en ces derniers mois de la guerre, décrits tout aussi précisément, et représentés de surcroît par d’élégants dessins dus au fils de l’auteur ; les souvenirs de l’ancêtre moine, dont des extraits, traduits par le héros, alternent avec les pages de son propre journal. Et ce n’est pas tout : Egidius, de temps à autre, cache aussi des juifs, qu’il transporte à la frontière belge cachés dans de fausses ruches construites pour cet usage. On croit un temps être dans un de ces romans comme il y en a de plus en plus, qui cherchent à rattraper la minceur du propos en multipliant les compléments en prétendu contrepoint (la vie de grand homme, fruit d’une compilation de lectures, étant particulièrement prisée).

     

    Mais non. Le livre de Norbert Scheuer ne pourrait pas être autrement. Il nous parle de quelqu’un qui, de même que les abeilles d’hiver se cantonnent dans leur ruche, essaie, comme il peut, de se couler dans les replis de l’Histoire et de s’y tenir le plus à l’écart possible de ses fracas. C’est difficile. De plus en plus, à mesure que tombent les bombes, que les nazis apeurés se font plus agressifs et que la Gestapo se rapproche. Et cela suppose de trouver des passages dérobés vers d’autres univers. Egidius les cherche dans le ciel, parmi tout ce qui vole, à commencer par les pensionnaires de ses nombreuses ruches, lesquelles « vivent dans un monde différent, apparemment pacifique, et ne s’intéressent pas à la guerre ». Si le héros n’a rien à craindre d’elles, c’est peut-être « parce qu’elles pensent qu’[il] fai[t] partie de leur colonie ».

     

    Morale pour gros temps

     

    Cependant l’autre monde est peut-être aussi à chercher sous la terre, dans la mine désaffectée et au bord du lac souterrain près duquel Egidius cache les fugitifs qu’il aide à s’échapper. Ou dans le passé, près d’Ambrosius, dans cette langue latine que notre apiculteur érudit aime à citer. Peut-être trouvera-t-il un refuge dans la maladie elle-même, laquelle, au cours de crises de plus en plus fréquentes, le transporte « dans un autre monde (…), dans lequel une minute peut durer des heures ou des jours ». Évasion dangereuse. Comme est dangereux le commerce des épouses délaissées. « Le matin, les sirènes hurlent, mais je reste au lit avec Maria », note notre héros. Et, ailleurs, à propos de la même : « J’espère que son mari repartira bientôt au front ».

     

    Pas de cynisme là-dedans : la parole tranquille de qui n’est justement pas un héros. « Je devrais peut-être le trahir », s’interroge-t-il sérieusement à propos d’un pilote américain qu’il cache et dont il craint qu’on ne le découvre. Et, s’il risque sa vie pour les fuyards qu’il escorte, c’est aussi afin de gagner de quoi acheter des médicaments contre son mal : « L’argent vient toujours en premier, et la vertu après ». Une philosophie de la vie… On comprend peu à peu quel est le vrai modèle du livre de Scheuer comme de son singulier héros. De même que Virgile, au livre IV des Géorgiques, fonde sur l’observation des abeilles une réflexion à l’usage des hommes, l’écrivain allemand nous propose un traité de morale au sens gréco-romain du terme ; c’est-à-dire un art de vivre par gros temps.

     

    Le contact avec le monde, la nature, les instants volés dans la proximité des choses y tiennent une place essentielle. « À travers les branches pourries du pin de montagne qui se meurt, on aperçoit le soleil, dont la chaleur soulève la poussière de bois ». « Le vent tiède agite les feuilles qui se colorent dans la cime du frêne ». « Les feuilles jaunes de l’aulne noir tombent sur les morts et dans la rivière »… Autant de haïkus glissés en passant, au fil des pages. Autant d’éloges de l’éphémère. Autrement dit, de ce qui dure.

     

    P. A.


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  • www.courrierinternational.comPsagot, c’est une colonie juive proche de Ramallah, en Cisjordanie. Yonatan Berg y a grandi et vécu jusqu’au seuil de l’âge adulte. L’a-t-il quittée ? Pas tout à fait. En atteste la « ligne de fracture autour de laquelle » il avoue « oscill[er] encore », entre « rapport bienveillant, familial, biographique » avec ses habitants, et « regard critique, accusateur, voire furieux » qu’il porte sur eux. Et, pourtant, si : que son passé d’enfant des colonies soit révolu, ce livre en est la preuve en même temps que le moyen même de la rupture.

     

    Berg est aussi romancier (Donne-moi encore cinq minutes, 2018, déjà L’Antilope, même traductrice). Mais ce livre-ci n’est pas et ne prétend pas être un roman. C’est un « récit », animé par une rage d’analyser et d’expliquer qu’on serait en droit de trouver lassante si elle ne répondait au double but de l’entreprise : rendre compréhensible un monde que les caricatures faites de l’extérieur n’épargnent pas, et, en même temps, prendre congé de lui.

     

    Une éducation particulière

     

    Comment ne pas s’intéresser à tout ce qui concerne Israël et le drame qui s’y joue entre deux peuples ? Cependant, l’intérêt historico-politique, même s’il est grand, n’est pas tout ici. D’une certaine façon, en effet, l’histoire de Berg est presque celle de tout le monde. La construction même de son livre, par courts chapitres se succédant selon une progression à la fois spatiale et temporelle, semble le suggérer. Ce sont d’abord les lieux clés de l’enfance qui sont évoqués (bain rituel ou synagogue, mais, aussi bien, terrain de sport ou maison des parents) ; puis c’est le passage au-delà de la clôture, l’adolescence, les études, la découverte de la sexualité ; le service militaire vient achever ce premier apprentissage, que relaieront les voyages, la fac, avant l’accès enfin au monde adulte. Récit d’éducation somme toute assez classique ; travail de mémoire porté par l’écriture, qui, « lorsqu’elle s’attaque aux souvenirs, les reformule toujours, les réexamine, refaçonne les événements » ; cherchant ainsi « la voie qui mènera du passé au présent » pour reconstituer le moi « dans sa continuité ».

     

    Si ce travail est ici particulièrement difficile, c’est parce que, quand même, on n’est pas n’importe où. Dans le pays de Yonatan Berg, le service militaire, qui dure trois ans, n’est pas un simple rite de passage, mais une expérience violente où l’on a affaire à la mort. Et, dans le milieu particulier qui fut le sien, « l’interdit de tout contact physique et de toute émission de semence en vain » est plus strict et plus traumatisant qu’ailleurs. Le monde, vu de Psagot, est divisé en deux. Garçons et filles, corps et esprit, et aussi, peut-être surtout, nous et les autres. Le premier chapitre place en tête des lieux emblématiques issus du passé « le virage de la mosquée », qui, à la sortie de « l’implantation », débouche dans la ville palestinienne toute proche, qu’il faut traverser dans un mélange de fascination et d’angoisse pour gagner en voiture Jérusalem et la yeshiva.

     

    « Ce que nous pouvons mettre en commun… »

     

    De l’autre côté de l’essentielle clôture barbelée marquant les limites de la colonie, ce sont pourtant les mêmes gamins qu’on voit jouer eux aussi au foot : « Nous avions la sensation d’avoir sous les yeux notre propre image ». D’où une forme, et l’auteur emploie lui-même le mot, de « schizophrénie » particulièrement difficile et douloureuse à surmonter, qui s’exprime dans l’écriture même par une manie de l’opposition duelle : « les ultraorthodoxes-nationaux-religieux se situent aux antipodes » des colons ; « dans toute implantation, il y a une face qui suscite la honte ou la peur et une autre qui libère la respiration et fascine le regard » ; « la société y obéit à des règles (…) très strictes. En même temps, elle évolue dans une zone grise, quasiment anarchique »… Toute réflexion part ainsi du constat d’une dualité, voire d’une contradiction, et les moyens grammaticaux d’exprimer l’opposition sont omniprésents, dans une variété de traduction à laquelle il faut rendre hommage.

     

    On l’aura compris, le récit de Jonatan Berg, par-delà son intérêt documentaire évident, constitue un exemple majuscule et comme exacerbé de ce à quoi s’emploie tout travail de mémoire, dans son effort simultané pour réparer les déchirures et pour accepter les écarts. Le texte, à deux reprises, met en scène le seul moyen de mener à bien un tel travail. La première fois de façon métaphorique, dans le beau chapitre qui montre un cerf-volant venu de chez « les voisins » s’échouer derrière les barbelés de Psagot et y fasciner les enfants qui y vivent. La seconde fois, c’est explicitement l’art qui permet au narrateur de retrouver « ce qui [le] liait au paysage » de son enfance, mais aussi « à ceux qui le partageaient avec [lui] ». Plus précisément, la littérature, bien entendu. Et pas n’importe quel texte. Après avoir cité un poème du grand auteur palestinien Mahmoud Darwich, Berg ou son narrateur commente : « Mes expériences fondatrices, les barbelés, la clôture de sécurité, les patrouilles, tout ce qui se dressait entre nous (…) a commencé, par la magie de la poésie, à s’emplir de ce qui était semblable entre nous, la description d’une maison et ce qui l’entoure, la nostalgie qu’elle éveille, les odeurs ». Et de conclure : « C’est peut-être là tout ce que nous pouvons, pour l’instant, mettre en commun ».

     

    P. A.


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  • www.walksinsiderome.comDomitien est le onzième empereur romain. Il s’est passé des choses entre lui et la mort du premier (Auguste, en 14 après Jésus-Christ). On s’est beaucoup bousculé sur le trône. Après la mort de Domitien lui-même, assassiné en 96, ça se calmera : Trajan, Hadrien, Marc-Aurèle…, la dynastie des Antonins sera l’âge d’or de l’empire. Domitien, quant à lui, est le troisième des Flaviens. Frère de Titus (l’homme de Bérénice), fils de Vespasien (l’homme des…), il traîne une réputation en grande partie méritée de tyran et de tueur de mouches. Ce sont cependant ses ennemis, les membres du Sénat, la vieille aristocratie, qui la lui ont faite. Le bilan est peut-être plus complexe. Et Hédi Kaddour le sait, qui fait dire à l’un de ses personnages : « Il lutte contre la corruption, le blé est toujours distribué dans les délais, il a interdit de castrer les esclaves, il a interdit de prostituer les enfants… Son défaut, c’est qu’il n’aime pas les complots ».

     

    Car cette longue entrée en matière, c’était pour vous situer un peu le personnage sous le règne duquel se déroule le nouveau roman de l’auteur de Waltenberg. Les personnages sont des gens comme Tacite (auteur, entre autres, d’un Dialogue des orateurs) ou Pline (le Jeune). C’est courageux, par les temps qui courent, un sujet pareil. Surtout quand on n’hésite pas à parsemer son texte de citations ou d’expressions latines (« pulvinum facili composuisse manu », « Paete, non dolet ») — traduites dans la foulée : Hédi Kaddour n’est ni un pédant ni un snob. N’empêche que le latiniste, même, comme moi, modeste, vibrera.

     

    Vivre en tyrannie

     

    Depuis Waltenberg (Gallimard, 2005) déjà cité, et Les Prépondérants (Gallimard, 2015), on sait notre auteur maître en intrigues complexes et amples, nouées dans les replis de la grande Histoire. Ici, il nous donne, semble-t-il d’abord, un pur et simple roman historique. Tous les personnages ou presque ont existé, et on devine un énorme travail de documentation, incluant la lecture approfondie de Suétone, de Dion Cassius et de quelques autres. La femme de Tacite, annonce le bandeau. Oui, parce qu’on croit d’abord que Tacite et son épouse, Lucretia, fille du général Agricola, seront les héros. Le célèbre historien est encore un jeune avocat. Avec son ami Pline, avocat comme lui, ils ont été un peu imprudents lors d’un procès impliquant un favori de l’empereur. Un de leurs proches, Senecio, a été encore plus imprudent, ça risque de leur retomber dessus. Lucretia prend les choses en main. Amie d’enfance de Domitien, elle va le voir en son palais. En chemin, sa litière est attaquée. Mais elle parvient quand même dans la salle à manger où l’empereur dîne parmi ses proches. Au cours d’une scène admirablement haletante, elle retourne le tyran. Sauf qu’avec les tyrans on n’est jamais tranquille…

     

    Telles sont les données de départ, où l’Histoire, comme il se doit, se mêle à l’intime en un récit semé de rebondissements. Mais si on croit que ça va continuer comme ça, on est, pour son bonheur, déçu. L’espace de cette nuit, dont on retrouvera l’aube à la fin du livre, se distend et se distord entre-temps de manière étrange. On perd de vue ceux qu’on croyait être les personnages principaux, pour un défilé de figures diverses et de chapitres habilement situés à la limite du récit et du monologue intérieur, qui nous font entrer dans les raisonnements, les entrecroisements d’intérêts, les intrigues à double ou triple fond dont est fait le quotidien de la vie en tyrannie ; sous la coupe d’un souverain proche de sa chute, qui « aime faire des choses qui l’amènent à se détester et, du fond de cette détestation, à multiplier les forfaits, les ignominies qu’un reste d’amour de soi eût repoussés ».

     

    Heureusement inactuel

     

    Même si des scènes d’action, la plupart du temps violentes, viennent relancer la tension, le tableau remplace insidieusement le récit. Tableau de quoi ? On l’aura deviné, la deuxième audace d’Hédi Kaddour, après le choix de l’Antiquité romaine, est le refus de tous les pièges où aurait pu tomber un simple roman historique. Le premier étant, évidemment, le folklore. Pas de tripes cuites dans de la graisse d’urus, ici, ou peu. Ce qui n’empêche que la vie à Rome sous l’empire est bien là — omniprésence des esclaves, chacun avec sa fonction précise ; notions clés (amicitia, fides…) ; rôle des affranchis et des chevaliers…

     

    Deuxième danger : l’imitation. Il serait bien tentant, parlant de Tacite, de pasticher en français l’admirable prosateur latin. L’auteur de La Nuit des orateurs s’en garde bien. Son écriture, énergique et tendue, puissamment évocatrice, ne s’interdit ni la familiarité ni la modernité. Sans pour autant les rechercher. Car, et c’est une des toutes grandes qualités de ce livre qui en compte tant, Kaddour repousse tranquillement et résolument cette plaie de l’époque actuelle : l’actualisation. Quand tout doit aujourd’hui nous parler et nous renvoyer à nous-mêmes, quand Carmen doit tuer Don José et Don Juan devenir trader, voilà un livre qui sait ne pas prendre son lecteur pour un imbécile ; le laissant faire tout seul les rapprochements qui s’imposent à lui, sans l’y contraindre.

     

    Oui, on peut penser à des tyrannies plus proches de nous dans le temps ou méditer sur le célèbre populisme avec son culte du vrai chef, si on veut. Le souci d’Hédi Kaddour, c’est de construire une épure de la tyrannie, de la lâcheté et du courage, qui n’est telle que parce qu’il la maintient dans son époque et que la distance la pose dans ce qu’elle a de plus essentiel. C’est seulement en cela qu’il rejoint son antique héros : comme lui, il fait œuvre de moraliste. Et c’est en parlant de Rome qu’il nous parle de nous.

     

    Sa Rome, c’est aussi le pays de la littérature. Elle est, après la peur, dont elle constitue peut-être le contrepoison, l’autre véritable héroïne de La Nuit des orateurs. Pline, Tacite, écrivent ou écriront. Leurs amis, ce sont Juvénal et Martial. À la table même de l’empereur, on compare les mérites de Virgile, de Lucain, d’Ovide. Et une lecture publique, par son auteur, du Satiricon dispose vers le milieu du roman une fausse mise en abyme : « Cassure après syncope, ellipse après cassure, [Pétrone] disait que le monde n’est même plus l’affrontement désordonné du bien et du mal, du beau et du laid, l’affrontement des grands contraires chers aux philosophes. Dans la voix de Pétrone il n’y avait plus vraiment de contraires, le monde devenait une caricature des contraires… ». Au lecteur, répétons-le, d’interpréter.

     

    P. A.

     

    Illustration : buste de Domitien


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  • photo Pierre AhnneDe sable et de neige, Chantal Thomas (Mercure de France)

     

    Il y a plusieurs livres, dans ce texte, de ce fait, inclassable, que l’auteure des Adieux à la reine publie dans la collection « Traits et portraits », agrémenté de reproductions et de photos, familiales ou dues, notamment, à Allen S. Weiss.

     

    Il y a le récit d’une enfance, bien sûr : les jeux sur la plage, l’école, l’entrée dans l’adolescence et, alors, d’autres jeux, dans les bunkers abandonnés de la côte atlantique. Un art consommé de la notation comme de la scène donne une vigueur et une luminosité nouvelles à ces motifs pourtant connus.

     

    Il y a une histoire d’amour : « Regarder mon père de dos, tête nue et en short, tandis que le bateau saute sur les vagues, que des embruns m’humectent le visage, que le vent défait mon foulard, affole mes cheveux et colle mon T-shirt contre ma peau, me propulse très haut sur l’échelle du bonheur ». Ainsi parle la narratrice, lâchant le mot clé d’un ouvrage dont l’originalité est aussi là : la disparition prématurée d’un géniteur adoré sera la seule note tragique dans le tableau d’un âge heureux. Pas de souvenirs traumatisants ni d’expérience précoce du sexisme, le croira-t-on.

     

    Un hymne au monde. Et au premier moyen d’y accéder : les perceptions. « Le seul fait d’ouvrir » les coffrets de crayons Caran d’Ache « et de contempler la rangée de crayons en ordre selon les subtiles nuances de bleu, de vert, de jaune, de rouge… » plonge l’enfant « dans la béatitude ». Mais on n’est pas seulement dans un récit d’enfance. La construction chronologique s’accompagne d’un habile glissement de lieu en lieu — d’Arcachon et de son bassin à la haute montagne puis au Japon, patrie mentale, où la sensation, portée au rang d’art à part entière, s’associe au culte des saisons, hiver inclus. Chaque lieu est lié à ses expériences sensorielles propres. Et c’est aussi, on l’aura deviné, à une réflexion fascinée sur les choses que se livre celle qui avoue appartenir « à l’âge de la cueillette » (« Une sorte de blocage archaïque m’a arrêtée à ce stade ») : pommes de pin, coquillages, feuilles mortes (toujours la couleur) ont ici le statut de quasi-personnages.

     

    Au-delà, cependant, c’est l’amour et la célébration des pures matières qui structurent en profondeur ce texte sobrement et élégamment poétique. À commencer par les matières que le titre annonce : partant du sable originel, en passant par l’étrange expérience du ski sur « grépins » (sur aiguilles de pin, dans les dunes) on glisse, c’est décidément le mot, à la neige. Les substances favorites de Chantal Thomas ou de son double littéraire, ce sont celles dans lesquelles on se plonge et qu’on épouse de tout son corps. Dans l’enthousiasme d’être là.

     

     

    Étrange est le chagrin, V. S. Naipaul, traduit de l’anglais par Béatrice Vierne (Herodios)photo Pierre Ahnne

     

    Il est aussi question de la mort d’un père, dans le court récit que V. S. Naipaul rédigea quelques mois avant sa propre mort, en 2018. Le texte, probablement le dernier dû à la plume du romancier mondialement connu, est paru en 2020 dans le New Yorker. Les éditions Herodios le publient aujourd’hui en français, suivi de quelques pages consacrées par Paul Theroux à son amitié avec le Prix Nobel de littérature 2001.

     

    Grief, dit le titre anglais. Étrange est le chagrin, précise la version française. Étrange est surtout la manière dont l’écrivain natif de Trinidad, tout en abordant frontalement et apparemment sans ruses son sujet, semble parler en permanence d’un peu autre chose que ce qu’il en dit… Le chagrin, il l’a éprouvé trois fois. La première, lorsque, encore étudiant à Oxford, il apprend la mort de son père, resté au pays : « Le temps d’arriver à Londres, le chagrin — un sentiment qui, ô prodige, m’était encore inconnu à l’âge de vingt-et-un ans — avait pris possession de moi ». Mais, rapidement, le récit dévie en direction d’un vase, ultime cadeau du défunt ­— « J’ai conservé ce vase des années durant. Je le dessinais souvent et tentais parfois (…) de l’interpréter à l’aquarelle ».

     

    « Nous n’en avons jamais fini avec le chagrin ». La mort de son plus jeune frère fera renaître l’émotion éprouvée par l’écrivain des années plus tôt. À propos de cette mort, celui-ci évoque cependant surtout le déroulement des obsèques et le récit fait par le disparu, dans un de ses propres livres, de celles de leur père commun.

     

    Puis, après ce qui, du coup, apparaît comme une manière d’introduction, vient, si l’on en juge au nombre des pages, l’essentiel : la vie du chat Augustus, sa mort, le chagrin éprouvé par Naipaul alors lui-même proche du trépas.

     

    On serait tenté de voir dans ce troublant dispositif une brève et virtuose variation sur la métonymie, cet art de l’à-côté. Le sentiment de perte éprouvé à la mort du chat désignerait allusivement la peine ressentie à la mort des hommes, celle du frère renvoyant sans doute profondément à celle du père. Et tous ces détours contourneraient et indiqueraient, comme un centre invisible, la disparition prochaine de l’auteur lui-même.

     

    Mais peut-être est-ce en fait toujours du même chagrin qu’il s’agit. Peut-être cet état (est-ce bien un sentiment ?) constitue-t-il un fond homogène et permanent, surgi à l’occasion de brèves déchirures — l’arrière-plan, la plupart du temps voilé, de la vie humaine.

     

    Pensée vertigineuse, admirablement tue. Car tout l’art de ce petit texte énigmatique réside dans les multiples portes qu’il se contente, en quelques pages, d’entrouvrir, à la veille du plus grand des départs.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneIl y a souvent des maisons, chez Marie Sizun. On pense à La Maison-Guerre, évidemment. À la maison de Meudon dans La Gouvernante suédoise, à l’inoubliable immeuble populaire d’Éclats d’enfance (1). Des maisons ou, en tout cas, des lieux, qui sont souvent les vrais héros, mais, d’habitude, on ne le dit pas. Alors qu’ici ils ont explicitement le premier rôle.

     

    Claire Werner est une « vieille fille » de 48 ans. Cet automne-là, elle est de retour dans la maison que sa grand-mère avait acquise à L’Île-Tudy et où elle-même a passé toutes ses vacances, jadis, avec son père, jusqu’à la désertion de celui-ci, sa mère, jusqu’à sa mort, sa sœur plus jeune jusqu’à ce qu’elle se soit éloignée de la famille. Cette maison, Claire ne l’aime plus. Trop de mauvais souvenirs, ou, plutôt, de souvenirs troubles, mal éclaircis et qu’elle n’a pas envie d’éclaircir. Elle n’est revenue que pour vendre.

     

    La maison enchantée

     

    Seulement, il y a un cadavre, et un vrai, pas tout à fait dans un placard mais quand même dans une petite chambre du rez-de-chaussée. Il est encore tout frais. Police, scellés, interrogatoires… Voilà notre héroïne retenue sur les lieux pour une semaine. C’est au cours de cette semaine que tout va se dénouer.

     

    Je ne parle pas du mystère policier, bien sûr, lequel se révélera tragiquement banal. Les vrais événements sont ailleurs, dans le retour sur soi et sur le passé que ce séjour breton et forcé déclenche chez la narratrice. « Je m’étonnais d’être là, à flâner, quasi tranquille, plus soucieuse de mes souvenirs que de l’affaire qui aurait dû m’occuper », observe celle-ci. Ce sont en effet les cercles de la mémoire qui vont s’ouvrir successivement : sur un père adoré, une sœur fragile et négligée, une mère faussement (?) indifférente. Avec chacun, Claire, la finalement bien nommée, mettra enfin au net son histoire et ses sentiments. Et ce récit, qui commençait dans « le demi-jour » d’une pièce aux volets clos, où « on distinguait mal (…) des meubles aux contours imprécis », va nous faire partager la montée progressive de la lumière.

     

    « Un temps à peindre »

     

    À la fin, que se sera-t-il passé ? Un simple déplacement dans la manière de voir les choses, et tout l’humour et l’élégance de Marie Sizun se retrouvent dans cette manière de déployer l’apparat des histoires à macchabées et à suspense pour mettre en scène, en somme, un changement d’humeur. Il aura été question du temps qui passe, du temps qui revient… du temps qu’il fait. Les notations de couleurs et de lumière sont toujours très présentes chez Marie Sizun, mais elles prennent cette fois une signification particulière. Car La Maison de Bretagne, c’est aussi une histoire de peintres et de peinture. Le père évaporé était peintre. L’héroïne, quand elle peut, peint. Marie Sizun elle-même est peintre à ses heures. Et, dans son roman, le « temps », comme l’affirme, dans un involontaire double sens, un des personnages, est constamment « à peindre ».

     

    On est en Bretagne… « Un soleil humide (…) pas[se] de moment en moment entre les nuages ». Puis, soudain, « un afflux de lumière » : « le sable humide et plat étincel[le]. Au loin, cet éblouissement vert, rectiligne, c’[est] la mer ». Parfois, elle prend « une profonde et riche couleur d’huître ». Parfois aussi elle disparaît derrière un « rideau de gaze blanche », puis, « çà et là se voi[ent] comme un frémissement, une hésitation entre diverses nuances de blanc qui, peu à peu, pren[nent] la forme de longues strates floconneuses ».

     

    Sortie du brouillard, sortie du blanc ou de la pénombre… Mais on est au-delà de la métaphore : les détails du paysage disent les états d’âme de l’héroïne ou, mieux encore, les provoquent. Et c’est cette imbrication de l’être humain et des choses que peint Marie Sizun, de son pinceau subtil.

     

    P. A.

     

     

    (1) La Maison-Guerre, 2015, La Gouvernante suédoise, 2016, Éclats d’enfance, 2009, tous chez Arléa.


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