• professionvoyages.comMarie-Claire Blais nous a quittés il y a quelques jours. C’était indéniablement une écrivaine intéressante et un personnage attachant. Cependant la considération même qui lui est due et la simple honnêteté intellectuelle m’interdisent de changer quoi que ce soit à cet article, écrit il y a plusieurs semaines…

     

    Comment ne pas s’approcher de ce livre avec un sentiment de respect mêlé de crainte ?... « Une héritière de Virginia Woolf », annonce le bandeau. Tandis que René de Ceccaty, dans sa préface, évoque Faulkner, Joyce et, à nouveau, Woolf, la sainte trinité de la modernité anglo-saxonne, c’est-à-dire, pour une part au moins, de la modernité tout court.

     

    Qui est Marie-Claire Blais ? Peut-être n’est-il pas tout à fait inutile de le rappeler, comme, d’ailleurs, s’y emploie justement la préface. Née en 1939, à Québec, dans un milieu ouvrier, elle est l’auteure, outre le théâtre, quelques essais et un peu de poésie, d’une vingtaine de romans depuis La Belle Bête (1959). Une saison dans la vie d’Emmanuelle, que le Seuil réédite cet automne dans la collection Points, a obtenu le prix Médicis en 1966. Et puis, il y a Soifs, cycle de dix romans dont la publication s’étale entre 1995 et 2018. « Un gyroscope narratif qui nous entraîne au cœur de l’existence humaine », « un auteur dont la voix fait trembler les fondations de la littérature actuelle », voilà ce qu’en dit la critique. Et à propos de Petites Cendres… : « une fresque littéraire comme "L’Enfer" de Dante ».

     

    Modernité ?

     

    Bigre. Mais ne soyons pas timide, et allons-y voir de plus près. Nous sommes sur une « île caribéenne » qui est peut-être Porto Rico, entre la fin de la nuit et la naissance du jour. Dans ce laps de temps distendu, le travesti Petites Cendres, personnage récurrent chez l’écrivaine canadienne, cherche à protéger Grégoire, un vieux Noir de mauvaise humeur, contre un policier blanc pas complètement raciste mais tout de même très énervé. S’énervera-t-il au point de tirer son pistolet de son étui ?... On verra. Cependant, de nombreux personnages passent, qu’on suit dans leurs déplacements : deux ivrognes ; un étudiant obèse fasciné par deux beaux jeunes gens, puis désespéré de les voir emportés par les courants lors d’une baignade imprudente ; Martin et Nathan violent leur copine Love sur la plage ; Philli et Lou attendent avec impatience le jour où, ayant échangé leurs sexes respectifs, ils pourront vivre leur amour ; Ève-Marie, qui a renoncé à la peinture et est devenue psychologue, apprend le suicide d’une de ses patientes. On passe de l’un à l’autre, dans ce qui apparaît comme un texte tressé, sur fond de trompette solitaire et, en permanence, de mer toute proche. Le paquebot Holland « illumin[e] la nuit de ses reflets luminescents ».

     

    Selon le dispositif habituel, paraît-il, à Marie-Claire Blais, les points sont rares et les paragraphes franchement absents, sans parler de chapitres. D’où, donc, le « lyrisme choral », et les grands noms cités plus haut. En réalité, on a affaire, plutôt qu’à du monologue intérieur, à des pensées rapportées tout bonnement au style indirect (« je les entendais bien, oui, pensait Petites Cendres », « c’étaient des agitateurs (…), pensait le policier blanc »). Et, contrairement, pour prendre un exemple en apparence comparable, aux Lionnes, de Lucy Ellmann (Seuil aussi, 2020, voir ici), où l’enchaînement par les mots et leurs sons donnait à entrevoir le fonctionnement même de la pensée, les coupes ici sont franches, sans ambiguïtés, glissements ni zones indécises. Si bien qu’il suffirait d’introduire des paragraphes et de mettre des points où il faut (chose impossible chez Joyce) pour avoir, mon Dieu, un type de narration qu’on pourrait considérer aujourd’hui comme assez classique. Avec une écriture par ailleurs volontairement plate, et un français souvent quelque peu approximatif (« les gamins méritaient (…) une longue sentence, pensait le policier blanc, exacerbé » ; « comme si elle ne l’eût pas miraculée de ses soins »…).

     

    Actualité

     

    Voilà pour la modernité. Mais attention : si « Marie-Claire Blais inscrit son œuvre dans une tradition expérimentale », elle « s’est toujours attachée à témoigner réalistement du monde contemporain », indique René de Ceccaty. Tournons-nous donc de ce côté-là. Voyons, voyons… : un travesti en butte à l’intolérance ; un Noir menacé par un policier blanc ; deux adolescents transgenres ; une personne persécutée car en surpoids ; deux Américains blancs violant une jeune fille d’origine vietnamienne ; et un ancien soldat retour d’Afghanistan, des néonazis, une bourgeoise mariée qui peine à s’engager mais aime la peinture de Käthe Kollwitz… Dans ce catalogue des figures obligées de la bonne conscience contemporaine, le plus original est, avouons-le, le policier, partagé entre le ressentiment (« on ne peut toujours vous accorder toute la pitié ») et le refus de céder à la violence. Ce qui fait, au moins, une contradiction.

     

    À la fin, Petites Cendres se réjouit d’avoir « agi comme un homme », formulation un peu curieuse, et dans les ténèbres brille un message d’espoir qu’on avait bien perçu mais qui sera quand même proclamé explicitement : « le monde est neuf, dit Lou, oui, mais nous sommes en colère, dit Philli ». Nous, lecteurs, sommes plutôt rassurés. Il n’y avait pas de raison d’avoir peur. Marie-Claire Blais n’est, on l’a vu, pas si terriblement moderne. En revanche, elle est actuelle, ça, oui. Si actuelle. Trop actuelle.

     

    P. A.

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  • Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    Journaliste, organisatrice de débats, auteure de nombreux articles et d’un essai (Identités lesbiennes, en finir avec les idées reçues, éditions du Cavalier bleu, 2015), Stéphanie Arc a aussi publié un roman, Quitter Paris (Rivages, 2020, voir ici). Roman satirique au sens le plus latin du mot, autrement dit joyeux patchwork où se mêlent fantasmes, souvenirs, messages publicitaires, tableaux synthétiques (elle aime beaucoup ça, voir ci-dessous)… Le tout composant un autoportait ironique et morcelé. Et, esquissant, mine de rien, une réflexion très moderne sur le désir au temps des métropoles.

     

     

    photo Léa Desjours

     

     

     

    Stéphanie Arc, aimez-vous parler de vos livres ?

     

     

     

    Duras est un monstre. Vous vous demandez si quelqu’un l’a pensé avant vous, et qui cela peut bien être. Vous pourriez en parler ensemble, ce serait réconfortant de se dire quand même, cette Duras est un monstre. On aurait moins peur de ses phrases, terribles. 

    En vérité, Duras vous colle la frousse.

    Duras dit des choses terribles, terribles sur l’écriture, des phrases qui vous obsèdent. Pour vous rassurer, vous vous dites bon, ça va, c’est Duras, elle est comme ça, elle joue son rôle de Duras. En plus, elle dit une chose et son contraire, comme lorsqu’elle dit On se tait, sauf qu’elle parle pour le dire. Et puis elle picole. Prends de la distance. Quand on écrit, on se tait, dit-elle. Duras parle pour dire qu’elle se tait lorsqu’elle écrit, sans doute parce que parfois elle se tait et aime à le faire savoir, à cause de la solitude de l’écriture.

    Attention ! elle ne dit pas Il faut se taire lorsqu’on écrit, non non, ça, ça irait encore, surtout que j’ai tendance à désobéir, naturellement je fais le contraire de ce qu’on me demande, c’est un principe, parce que souvent les ordres sont idiots, c’est le contraire de ce qu’il faudrait faire. La contradiction donne le temps d’y réfléchir, et la distance aussi.

    Avec Duras, c’est pas ça le problème. Duras n’ordonne pas Taisez-vous, ne parlez pas de vos livres, ça, c’est plutôt Flaubert, qui trouve que ses lecteurs sont idiots, enfin ceux qui parlent des livres, pas ceux qui se taisent. Flaubert trouvait que les lecteurs qui parlent de ses livres auraient mieux fait de se taire. Il souffre de leurs avis. Il l’écrit dans ses lettres que je n’ai pas lues mais que je connais par Noémi Lefebvre qui, en postface de son livre Parle, parle de Parle, bien que Parler de sa vie son œuvre, dit-elle, est une activité qui frise le ridicule. Sa postface s’appelle “Tais-toi” mais, comme moi, elle préfère désobéir.

    Noémi Lefebvre n’a pas peur de Marguerite Duras, ou alors elle ne le dit pas. Elle n’écoute pas Gustave Flaubert non plus lorsqu’il dit Pourquoi gâter des œuvres par des préfaces ! ou lorsqu’il dit Pourquoi initiez-vous le public aux dessous de votre œuvre ? ou lorsqu’il dit Qu’avez-vous besoin de parler directement au public, il n’est pas digne de nos confidences. Flaubert se répète et c’est pourquoi, souvent, il vaut mieux se taire. Flaubert défend l’autonomie de l’œuvre : il pense que l’œuvre devrait parler d’elle-même sinon cela veut dire qu’elle manque de quelque chose. Personnellement, je trouve qu’elle manque de lecteurs, même si ensuite ça fait beaucoup d’avis, mais au moins on en parle.

    Duras, elle, n’a rien à voir avec ça. Chez elle, c’est existentiel. Elle est du genre définitif définitif, elle assène ses phrases comme des coups de pelle, paf paf. Avec ses lunettes, son col roulé, elle balance des prophéties. C’est la pythie de Neauphle. Elle dit Il fait beau et vous pensez oh là là mince. Elle dit On ne peut pas parler d’un livre qu’on écrit et vous pensez oh mon dieu non, chut chut, c’est trop risqué. Elle dit Écrire c’est se taire, et vous pensez si j’en parle c’est foutu, pour mon texte il va se passer des choses terribles. Comme dans ces braquages où un mec crache le morceau, et crac, la police arrive, ça finit en bain de sang, et adieu les lingots.

    Mieux vaut rester tranquille, et se débrouiller avec sa page, sinon quoi… ? Et voilà, c’est trop tard, j’en ai parlé, j’aurais pas dû, et maintenant qu’est-ce qui va se passer ? Vous flippez. Duras dit que Parler de ça c’est impossible. Elle dit Non non non, tu te débrouilles avec ta page, y a pas moyen, parce que l’idée, tu vois, c’est de hurler en silence, la nuit, dans la maison au milieu des arbres et, au pire, si ça va pas, tu bois un coup.

    Seulement voilà, Marguerite, hurler sans bruit, c’est pas trop mon truc, même avec un petit verre. Alors, à un moment, je vais cracher le morceau, ne serait-ce qu’à mon psy, qui sait très bien m’écouter, peut-être parce que je le paye ou parce qu’il aime Flaubert et voudrait qu’on en parle tandis que, moi, c’est de mon roman que je veux parler et, surtout, pouvoir l’écrire. Et vu qu’écrire c’est décider, du matin au soir, de chaque voyelle et de chaque consonne, bien qu’on n’ait pas idée de ce qu’on fait vu qu’on écrit pour le savoir, à un moment, forcément, je vais en parler, ne serait-ce qu’à ma chérie, qui sait très bien m’écouter, peut-être parce qu’elle n’a pas le choix, ou parce qu’elle veut me tirer de là vite fait. Peut-être même, Marguerite, que je vais lui lire des passages à voix haute. Et, à un moment, timidement, je vais faire lire mon texte à d’autres qui écrivent, pour qu’on en parle et qu’ils me disent Ça bof, ça oui super, ah ça non non non, et peut-être même que j’écouterai leurs conseils, qui ne sont pas des ordres.

    J’avoue, Marguerite, quand on est dans le flot, mieux vaut ne pas s’arrêter pour taper la discute et foncer dans la nuit en hurlant ou en buvant des coups, puisqu’on ne sait pas où on va et, si on savait, on n’écrirait jamais. Alors n’en parlons plus. (Tchin.)

     

    Stéphanie Arc, 4 août 2021

     

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  • www.voyageursdumonde.frNé en 1947, il a publié son premier roman en 1996. Un écrivain tardif, comme on dit. Ou plutôt un romancier tardif. Car s’il était jusqu’à présent, en France, connu surtout comme tel, Tim Gautreaux est aussi l’auteur de nombreuses nouvelles, parues dans des revues ou sous forme de recueils. Ce volume-ci, publié aux États-Unis en 2017, prétend rassembler « le meilleur » de sa production dans ce domaine.

     

    21 récits. 500 pages… Ce serait pourtant une erreur de ne les lire que partiellement et au hasard. À les découvrir tous dans l’ordre où ils se succèdent, on verra se déplier et prendre consistance un univers. Avec sa cohérence, d’abord, géographique. La plupart du temps, nous sommes dans cette Louisiane où Tim Gautreaux est né et où il vit. On s’y appelle Robichaux, LeBlanc, Placevent, Barilleaux, et on émaille sa conversation de mots français. On habite à « Prairie Amère », à « Grand Crapaud », à… « Coconut Bayou ». Il fait chaud, mais pas tout le temps — quelquefois, « on se les gè[le] tellement (…) qu’on ent[end] les cannes à sucre éclater dans les champs comme des pétards ». Il y a quand même des marais, des serpents, des rizières. Et beaucoup de coins perdus (« pour l’essentiel, des mauvaises herbes et des fleurs des champs avec un chêne vert par-ci par-là »).

     

    Tatouages et encombrements

     

    C’est dire que la cohérence est aussi d’ordre socio-économique. Les personnages dont nous faisons la connaissance ont volontiers la cinquantaine, ils portent « un jean à trois coutures surpiquées et une épaisse chemise du même tissu dont les manches [sont] coupées aux aisselles », et exhibent, parfois, « des crabes et des scorpions tatoués sur le cou et les bras ». Ils sont chauffagiste, exterminateur d’insectes, ouvrier dans une usine d’assemblage de camions, ferrailleur…

     

    Aucun misérabilisme cependant dans ces histoires qui usent du franc comique plus souvent que de l’humour noir, et où s’impose souvent une forme d’optimisme discret. Par-delà la diversité des tons, on y repère peu à peu des thématiques et des structures récurrentes. Il y a les variantes de l’arroseur arrosé, comme Idoles, où Julian exploite honteusement le pauvre Obie, censé remettre en état une maison qui, lorsque l’esclave se sera décidé à prendre la fuite, s’écroulera sur le maître. Ou Mauvais sang, qui se terminera mal pour Andy, lequel avait enlevé et fait travailler pour lui un vieillard frappé d’Alzheimer en lui faisant croire qu’il était son fils. Ceux-là sont coincés dans leur incapacité à sortir d’eux-mêmes et d’une existence figée une fois pour toutes. Mais il n’y a pas qu’eux. Vieilles maisons, vieux camions, collections de jouets anciens, les objets, qui jouent ici un grand rôle, symbolisent fréquemment l’empêchement à changer et à s’ouvrir à autrui. Nous suivons alors le cheminement du héros (souvent masculin) vers la décision, enfin devenue possible, de faire le vide. Le plus bel exemple étant, dans ce domaine, Signaux, où l’on voit Talis Kimita fracasser le tuner qu’il traînait avec lui depuis Riga, et voir aussitôt celle qui venait de le réparer accepter de passer la soirée avec lui.

     

    Signaux et lumière

     

    Signals, c’est justement le titre original de ce recueil où les postes de radio abondent. Le prière-d’insérer ne paraît guère sensible aux connotations qu’il suggère : soulignant que Gautreaux est surnommé le « Conrad des bayous », il évoque aussi à son propos Carver. Mais alors que celui-ci peint l’absurdité de vies marquées par une forme essentielle d’échec, plus on avance dans le livre de l’écrivain cajun, plus on a le sentiment, malgré les obsessions suicidaires, malgré la pauvreté et l’égoïsme, de s’acheminer vers la lumière que mentionne le titre français. Ce n’est pas un hasard si on croise en chemin plusieurs prêtres. Oh, pas toujours très catholiques, occasionnellement portés sur le cognac ! N’empêche : la figure dominante de ces nouvelles, c’est le sauveur.

     

    Il est parfois aussi un sauveteur, tel Wayne, employé par le casino Qui perd gagne à repêcher ceux qui, désespérés d’avoir tout perdu, se jettent dans le Mississippi ; ou tels certains policiers, très au rebours des stéréotypes habituels. Il arrive que ces sauveteurs ou ces sauveurs échouent, ainsi le « chauffagiste », qui ne sera pas allé assez loin dans la générosité. Mais fréquemment il éussissent, comme le père Ledet, le curé alcoolique, ou comme « l’accordeur de pianos », lequel, au prix de quelques catastrophes (il y a beaucoup de maisons qui s’écroulent, chez Gautreaux), sauvera de la dépression l'altière Michelle Placevent (« Qu’est-ce que je fais ici ? […] Je suis une Placevent »).

     

    Ces personnages-là sont attentifs aux signaux de détresse émis par les autres. Attentifs aussi à ce que nous cache la lumière. C’est-à-dire à la vérité des êtres, comme le montre la nouvelle qui porte ce beau titre, et où la femme de Joe, parti se soigner dans le désert du Nouveau Mexique, lui déclare en le retrouvant : « Quand tu es parti, j’ai commencé à te voir ». La lumière cependant se cache avant tout elle-même : ce n’est jamais elle qu’on voit, ce sont les choses où elle se reflète. Alors qu’elle est partout. Il suffit de savoir regarder pour s’en convaincre. Loin des chemins tout tracés, hors des voies express de la littérature courante, les récits de Tim Gautreaux célèbrent, à tout point de vue, un art du regard.

     

    P. A.

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  • photo Pierre Ahnne

     

     

    Mes livres du mois de novembreAlice et les autres, Vinciane Moeschler (Mercure de France)

    L’auteure met en scène « le trouble dissociatif de l’identité », dans un roman habilement déstructuré mais qui n’échappe ni aux trivialités ni aux clichés.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

     

    Mes livres du mois de novembreAragon polémiste, Revue des Sciences humaines, n° 343 (Presses universitaires du Septentrion)

    Objet de polémiques, expert lui-même dans « l’escrime d’écrire », celui qui signa parfois « François La Colère » ne négligea aucune occasion de croiser le fer, dans quelque genre littéraire que ce soit. Et, avant tout, avec lui-même.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

    Mes livres du mois de novembreAvant de s’en aller, Saul Bellow, une conversation avec Norman Manea, traduit de l’anglais et du roumain par Marie-France Courriol et Florica Courriol (La Baconnière)

    Dans cet entretien avec l’écrivain roumain Norman Manea, le Prix Nobel 1976 évoquait sa famille venue de Russie, son enfance, sa carrière, ses multiples rencontres, son rapport au judaïsme… Et il parlait de littérature.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

    Mes livres du mois de novembreLe roi reçoit, Eduardo Mendoza, traduit de l’espagnol par Delphine Valentin (Seuil)

    Dans un faux roman picaresque, l’écrivain espagnol conte brillamment une jeunesse et une époque placées sous le signe de la déception.

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    Mes livres du mois de novembreLe Dévoué, Viet Thanh Nguyen, traduit de l’anglais par Clément Baude (Belfond)

    Le héros du Sympathisant est de retour. Cette fois, c’est à Paris qu’entre coups de pistolet, trafic de drogue et autres aventures drolatiques il traîne son malheur d’agent définitivement double.

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    Mes livres du mois de novembreL’Origine du mal, José Carlos Somoza, traduit de l’espagnol par Marianne Million (Actes Sud)

    Dans ce roman plein de chausse-trappes et de mises en abyme, le plus passionnant est peut-être le moins brillant : la vie morne d’un espion franquiste dans un Maroc qui tient du Désert des Tartares.

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    Mes livres du mois de novembreLes Papillons de Nabokov, le boomerang de Gracq, Thierry Le Rolland (Arléa)

    Les grands écrivains consacraient parfois autant de temps à leurs manies qu’à leurs œuvres. Collections, machines, idées fixes… un recueil d’anecdotes qui en dit long, mine de rien, sur la littérature.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

    Mes livres du mois de novembreConte d’un nigoun, Elie Wiesel, traduit de l’anglais par Carine Chichereau (Seuil)

    Un récit inédit, illustré en fraîches couleurs, qui fait rayonner un message de foi dans la nuit du ghetto.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

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  • Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    Linguiste, universitaire, poète, Jean-Paul Honoré est aussi l’auteur, chez Arléa, de deux ouvrages qu’on ne sait pas trop comment désigner. L’un, Pontée (2019, voir ici), est consacré au voyage que l’auteur a accompli, de la Chine au Havre, à bord d’un porte-conteneurs. L’autre, Un lieu de justice (2021, voir ici), rassemble les notes qu’il a prises en arpentant le Tribunal de justice de Paris, dans le quartier des Batignolles.

     

    Ni récits, ni essais, ni (tout à fait) poèmes en prose, ces textes explorent une zone indécise qu’on dirait située entre le regard et les mots : entre l’étonnement du regard découvrant un univers singulier, où les choses prennent un aspect et une fonction inhabituels, et les mots pour saisir cet instant éphémère où le monde apparaît comme neuf. Tout cela sans discours, sans abstraction, par la seule grâce de l’écriture — et de l’humour.

     

    Pour s’en faire une idée, on peut aussi lire, ici, le texte que Jean-Paul Honoré m’a fait parvenir en réponse à ma nouvelle La Moleskine du diable.

     

     

    ©Jean-Paul Honoré

     

     

    Parler de mes livres ? Une question d’alignement...

     

     

    « Je sais, vous trouvez cet aperçu un peu tortueux, c’est normal. »

    P.A.

     

     

    Vous conviendrez, cher Pierre Ahnne, qu’il y a un paradoxe à mettre sous les yeux d’un public, souhaité aussi large et attentif que possible, quelques centaines de pages issues de nos souvenirs, de nos expériences, de nos fantasmes et de notre travail, mais à redouter de parler de ce qu’elles exhibent. C’est pourtant mon cas, et je prends le pari que d’autres que moi, dans la chronique que vous avez ouverte avec cette question, vous feront la même réponse. Autant le dire, je ne suis pas bon à l’oral : aucun brillant dans la répartie, des mots qui fuient, peu de mémoire et d’humour... L’écriture, issue d’une décantation précautionneuse, avec ses phrases dix fois pesées, me convient mieux que le dialogue, fertile en lapsus et soumis à l’engrenage redoutable des questions qu’on voudra bien me poser. La perspective de parler de mes livres m’a toujours fait penser au lit du fakir : j’ai l’impression de devoir m’étendre sur une forêt d’épines. Aussi, quand il m’est arrivé d’être enregistré pour l’occasion, j’ai préféré ne pas plus en parler autour de moi que de mes dialogues avec mon ostéopathe. Et j’ai laissé passer de longues semaines avant d’écouter le podcast, dans l’espoir qu’entre-temps les points douloureux auraient miraculeusement disparu de l’entretien. Non, franchement : parler de mes livres, je préfère que d’autres, plus doués, le fassent à ma place, s’ils en disent du bien...

     

    Car il n’y a dans mon attitude aucune forme de modestie. Si je n’aime pas (enfin... si je n’aime pas en général) parler de mes livres, c’est pour toutes sortes de raisons négatives qui tiennent aux circonstances. Quis ? Quid ? Ubi ? Quibus auxiliis ? Cur ? Quomodo ? Quando ? Tiens, cela me rappelle ce jour où, sur les quais d’un port de mer, je faisais le pied de grue derrière la table préparée pour les dédicaces, et tentais d’allécher les trois ou quatre chalands ayant manqué les extrémités des files d’attente qui se pressaient devant Mona O***, à droite, et deux auteurs de bandes dessinées, à gauche. À la tête de sa patrouille, un brigadier de police s’est approché. Il a saisi un volume et l’a feuilleté à la façon d’un passeport, sans rien dire. J’ai pensé qu’il fallait me justifier d’être là, et je lui ai récité mon petit argumentaire. Il m’a interrompu :

     « J’aime bien lire. »

    Il a jeté un coup d’œil sur la quatrième de couverture, puis m’a regardé dans les yeux :

     « Vous connaissez Musso ? »

    Je n’avais pas d’alibi. Il a reposé mon livre sur le haut de la pile, à l’envers.

    « Vous devriez écrire pareil, c’est très bien ! »

    Il s’est éloigné. Derrière lui, ses deux adjoints m’ont adressé un coup d’œil, modèle « rappel à l’ordre bienveillant », et je me le suis tenu pour dit.

     

    C’était l’une de ces circonstances – les plus nombreuses, en fait – où l’on se retrouve à parler de son livre sans vraiment le faire. Cela peut aussi se produire pendant un dîner, chez des amis : « Au fait, vous saviez que Jean-Paul vient de publier un livre ? – Tiens donc !... Tu nous en dis un mot, Jean-Paul ? » Et là, c’est encore plus inconfortable, il faut résumer, afficher un air modeste, parler par phrases brèves et ne pas insister... D’autant plus qu’on est assis à côté du convive qui s’efforce depuis vingt ans de faire éditer ses Souvenirs d’une enfance à Bizerte, ou son recueil de poèmes dauphinois. Dans ces conditions, la conversation a de bonnes chances de se déplacer de l’ouvrage lui-même, de l’ouvrage dans son projet, dans sa langue, dans sa chair, aux circonstances – encore elles – qui l’ont inspiré, et à propos desquelles chacun éprouve le besoin de raconter, là, tout de suite, une expérience personnelle :

    « Ah ? La description d’un cargo ? Intéressant... Moi, j’ai fait les Glénans, quand j’étais jeune ! »

    (Voilà, tout va bien, c’est déjà fini... Tout au fond de soi, sur une scène tragique minuscule, la Vanité constate qu’elle a ourdi son propre destin, et rend, pleurée par la Frustration, le dernier soupir).

     

    Allons ! me direz-vous, vous trichez ! Vous tirez à la ligne et fuyez la question ! Vous évoquez justement des situations où – vous venez de l’avouer vous-même – on ne parle de son livre que de façon périphérique et pour constater, en somme, que l’objet existe. Mais parler d’un livre, ce n’est pas cela : venons-en aux circonstances heureuses où vous pouvez aborder le fond, le style, la technique, descendre dans la salle des machines et dévoiler votre travail d’écrivain !

     

    Mon travail d’écrivain, justement... Ne pouvant raconter de bonne foi que je me nourris de fruits moisis ou que je convulse si je m’éloigne de mon clavier, je sens bien que je déçois quand je me présente comme un type banal, assis à un bureau ordinaire, devant un ordinateur de milieu de gamme, et qui prend de temps en temps, dans la lassitude, sa pause devant la machine à café. Et je me dis qu’à la prochaine question, qui a de bonnes chances d’être « Et comment l’idée de ce livre vous est-elle venue ? », je ne pourrai pas me contenter de répondre « Par hasard... », ce qui ne serait peut-être pas moins vrai que le reste. Non : par considération pour le travail de celui qui m’interroge, qui m’a lu dans la nuit et a pris la route à l’aube pour venir se percher face à moi, micro aux lèvres, sur une sorte de chaise de bar, dans ce hall immense et réverbérant où la foule tourne et adhère, en petits paquets éphémères, au bord de l’estrade ; par sympathie naturelle, aussi, envers ceux dont je perçois à présent les visages, l’attente, les efforts pour m’entendre à travers le brouhaha, je sens bien qu’il va falloir que je fournisse des propos plus relevés, plus pittoresques, et en particulier de l’anecdote. C’est important, l’anecdote ! Elle éclaire les visages, fait pétiller les regards, jaillir un compliment : « Comme c’est intéressant !... » Quand je parle de mes livres, il y a des moments où je sens bien que c’est l’anecdote qui fait l’écrivain. Par chance – ou par fatalité –, nul besoin de solliciter la machine à fiction pour en produire. Non : l’anecdote se coagule d’elle-même, par répétition, au fil des rencontres et des entretiens. Elle prend, pour ainsi dire, comme le tapioca dans la soupe, et adopte rapidement sa forme lisse et prête à servir. C’est ainsi que, presque malgré moi, j’ai constitué en vue de l’exercice « Parler de mes livres » un petit stock d’anecdotes qui se déclenchent d’elles-mêmes au bon signal – « Et alors, comme ça, vous avez partagé la vie des marins ? » – et que je regarde rouler en éprouvant le soulagement d’un scénario sans risque, la satisfaction de répondre à ce qu’on espère de moi, mais aussi la culpabilité secrète des redites. Dans ces conditions, parler de mes livres me procure un plaisir mélangé.

     

    Je sens que vous allez vous moquer : « – Allons bon ! Comment pouvez-vous vous fourrer dans des situations pareilles ? Prenez-vous-en à vous-même ! Tant pis pour vous si, dans ces conditions, vous retirez de ces échanges l’impression qu’on vous fait, à chaque fois, sauter sur les trois mêmes tabourets à travers des cerceaux identiques ! » Mais vous pensez bien, cher Pierre, que c’est exactement ce que je pense au moment où je raconte une anecdote, et que cela contribue à mon euphorie...

     

    Il arrive pourtant que les circonstances s’alignent sous un ciel plus favorable. Mais le phénomène est si rare que j’ai failli ne pas en parler. Il est vrai que je n’ai pas produit assez d’anecdotes – ni de livres, de bons livres – pour l’observer aussi souvent que d’autres. Je pense, bien sûr, à ce qu’est la première conversation avec mon éditrice après qu’elle m’a annoncé qu’un de mes manuscrits vient d’être retenu. En fait, c’est plutôt elle qui parle de mon livre à ce moment-là, tandis que, devenu léger et poreux, j’émets des remerciements à travers une sorte de lumière (lors de la seconde conversation, ce sera déjà différent : elle y descendra avec moi, dans la salle des machines, et sortira la clé à molette pour déboulonner mon titre et réviser chacun de mes alinéas). Je pense aussi à ces interlocuteurs avertis, savants, diserts, recrutés par les chasseurs de têtes des salons littéraires et qui se présentent à vous avec votre livre gavé de post-it, de sorte que vous voilà rassuré : si jamais vous êtes à court d’anecdotes, si vous manquez d’inspiration, ils auront tout ce qu’il faut pour parler à votre place. Par exemple, ils vous expliqueront avec bienveillance votre projet, vous révéleront l’existence de votre plan subtil, mais présent pour qui sait lire... (et ma foi, maintenant que vous y songez...)

     

    Je connais deux autres de ces beaux alignements d’étoiles. D’abord, toute occasion qui m’est donnée de parler de mon livre devant des collégiens. Non que leurs questions se révèlent profondes – je sens que je vais à nouveau décevoir – ni même qu’ils aient tous compris la page que je viens de leur lire, mais leurs regards expriment un tel étonnement de ce à quoi je passe mon temps, ils m’en font sentir à tel point le caractère extravagant et magique, qu’en sortant de leur classe j’en arrive à partager leur opinion et repars gonflé à bloc par cette expression de surprise. Et d’autre part, j’aime ces moments où, pendant un entretien en public, mon interlocuteur devine qu’il est temps de solliciter ce filet de sécurité : la lecture. Situation idéale : un intermittent du spectacle devait se promener par là, on l’a embauché, et je vois ce que j’ai écrit se détacher de moi, prendre son essor, s’élever dans l’atmosphère, flotter comme un ballon... Mon livre ne m’appartient plus, il vit sa vie, il parle par lui-même, et – réserve faite du bonheur d’une belle critique – c’est la situation que je préfère. Vous allez m’objecter que je me dérobe encore, que ces deux circonstances ne sont pas de celles où l’on effectue ce qui mérite d’être appelé parler d’un livre, et vous êtes bien placé pour le dire. Mais que voulez-vous, cher Pierre : si je suis peu adroit pour parler de mes livres, je ne peux l’être davantage pour parler de la façon dont j’en parle.

     

    Jean-Paul Honoré

     

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