• Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    En 2017, j’avais été enthousiasmé par Volia Volnaïa, magnifique roman des grands espaces sibériens en même temps que portrait très sombre de la Russie contemporaine (Belfond, traduction Luba Jurgenson, voir ici). Aussi avais-je saisi l’occasion qui m’était donnée de rencontrer l’auteur, de passage à Paris, et de lui demander un entretien. Cet homme qui se place sous le patronage de Tolstoï y disait sa volonté de parler de la vie dans son pays aujourd’hui, « une source de grand chagrin », qu’il opposait à la « source de joie pure » représentée pour lui par la nature sauvage ; il évoquait aussi son usage subtil des points de vue narratifs.

     

    En 2019, Belfond publiait le deuxième roman de Victor Remizov, Devouchki (traduction Jean-Baptiste Godon, voir ici). Il mettait en scène deux jeunes filles venues, là encore, de leur lointaine Sibérie, et découvrant la violence et la corruption régnant dans la capitale. L’une d’elles, Katia, était une de ces âmes pures comme seuls osent et savent en créer les grands auteurs de l’ancienne et de la nouvelle Russie.

     

    Depuis, Victor Remizov a publié, en 2020, un troisième roman, qui vient de recevoir, à Moscou, le prix d’État du Livre de l’année. Son titre : Вечная мерзлота, ce qui signifie : Permafrost. On aimerait tant pouvoir le lire en français…

     

    En attendant, notre auteur a accepté de répondre à ma question. Son texte a été aimablement traduit par Tatiana Riccio, qui avait déjà été l’interprète de notre entretien.

     

     

    ©Victor Remizov

     

     

    Aimez-vous parler de vos livres ?

    Oui et non. C’est, bien sûr, toujours très intéressant avec un interlocuteur intelligent, qui voit dans le livre plus de choses que je n’en vois moi-même, et des choses différentes. Ce que je n’aime pas, ce sont les débats publics qui suivent inévitablement la sortie du livre. Les questions sont presque toujours les mêmes, et je suis contraint de répéter les mêmes choses. Il y a aussi des questions que l’on pose toujours, mais auxquelles je ne suis jamais prêt. Par exemple : « Pourquoi avez-vous choisi ce titre pour votre roman ? » D’habitude, c’est la question de ceux qui ne l’ont pas lu. On peut beaucoup parler des titres, mais ça n’a pas beaucoup de sens. Par exemple, si vous avez devant vous un livre dont vous ne savez rien et qui a pour titre Guerre et paix, a priori ça ne vous dit pas grand-chose. Tandis qu’après la lecture vous vous rendez compte que c’est un bon titre. Très bon, même. Mon dernier roman s’intitule Gel éternel (Permafrost, voir plus haut, P. A.). Il y est question des dernières années de l’époque stalinienne (1949-1953) sur l’énorme chantier d’un chemin de fer long de 1 500 kilomètres, au-delà du cercle polaire. C’est la saga de plusieurs familles, en 850 pages. Pour ceux qui ne l’ont pas lu, le titre n’évoque pas grand-chose. Pour ceux qui l’ont lu, le titre est très bien choisi.

     

    Cher Pierre, je voudrais vous remercier pour votre travail, si indispensable pour nous. Pour vos articles à propos de mes livres parus en France, pour vos questions intéressantes au cours de nos interviews. Je souhaite à votre blog un nombre d’abonnés de plus en plus grand, et à vous- même une bonne santé et beaucoup de force pour continuer toujours de la même façon. J’espère bien parler avec vous encore plusieurs fois en buvant un bon café parisien. Et sans masques !

     

    Victor Remizov (traduction Tatiana Riccio)

     


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  • www.lemonde.frJusqu’où ira le biographique ? En colonisant le roman, au moins ne changeait-il pas d’objet. C’était toujours l’histoire de gens… Benny Mer, journaliste, traducteur et éditeur israélien, change l’objet, lui, et, du coup, inaugure un genre nouveau : la biographie de lieu — ici, de rue.

     

    La rue Smotshè (en yiddish), Smocza (en polonais) était une longue artère dans un des quartiers juifs de Varsovie. Elle s’est trouvée placée au cœur du ghetto. Notre auteur a entrepris de rassembler tout ce qu’il a pu trouver sur ce sujet, c’est le cas de le dire, bien délimité : extraits de presse, textes littéraires, documents d’archives et témoignages recueillis auprès des rares anciens habitants encore en vie ou de leurs descendants. Il y a ajouté des photos, prises, pour la plupart, entre les deux guerres. Et il a élaboré une construction simple et singulière : naissance de l’héroïne, à la fin du XVIIIe siècle ; sa vie d’un numéro à l’autre, avec trois pauses consacrées en particulier aux enfants de la rue, aux relations qu’y ont entretenues Juifs et Polonais non juifs, aux théâtres qui y ont existé. Conclusion, enfin, évoquant les écrivains y ayant vécu ou en ayant parlé. Glossaire. Bibliographie.

     

    Kaléidoscope et mémoire

     

    Le biographique, romanesque ou non, s’attaque volontiers aux grands hommes. Mais, dans quelque guide que ce fût, « on n’invitait jamais personne, ni les Polonais ni les touristes, à visiter la rue Smotshè ». C’était, du début du XXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, une rue populaire et, en grande partie, pauvre. Beaucoup d’appartements d’une pièce, où s’entassaient parfois des familles entières, toujours sous la menace d’une possible expulsion. Ce qui explique aussi que l’activité politique était intense, et que sionistes, bundistes, communistes se côtoyaient et rivalisaient auprès de « la population ouvrière organisée ». Ce qui n’empêchait pas le succès des théâtres où l’on se pressait pour pleurer à d’invraisemblables mélos en yiddish, pleins de filles perdues retrouvant in extremis le chemin de l’honneur.

     

    Tout cela ne répond cependant pas à la question dont Benny Mer reconnaît qu’elle lui a été posée par tous ceux qu’il a pu entretenir de son projet : pourquoi Smotshè ? Pourquoi le choix de cette rue peu prisée, voire méprisée, sur laquelle les témoignages écrits proviennent souvent de la rubrique des faits divers ?... Certes, ce lieu où résidaient plusieurs dizaines de milliers de personnes ne peut qu’être représentatif d’une époque et d’un mode de vie : « Le yiddish est un kaléidoscope qui a donné naissance à des combinaisons surprenantes, et souvent belles d’un point de vue linguistique et culturel ; il en est de même de Smotshè ». La raison principale pour l’avoir élu est pourtant ailleurs, et autorise précisément à parler à son propos de biographie. La rue dont il s’agit ici a vécu. C’est-à-dire aussi qu’elle a cessé de vivre, quoiqu’une voie du même nom existe au même endroit de la Varsovie actuelle. Mais les bombardements n’ont pas seuls effacé Smotshè en tant que telle : « La plupart des habitants de cette rue ne sont pas morts de mort naturelle. Nombre d’entre eux trouvèrent la mort dans le ghetto de Varsovie ou à Treblinka ».

     

    « Ma sœur aux yeux verts… »

     

    « Partir à la recherche de ces disparus, c’est ce que j’ai essayé de faire », ajoute Benny Mer. Son livre si plein de vie est un mémorial. C’est ce qui explique l’émotion qu’on éprouve à le lire, et que les coquilles qui parsèment le texte (« nombreux de leurs poèmes », « ils naissèrent »…) ne peuvent atténuer. Jamais au premier plan, l’écrivain israélien n’hésite pourtant pas à intervenir directement de temps à autre. Il se montre visitant les lieux actuels ; avoue s’identifier particulièrement aux enfants de Smotshè, lui qui, dans sa propre enfance, « viv[ait] dans la clandestinité, en contrebande, terrifié par le monde extérieur et [se] dissimulant dans diverses cachettes toutes plus étranges les unes que les autres » ; il évoque sa découverte de Ben-Tsion Witler, « étoile montante de Smotshè [dans les années 1930], grâce aux disques vinyle [qu’il achetait] chez un disquaire de Tel-Aviv après avoir commencé à apprendre le yiddish ». C’est cependant d’un autre côté qu’il faut chercher la véritable origine du livre et les raisons du choix de cette rue populaire-ci plutôt que d’une autre.

     

    Mer cite dès le début le bouleversant poème consacré par l’écrivain yiddish Binem Heller à sa sœur, dont il indique qu’il a constitué sa « clé d’entrée » dans la rue Smotshè  :

     

    « Khayè, ma sœur aux yeux verts,

       Khayè, ma sœur aux tresses noires,

       Khayè, cette sœur qui m’a élevé

       Rue Smotshè, dans la maison aux marches cabossées.

     

       (…)

     

       Khayè, ma sœur aux yeux verts,

       Un Allemand l’a fait brûler à Treblinka.

       Et moi, je suis, dans l’État juif,

       Le tout dernier à l’avoir connue ».

     

    Benny Mer reviendra longuement, dans son chapitre final consacré à la littérature, sur ce poète communiste, réfugié en URSS pendant la guerre, retourné ensuite en Pologne, où il fut, toujours en yiddish, un auteur connu et célébré, avant de fuir le pays pour s’installer en Israël et y devenir un sioniste convaincu. Le livre finit ainsi par où il a commencé. Et cette boucle bouclée le place définitivement sous le signe de la mémoire et du deuil.

     

    P. A.

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  • www.opentri.frD’abord, c’est drôle. Lionel Shriver, qui vit entre New York et Londres, s’inscrit clairement dans une tradition anglo-saxonne qui va de Swift à Kotzwinkle ou Tom Sharpe, en passant par Jerome K. Jerome, Mark Twain et Bernard Shaw. Comme tous ces gens-là, elle a le sens de la formule : « Elle (…) n’avait que soixante ans, même si sa génération était la première à ajouter un "que" à ce sinistre cap » ; « La spectatrice autoritaire hurlait avec un coffre que la plupart des femmes en train d’accoucher sans péridurale ne seraient pas parvenues à égaler » ; « Il enrobait toutes ses remarques de douceur, si bien que, de la pièce voisine, on ne savait jamais s’il regrettait d’avoir perdu une chaussette dans la dernière lessive ou s’il vous disait au revoir avant d’aller se faire sauter le caisson »… Vous, je ne sais pas, mais moi, j’avoue, je ris.

     

    Jeu de massacre

     

    Ensuite, on l’aura peut-être déjà deviné, c’est, passez-moi l’expression, gonflé. Lionel Shriver s’en est fait une spécialité : roman après roman, elle s’en prend aux obsessions et aux manies de ses contemporains — américains, mais pas seulement. Arrivés à la soixantaine, Remington et Serenata forment un couple uni, complice et, somme toute, heureux, même si leur fille Valeria, pour déplaire à sa mère, ne jure plus que par l’Église évangélique, et si leur fils Deacon, qui ne s’est jamais entendu avec son père, est devenu un sympathique dealer. Mais Remington perd son emploi après avoir été accusé de racisme pour s’être opposé, au Service des transports de la ville d’Albany, à sa cheffe, jeune femme d’origine nigérienne ayant pour tout bagage un cursus en étude de genre. Désœuvré et humilié, notre homme compense en décidant de courir un marathon. Puis, après avoir rejoint le groupe des clients fanatisés de Bambi Buffer, improbable coach en santiags rose et noir, un triathlon.

     

    Serenata elle-même est adepte de l’activité physique, même si, n’ayant pas « l’esprit d’équipe », elle s’y livre en solitaire, depuis son adolescence. Peut-être son mari a-t-il aussi voulu la concurrencer sur son terrain… Mais ce projet ne pouvait tomber à un pire moment : souffrant d’arthrose du genou, Serenata ne peut pas remettre plus longtemps le moment de se faire opérer.

     

    Le roman raconte les tensions que cette situation provoque, et s’achemine vers le récit final du fameux triathlon. En cours de route, quelques morceaux de bravoure, beaucoup de dialogues savoureux, et des scènes de groupe dont les personnages sont tous dessinés avec une cruauté précise et réjouissante. Car il y en a pour tout le monde, dans ce rafraîchissant jeu de massacre. Le culte du sport et l’obsession de la forme physique représentent bien sûr la cible la plus visible. « De nos jours », constate Serenata, « on atteint un état de grâce en s’épuisant ». « NE PAS DOUTER », tel est le credo des candidats au triathlon, un mot d’ordre digne d’une « parole de la Bible ». « L’Église de l’effort physique prom[et] non seulement de mettre un terme à tout vieillissement et toute infirmité — sinon de les inverser —, mais aussi la vie éternelle ». Chacun, cependant, « n’en a que pour la rédemption », et, au-delà de la sacralisation de l’effort, c’est bien au succès du religieux sous toutes ses formes que s’en prend l’écrivaine américaine : de la plus littérale (voir Valeria) aux plus laïques. Le passage de Remington devant une instance disciplinaire après ses déboires avec son intouchable supérieure est ainsi l’occasion d’une critique en règle de la cancel culture (ou faudrait-il parler de wokisme ?... On ne sait plus). Quant à Serenata, qui prête sa voix à des personnages de jeux vidéo et enregistre des livres audio, elle aussi perd son emploi, après avoir été stigmatisée sur les réseaux sociaux pour son imitation des accents, « surtout ceux des personnes de couleur ».

     

    Le moi et sa vieille caisse décapotable

     

    Tous ces comportements ont un fondement commun : le culte de soi, avec les notions ressassées qu’il traîne après lui — limites, dépassement, défi… Un culte de soi qui, paradoxe purement apparent, se pratique souvent en groupe. Pourtant le roman de Lionel Shriver est autre chose et plus qu’une satire sociale, le portrait d’une sexagénaire un brin misanthrope ou la chronique d’un mariage dans la moyenne bourgeoisie américaine. Son titre original, The Motion of the body through space, indique peut-être l’essentiel. Le corps, le mouvement. Après avoir dû quitter le Service des transports, Remington se voue au triathlon ; et Serenata elle-même, malgré son antipathie pour les groupes (et les gens en général) doit l’avouer : elle aussi a « adhéré sans condition au mythe adulé de sa génération, celui du corps qui ne s’épanou[it] qu’en étant utilisé ». Si elle en est venue à des exercices statiques, ce sur-place révèle le sens profond de l’agitation à laquelle tous se livrent pour atteindre un horizon qui recule toujours ; et refuser ainsi le glissement imperceptible, mais inéluctable, vers la fin.

     

    Le vieillissement, voilà sans doute le grand thème de ce roman du corps. Le vieillissement, c’est-à-dire le divorce entre le corps, justement, et… quoi ? L’esprit ? L’âme ? « Le moi ne fa[it]-il qu’un avec le corps ou bien se balad[e]-t-il dans un corps comme le passager d’une vieille caisse décapotable » ? Il s’en faudrait de peu que cette comédie grinçante glisse dans la métaphysique.

     

    Mais, comme Serenata finira par le comprendre, « c’[est] excitant de mourir graduellement ». D’avancer « vers l’apathie les bras grands ouverts ». Sans se sentir « obligée d’être concernée par le changement climatique, les espèces en voie de disparition ou la prolifération nucléaire », puisqu’on a « bon espoir d’échapper au jour prochain où l’humanité devr[a] certainement rendre des comptes ». La sagesse, suggère Lionel Shriver, est peut-être « de se vautrer dans ce grand rien-à-cirer ». Cette femme a toutes les audaces. Lisons-la.

     

    P. A.

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  • Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    Hélène Veyssier est l’auteure de deux romans, Jardin d’été (2019) et Comme une ombre portée (2020), parus tous deux chez Arléa (voir ici et ici). Ces récits apparemment solaires recèlent en leur centre une zone d’ombre qui en est la part essentielle. D’où l’atmosphère un peu magique qui les baigne : échos, coïncidences, objets qu’on sent chargés d’un sens métonymique et mystérieux ne sont pas sans rappeler le romantisme allemand. Tout cela dans une langue musicale et subtile.

     

     

    Hélène Veyssier, aimez-vous parler de vos livres ?

     

     

    Je relis le mail, la proposition, je regarde la table sur laquelle est posé mon ordinateur, bois patiné, quelques veines à peine visibles, une ou deux taches sombres que le rénovateur n’a pas réussi à faire disparaître, je regarde la fenêtre, le ciel comme s’il pouvait m’inspirer, les mésanges viennent, se posent sur la barre d’appui, elles ont couvé dans le nichoir que nous avons accroché dans l’angle.

     

    « Ceci me dis-je, ceci est beau, quel cadeau elles nous font ! » Et je voudrais, oui je voudrais moi aussi faire, du beau, trouver à dire sur ce sujet que Pierre Ahnne propose, et que ce soit juste. Hélas, l’expression est appropriée : « ça ne me dit rien », ou plus moderne et plus intello mais calqué : « ça ne me parle pas », bref ça ne m’inspire pas, ou ne m’inspire que de la peur d’y être impuissante.  Soudain les taches qui maculent la table me sautent au visage, les nuages au ciel s’assombrissent, les mésanges s’envolent. Mais, courage Hélène.  Pour être au vrai, au plus près de moi-même, je dois le dire, je n’aime pas parler de mes livres. Sans doute pourrais-je si c’était vraiment nécessaire, mais je n’aime pas. D’abord je suis timide, (ridicule à mon âge !) et puis quoi ! dire que c’est autobiographique et que ça ne l’est pas ?  Dire d’où l’idée de l’histoire m’est venue, ou d’autres choses encore ? Non, c’est écrit, c’est fait, c’est fixé après moultes lectures, parfois hésitations sur un mot, une virgule, une intonation même, car bien sûr on lit à haute voix pour que le texte engendre sa suite dans le rythme qu’il doit.  Comme dit Marie Hélène Lafon on a « remis sur le chantier ». J’ai remis, tant de fois, et que dire alors qui pourrait enrichir, expliquer, accompagner. Le texte ne s’accompagne pas, on le lâche, il va seul, nu, et il chante ou il meurt.

     

    D’autres en parlent, dans des articles, et que de mercis sont dus à tous ceux qui le font, certains si doués, avec la distance qu’il faut, autorisés, écoutés, qualifiés pour cela, pour appeler les lecteurs à lire nos romans, pour les faire connaitre, après coup.  Si la critique est bonne, encouragements, applaudissements, et c’est souvent le cas, pour l’auteur qui la lit, alors là quel bonheur ! et si quelque reproche, alors infinie tristesse. Je n’aime pas parler de mes livres, ces mots, les vôtres, Pierre Ahnne, et ceux des autres critiques et blogueurs je ne saurais pas les trouver, je n’ai pas la distance nécessaire.

     

    Très bon anniversaire à votre blog magnifique.

     

    Hélène Veyssier

     

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  • www.allibert-trekking.comLes gens qui me connaissent s’étonnent toujours de mon intérêt pour les îles du Pacifique. Il tient à des raisons familiales, leur expliqué-je. Je les ai d’ailleurs exposées jadis dans un récit intitulé Libérez-moi du paradis (Le Serpent à plumes, 2003). C’est cet intérêt qui m’a poussé vers le premier roman d’un écrivain hawaïen, dont le titre promettait squales, récifs et atolls (tous peu présents) — de manière énigmatique, et encore plus, quoique plus exacte, en anglais (Sharks in the time of saviors).

     

    Tout arranger

     

    Mais, toute Océanie mise à part, les gens qui me connaissent et, surtout, qui me lisent pourraient être surpris de me voir défendre un livre où, à première vue, tout aurait dû me déplaire. Voyons… Dans la famille Flores, nous avons le père, Augie, la mère, Malia, deux fils, Nainoa et Dean, plus la petite dernière : Kaui. L’effondrement de la culture de la canne à sucre a condamné les parents aux travaux pénibles et peu lucratifs. Heureusement, il y a le don de Nainoa. Depuis qu’il a été miraculeusement sauvé des et par les requins, chacun sait qu’il y a quelque chose « à l’intérieur de [lui] ». Lui-même croit qu’il est « censé arranger les choses », voire « arrang[er] tout » : la pauvreté de la famille, bien sûr, mais aussi les corps malades ou accidentés de tous ceux qui viennent le voir et sont prêts à le payer pour qu’il les touche et les « répare » ; et, au-delà, peut-être, Hawaii tout entier, où, entre « le bitume », « les bateaux de guerre », « l’argent venimeux » et « les camps de sans-abri », « plus rien ne ressemble à ce qui aurait dû être ». Ce sont « les dieux » qui exigent de Nainoa qu’il arrange ça. Ni plus ni moins.

     

    Le roman va conter les démêlés du personnage avec ses propres possibilités mystérieuses. Et l’histoire de toute la famille : de Dean, que son don à lui, le basket, envoie dans une prestigieuse école de sport sur le continent ; de Kaui, que ses capacités intellectuelles propulsent à l’université de San Diego — Nainoa, quant à lui, devenant infirmier à Portland. Il y aura des échecs, de la violence, des morts, de la prison, des retours ratés au pays natal. Jusqu’à ce qu’à la fin tous ou presque s’y rejoignent, retrouvent le contact avec un monde où les vivants, les morts et la nature se mêlent… tout en impulsant une « révolution dans l’agriculture » par le retour aux méthodes ancestrales.

     

    « Maman, est-ce que tu sais ?... »

     

    Non, rien n’aurait dû me plaire de ce livre qui croise deux sources d’inspiration : le culte de la nature et la fiction ethnologique, d’une part, de l’autre les acquis du roman américain en matière d’adolescence chaotique, de lyrisme urbain et de brutalité narrative. Je n’aurais dû aimer ni le finale new age, ni le parler jeune, ni la hargne un brin infantile envers les haole (les Blancs), ni la fascination pour les sécrétions corporelles les moins ragoûtantes, ni les affligeants remerciements terminaux. Seulement, voilà : la rapidité même, qu’on pourrait presque qualifier de goulue, avec laquelle j’ai avalé les 400 pages, m’obligeait à m’interroger : qu’est-ce qui sauve ce drôle de roman ?

     

    D’abord, le rythme. Dans l’alternance de récits-monologues confiés aux divers héros, pas de temps morts. Des dialogues râpeux, une narration nerveuse, une atmosphère tendue en permanence comme une corde. Ensuite, les personnages. Tous plus ou moins mal embouchés, avec une mention spéciale pour la fille — « Maman, est-ce que tu sais combien de fois j’ai été ivre, défoncée à un truc ou à un autre, à essayer de ne pas trébucher sur mes jambes molles en marchant dans les rues au beau milieu de la nuit ? » (là, elle décrit sa vie d’étudiante à sa pauvre mère, qui s’est saignée aux quatre veines pour l’envoyer à la fac…). Tous, aussi, tourmentés à souhait et, quoique parlant à peu près de la même façon, tous fortement individualisés.

     

    Un don et des dieux

     

    Et puis, il y a les miracles… Je veux dire, les descriptions de miracles. À quoi ressemble un miracle vu de l’intérieur ? À quoi ressemble l’intérieur d’un corps en train de « se réparer » ? « Haine jaune et goudronneuse », « souvenirs de colère rouge et dentelée », « mélasse qui bourdonne[e] doucement », évoqués dans des pages d’une poésie quelque peu vertigineuse et où vibre un suspense d’un genre inhabituel : la vie va-t-elle se décider à l’emporter sur la déroute des tissus ? Le don du guérisseur sera-t-il efficace ?

     

    Que faire d’un don ? C’est la question qui parcourt et structure tout le récit, dont les héros se révèlent chacun, à l’image de Nainoa, habités par quelque chose d’étranger à eux-mêmes. « Y avait moi et puis y avait quelque chose de plus grand que moi », dit Dean. Mais chacun jalouse le don de l’autre, dédoublements et désirs contradictoires s’entrecroisent, en un curieux récit d’initiation, où chacun marche en zigzaguant à la rencontre de soi.

     

    Que faire des dieux ? C’est l’autre question. Que faire du divin dans le Hawaii actuel, et dans le monde d’aujourd’hui, désacralisé, voué tout entier à une positivité pure qui appelle, par contrecoup, toutes les formes d’obscurantisme ? Kawai Strong Washburn  essaie de répondre à ces questions. Sa réponse est naïve, brute, un peu mal équarrie. Oui, mais il y a les questions. Et la réponse, quoi qu’on en pense, est un roman. Un vrai.

     

    P. A.

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