• dennishorgan.ieTout peut faire littérature, même le réel. On connaît mon peu de goût en général pour le nouveau genre littéraire qui s’élabore sous nos yeux dans la fascination de l’histoire vraie et qui mêle récit biographique, autobiographie, essai, pour n’aboutir bien souvent qu’au bavardage. Mais ce n’est pas le cas ici.

     

    Lait et coineadh

     

    Comme le titre le suggère, la première publication en prose de la poétesse irlandaise Doireann Ní Ghríofa raconte deux obsessions, l’une des plus palpables, l’autre davantage du domaine de la hantise. La première est celle de la maternité, vue sous l’angle restreint de l’accouchement ou de l’allaitement, et sous celui, plus large, des tâches ménagères afférentes, auxquelles la narratrice, qui porte le même nom que l’auteure, se livre avec un déconcertant enthousiasme. Là, on est au plus intime : non pas seulement près du corps, mais chez lui. Nous n’ignorerons rien de la naissance compliquée d’une petite fille, quatrième enfant de celle qui nous parle et de son mari ; nous saurons tout de l’usage du tire-lait, la nouvelle mère donnant une partie de ce qu’elle extrait ainsi d’elle au « lactarium », pour celles à qui « le traumatisme d’un accouchement prématuré » a laissé « à peine de quoi nourrir [leur] bébé » ; les allées et venues du désir nous seront décrites, sa disparition, son retour, quand, « ouvrant la porte avec fracas », il « fait trembler et supplier », « ramper et gémir dans le noir » notre héroïne ; et rien ne nous sera non plus épargné de la vasectomie à laquelle son époux finit par se soumettre. Les émotifs sont autorisés à sauter, comme moi, une page çà et là.

     

    La seconde obsession est née quand ladite héroïne-auteure-narratrice, adolescente, a commencé à nourrir une passion pour la poésie et la personne d’Eibhlín Dubh (alias Eileen O’Connell), qui composa, au XVIIIe siècle, un coineadh, ou chant funèbre, pour Art Ó Laoghaire (ou O’Leary), son mari assassiné. Le texte de l’œuvre figure en fin de volume, traduit du gaélique par Doireann Ní Ghríofa. Laquelle raconte comment, tandis que sa fille nouvellement née grandit, elle-même entreprend, avec mille peines, de reconstituer au mieux la vie de la poétesse de jadis, souvent « gommée » des textes officiels comme des correspondances familiales.

     

    À dire vrai, on a un peu de mal à s’intéresser à cette sombre histoire, advenue à l’époque des lois pénales destinées à maintenir l’aristocratie irlandaise sous le joug. Et on ne s’intéresse pas du tout à la destinée des descendants d’Eibhlín Dubh et de son époux, que l’écrivaine d’aujourd’hui s’acharne à suivre à la trace. Quant à l’antique chant de deuil, il a, autant qu’on puisse en juger, la grandeur, la rudesse et la monotonie de beaucoup d’œuvres nées dans une tradition orale et mises par écrit tardivement.

     

    Éloge de la liste

     

    Ce qui est intéressant, ce n’est pas cette histoire mais l’invraisemblable obstination de notre auteure à la ressaisir, peut-être parce qu’elle sait la tâche impossible. C’est le va-et-vient entre les deux obsessions qui intéresse, l’entre-deux qu’il dessine et qui est l’espace du livre. Dès les premières lignes, Doireann Ní Ghríofa proclame son goût pour les listes : « La liste est à la fois ma carte et ma boussole », nous dit-elle. « C’est elle qui me tient la main jour après jour, et segmente les heures en une succession de petites tâches réalisables ». Il faut, malgré l’humour, la prendre au sérieux : dans la liste, objet emblématique, le quotidien de la mère de famille (les choses faites ou à faire) s’articule à la poésie (par la disposition, verticale comme dans le poème, voire par le trait qui vient, telle une marque des tout débuts de l’écriture, « cocher » les tâches accomplies »). Tout le texte de l’écrivaine irlandaise s’élabore de même entre deux paradigmes. Celui du corps et celui de la langue, en somme : « Mes semaines se décantent entre les forces du lait et du texte », écrit-elle. « Mon corps répondait à la faim de ma fille par un jaillissement de lait et à son tour mon esprit répondait au lait en se ruant sur le puzzle des jours d’Eibhlín Dubh ». Retraduire, après tant d’autres, le poème du XVIII siècle est une « démarche très proche des tâches ménagères ». « Je fais simplement le ménage », dit celle qui s’y risque bien que n’ayant « ni doctorat ni poste de professeure » : « Je laisse mon regard aller et venir entre les verbes, j’aligne les tapis et je polis chaque ornement linguistique ».

     

    Semé d’annonces discrètes, scandé de ruptures et de subtils glissements, le récit avance ainsi dans un équilibre toujours remis en cause sur l’impossible ligne de crête entre ménage et poésie, présent et passé, autobiographie et biographie. Si l’on s’ennuie parfois un peu quand il glisse du côté biographique, on est repris, dès que l’auteure-narratrice livre des fragments d’elle-même, par son impudeur sereine et son réalisme toujours légèrement halluciné. On découvre l’adolescence de « la fille dont on surprenait les comportements interdits derrière l’école (…), la fille traitée de pouffe et de pute et de salope frigide (…), la fille qui s’en foutait ». On entrevoit le jour où un inconnu l’a de justesse « éloignée, pleurante et ivre, du parapet d’un fleuve ». On écoute l’incroyable récit d’une année tentée en fac de médecine, où la dissection progressive d’un cadavre suit son cours tandis que celle qui nous parle, la plupart du temps absente car « endormie, la joue sur le siège des toilettes » ou « ouvrant un œil dans une odeur de friture alors que le colocataire d’un inconnu faisait cuire du bacon », découvre de temps à autre avec étonnement les progrès accomplis dans la disparition des organes…

     

    Mais tous ces passages, nous dirait certainement Doireann Ní Ghríofa, tirent leur force et leur intensité de l’autre versant, sur lequel ils se détachent. Ils affleurent sur fond de passé obscur, et sont portés par la succession des femmes « gommées », invisibles, dont la femme d’aujourd’hui se veut l’héritière. Peut-être. Quoi qu’il en soit, cette dernière démontre, brillamment, que les préoccupations et les thèmes les plus actuels peuvent donner lieu à de vraies œuvres. C’était, disions-nous, sa première incursion en prose narrative. Espérons qu’elle lui aura donné l’envie d’y revenir.

     

    P. A.

     

    Illustration : ruines de l'abbaye de Kilcrea, où se trouve la tombe d'Art Ó Laoghaire, et non loin de laquelle vit la narratrice d'Un fantôme dans la gorge

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  • jumelage.orgEn 2022, le même éditeur nous avait offert, grâce au travail des deux mêmes excellentes traductrices, Motl fils de chantre. Dans ce premier tome, publié en 1911 après une parution chaotique en revue, le grand écrivain de langue yiddish racontait le périple du héros éponyme et des siens, depuis leur shtetl d’Ukraine jusqu’à Londres (voir ici).

     

    Voici aujourd’hui la suite. Commencée en 1914, interrompue par la guerre et le départ de l’auteur pour les États-Unis, reprise là-bas, parue sous forme de feuilleton dans un quotidien new-yorkais en yiddish, jusqu’à l’interruption brutale due à la mort de l’écrivain, en 1916. Chaque lecteur restera pour toujours libre d’imaginer l’avenir des héros dans un pays neuf…

     

    Bisenesse et mouvingue pictcheures

     

    On les retrouve tous : Motl (une douzaine d’années, à présent ?), sa mère, son grand frère Elyè (ronchon, voire brutal), avec sa femme Brokhè (toujours langue de vipère) ; l’ami Pinyè (discoureur, passionné de livres et futur écrivain), Taybl, son épouse (qui suit le mouvement) ; le copain de Motl, Mendl, orphelin recueilli (qui ne se laisse pas abattre). On les reprend là où on les avait laissés, sur le bateau prêt à quitter l’Europe. C’est d’abord la traversée – agitée –, puis l’arrivée – compliquée, avec long passage par « Elie’s Aillelande » (« Dans le temps, ce petit bout de terre appartenait à un certain Elie »).

     

    Ils s’installent à New York, comme ils peuvent, grâce à la solidarité entre immigrants. « Si je ne savais pas que nous sommes en Amérique, je nous croirais à Brody ou à Lamberg. Mêmes Juifs, mêmes femmes, mêmes cris… », nous dit Motl. Et, dans ce monde nouveau, nos amis retrouvent bien des gens venus du « vieux pays ». Ils les aideront à trouver des moyens de gagner leur vie, ce à quoi chacun s’emploiera bientôt, courant frénétiquement d’un petit métier à l’autre. Jusqu’à l’acquisition finale d’une « vraie store », pour faire du « bisenesse » en famille.

     

    On retrouve aussi, tout du long, l’inépuisable optimisme et la vitalité de l’enfant-narrateur, toujours aussi malicieux, et peut-être un peu plus roublard qu’il ne l’était encore dans le premier volume. Mais il a toujours le goût du dessin, de la caricature, plus spécialement, à laquelle l’incline son impitoyable sens de l’observation : « La dégaine de Pinyè, vous la connaissez déjà par mes histoires. Sa vue courte, son long nez pointu qui lui dégringole dans la bouche (…). Ses pantalons étroits et trop longs, une jambe retroussée, l’autre en tire-bouchon, sa cravate sur le plastron déboutonné »… Le personnage est digne de Chaplin, dont on va voir les aventures « aux mouvingue pictcheures ». Car le cinéma joue ici un grand rôle. Dans son avant-propos, Nadia Déhan-Rotschild indique d’ailleurs que Sholem-Aleikhem avait commencé d’écrire, à partir des aventures de Motl, un scénario, hélas perdu. Et on pense bien au cinéma burlesque américain devant telle scène de rue ou dans le métro (« Têtes contre têtes. Un qui sort, deux qui entrent. Pas où s’asseoir. On reste debout. On tombe »).

     

    « Rien d’impossible à l’être humain… »

     

    Au trait s’ajoute à présent le mouvement – et, paradoxalement à cette époque du muet, le son : « Boum badaboum ! Tac-tac-tac ! Crac ! Dzing-dzing-dzing-ding-ding-dong ! », on est dans un monde de galopades et de bruit. Mais le son, c’est aussi celui d‘une langue nouvelle, dont les mots, déformés, sont transcrits phonétiquement, tels que les personnages les entendent (« tchiquène, quitchène, chouguère, mistère… »). Source de comique inépuisable, à laquelle s’ajoutent les étymologies imaginées par nos héros – Hersh-Ber est « titcheur », « parce qu’il titche les enfants. Ça vient du yiddish titschen, fourrer : autrement dit, il leur enfonce (…) les leçons dans le crâne à coups de calottes ».

     

    Dans la langue utilisée, le vieux pays et le pays nouveau se mêlent. La caricature donne toujours une humanité aux personnages, et la profondeur naît toujours d’une apparente mise à plat. Cependant on est désormais dans le monde de l’exil, si bien qu’une distance interne, tant géographique et culturelle que temporelle, creuse souterrainement le récit. La comparaison entre Amérique et Russie est sans cesse là, virtuelle ou explicite : « Il ne mérite pas de crever, le Ruskoff, qui ne connaît rien à rien, à part la vodka et les pogroms ? »… C’est justement « un terrible pogrom » qui, après le départ de Motl et de sa famille, a chassé vers le Nouveau Monde les habitants de leur village, bouleversant, du même coup, les catégories sociales, faisant des anciens riches des pauvres, des bouchers des rabbins, des chantres des titcheurs… Car l’Amérique est le pays du mouvement, dans la ville, lieu d’agitation frénétique, mais aussi dans la société. Les personnages adoptent, vis-à-vis de ce nouvel univers, des attitudes contrastées, entre méfiance (Elyè, toutes les femmes) et enthousiasme (Pinyè, le duo Motl/Mendl, évidemment, lesquels finissent par changer de noms pour devenir Max et Myke).

     

    « Seul un pays comme l’Amérique peut faire passer de petit à grand, d’inférieur à supérieur, et, pour un peu, de mort à vivant (…). En Amérique, rien d’impossible à l’être humain ». Ainsi parle Motl. Sholem-Aleikhem, quant à lui, n’ignore rien des limites du rêve, à tout moment présentes en filigrane. Mais il traduit la force d’un bouleversement historique en l’inscrivant, avec toutes ses composantes, y compris esthétiques, dans une langue génialement inventive et inlassablement vivante.

     

    P. A.

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  • www.booking.comOlga Duhamel-Noyer vit à Montréal, et fait partie des auteurs que la maison canadienne Héliotrope a entrepris depuis le début de cette année de faire connaître sur nos rives. Comme Le Fantôme de Suzuki, de Vincent Brault, dont j’ai parlé au mois de janvier (voir ici), son livre est un roman très court. À moins que ce ne soit une longue nouvelle ? Une novella, qui sait, puisque le terme est dans l’air ? Je n’ai jamais été très convaincu de la pertinence de ces distinctions…

     

    L’important, c’est qu’ils sont quatre : Sebastian (le plus dragueur, celui qui boit le plus) ; Jules (le plus timide, le plus beau, le plus sportif) ; Pavel (le plus fin, celui qu’on suivra le plus souvent) ; Christopher, enfin, le plus âgé, le plus mûr (tout est relatif), celui qui a un oncle propriétaire d’un appartement dans l’île grecque de Mykonos, prêté aux quatre compagnons pour huit jours, du mercredi au mercredi – autant de chapitres.

     

    Souvlakis, boîtes, filles suspendues

     

    Ces très jeunes hommes débarquent dans une Grèce qu’ils ne connaissent pas, et qui nous est décrite avec une précision minutieuse, telle, s’entend, que les touristes la découvrent : ruelles blanches, souvlakis, bière de la marque Mythos et cafés frappés… Dans ce haut lieu de l’homosexualité internationale qu’est Mykonos, nos amis sont un peu sur leurs gardes. Mais ils se sentent libres, d’une « liberté toute neuve » que Mykonos « amplifie » : ne pénètrent-ils pas « dans l’univers de l’exagération », où le désir peut atteindre une « perfection d’intensité » inégalée sur les « autres bords de mer » ? Tous quatre se mettent donc aussitôt en devoir de se consacrer à deux activités essentielles : la baignade, les boîtes.

     

    On est dans le présent absolu. C’est-à-dire dans un monde réduit à sa surface, sans arrière-plan ni commentaires. D’où exactement viennent les quatre garçons ? De quelles familles ? À quoi sont-ils occupés chez eux ? On ne le saura pas ; pour l’essentiel, ne nous sera donné à voir que ce qu’ils font ou ce qu’ils voient. « Des garçons montent au filet pour rabattre silencieusement le ballon de l’autre côté. Des filles crient sans qu’on les entende, suspendues un instant en l’air (…). La mer scintille au large »… L’écriture est au ras des faits, juxtaposés en courtes phrases : « Avec le quatre-roues, ils roulent sur la terre sèche à côté de la route. Il y a une voiture de temps à autre. Très peu ».

     

    Profondeurs

     

    Rythme sec et précis, calqué, dirait-on, sur le « beat » obsédant de la musique omniprésente. Les répétitions accentuent encore cet effet : « Certaines filles sont franchement détestables. En général, ce sont celles qui, le visage fermé, lavent leurs mains le plus frénétiquement possible. Les filles sourient davantage avec les garçons. On entre au compte-gouttes dans les toilettes des dames tellement les filles sont nombreuses et peu pressées ». Et le retour des mots va de pair avec la répétition des actes : « La veille, d’autres pin-up faisaient les mêmes gestes autour du filet, alors que d’autres jeunes hommes nageaient sauvagement le crawl avant de s’affaler sur leurs serviettes. Tout se passe comme si jour après jour les mêmes chorégraphies revenaient sur le sable ».

     

    On croit un certain temps être dans un de ces romans venus d’outre-Atlantique, où la froideur et le détachement, paradoxalement exprimé par l’adhésion entière aux purs événements, travaillent à dépeindre et à dénoncer un monde réduit à la superficialité du simple plaisir. Cependant, peu à peu, tandis que les plongeons dans l’eau bleue se multiplient, une manière d’approfondissement s’opère : le lecteur se trouve placé aux points de vue successifs de divers personnages, la narratrice glisse çà et là une rapide réflexion – Pavel « n’est pas assez vieux pour apprécier la véritable beauté de la jeunesse » ; tel patron de boîte « connaît bien la sensibilité et la vanité des très jeunes hommes »…

     

    Chute

     

    On regrette un peu ce changement, d’abord insensible, de régime. Mais il accompagne notre familiarisation avec les quatre héros, en même temps que leur découverte du véritable visage de l’île. « Au début, Pavel n’avait pas remarqué les collines nues, il n’avait pas remarqué la disparition des arbres ». C’est le cas à présent qu’il sort un peu des sentiers balisés. Lui et ses amis se voient aussi invités dans des soirées auxquelles le touriste de base n’a pas accès. La présence de l’homosexualité s’y fait plus sensible. La thématique s’installe en mineur, et le personnage de Pavel porte ce mouvement insidieux, comme ses velléités d’isolement et d’indépendance l’y prédisposent : il ira seul se baigner, rien de plus, avec un jeune marin grec ; puis il y aura un barman, Dimitri, lequel « tente d’emprunter le bon chemin pour arriver à Pavel ». Et Pavel lui-même pourrait bien suivre un tel chemin, lequel le mènerait à ce qui pourrait au fond constituer ses vrais désirs. En tout cas, le rêve dans lequel il voit « un godemiché couleur chair » paraît le suggérer.

     

    Il ne le fera pas. Nous ne dirons pas, bien sûr, quel événement (dramatique) viendra stopper net son cheminement. Le livre d’Olga Duhamel-Noyer doit être considéré, à en croire le prière d’insérer, comme « un roman entêtant sur la violence des représentations sexuelles »… Si on veut. Mais la réflexion reste ici tacite et sans morale, s’effaçant, à nouveau, derrière la brutalité des faits – qui viennent donner à ce petit texte dense et rapide une chute plus parlante que tous les discours.

     

    P. A.

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  • www.critikat.comAprès, au début de l’année, Le Masque de Dimitrios (voir ici), en attendant deux autres rééditions en 2025, voici le deuxième des romans de l’écrivain anglais mort en 1998, que L’Olivier a entrepris de nous faire redécouvrir. Comme c’était le cas pour le précédent, la traduction de ce texte-ci a été révisée et, en l’occurrence, complétée. La première version datait en effet de 1951, le livre étant paru en Grande-Bretagne en 1938.

     

    Soit un an avant Le Masque… On est étonné de l’apprendre. Avec son héros romancier, ce premier récit republié, où la réflexion sur le roman constituait au fond le vrai sujet, semblait annoncer une méthode. Il se situait à la limite du roman d’espionnage et du roman policier, comme s’il hésitait encore à s’engager franchement dans le genre qui devait faire la réputation d’Eric Ambler. Un an plus tôt, pourtant, Je ne suis pas un héros est une vraie histoire d’espions, parfaitement composée et dosée, selon une alternance de dialogues et de scènes d’action, avec montée progressive dans l’intensité de ces dernières.

     

    Agents secrets, train en marche et spirales

     

    Impossible, ça va de soi, d’entrer dans les détails. Disons que Marlow, jeune ingénieur britannique réduit au chômage par la récession frappant son pays, répond à une annonce de la firme « Spartacus », spécialisée dans la fabrication de machines à fabriquer des obus. Il s’agit de prendre la tête du bureau de Milan, dont le précédent directeur s’est fait, tiens, tiens, écraser par une voiture. On est en 1937 : les obus fabriqués grâce à « Spartacus » trouveront bientôt leur usage. L’axe Rome-Berlin, récemment constitué, hésite entre rivalité et bonne entente. Marlow est contacté par le général Vagas, agent allemand qui propose de le rémunérer pour des informations sur l’industrie d’armement italienne. Zaleshoff, agent soviétique, l’incite à accepter pour donner de faux renseignements, semer la discorde entre les deux puissances et œuvrer ainsi pour la paix. Cependant, l’OVRA, police politique du régime fasciste, lui confisque son passeport et l’a à l’œil.

     

    Je ne peux pas en dire plus. Sinon qu’après bien des rendez-vous nocturnes et des filatures, on sautera d’un train en marche, on se déguisera, on assommera, jusqu’à une marche hallucinante dans la neige conduisant, en pleine montagne, au « point culminant », explicitement désigné comme tel, du récit : une nuit en compagnie d’un scientifique que le fascisme a rendu fou et qui, après avoir cité Leibnitz et Newton, montre à Marlow son manuscrit, « gribouillage enfantin » essentiellement composé de spirales enchâssées.

     

    Satin écarlate, monocle et pardessus

     

    Mise en abyme ou image dans le tapis ? Le fait est qu’il y a plusieurs romans dans ce roman. Sans parler des rapports entre Marlow et Claire, sa fiancée demeurée à Londres, on pourrait s’arrêter sur l’histoire de Zaleshoff et de sa sœur (?) Tamara ; ou sur celle du général Vagas et de sa femme, qui le hait et passe son animosité sur « un jeune valet au teint pâle, en livrée de satin écarlate », dont la présence dans leur invraisemblable villa milanaise n’est visiblement pas étrangère à ce sentiment…

     

    Lequel général, avec son fond de teint, son monocle, le santal dont il se parfume, n’est qu’une figure parmi d’autres dans une galerie de portraits où l’humour le dispute au grotesque inquiétant. La manie générale du détail s’y donne libre cours. Elle contribue, partout, à créer l’atmosphère : rues dans la nuit, restaurants, berlines, individus qui, « dissimulé[s] dans l’embrasure d’une porte, relèv[ent] le col de [leur] pardessus ». « Pendant un instant, l’éclat des phares projeta mon ombre allongée (…) sur le trottoir et le bas de la façade d’un long bâtiment sombre »… comme au cinéma.

     

    Un naïf chez les ombres

     

    C’est Marlow qui nous décrit ce monde de spectres et de masques. L’ingénieur serait-il un autre avatar du romancier ? Sauf qu’ici le « héros » joue surtout le rôle du lecteur, à qui il convient de tout expliquer : « Je vous écoute », « Alors ? », « Qu’allons-nous faire maintenant ? » sont ses répliques favorites. Et lui-même prend un sombre plaisir à souligner après coup ses propres erreurs (« Si j’avais pu soupçonner… Mais n’anticipons pas »).

     

    Que lui explique-t-on, à ce naïf égaré au pays des ombres ? L’art de se fondre parmi elles, certes. Mais aussi les règles de leur jeu. Dans des termes qui ne laissent aucun doute sur les sympathies qui pouvaient être à l’époque celles de l’auteur lui-même : « Ventre creux ou ventres trop remplis, c’est toujours la même histoire qui se répète » ; « La notion d’État (…) est une sorte de tas de fumier érigé pour étayer un système économique mis à mal » ; le professeur Beronelli « s’est évadé de la démence ambiante pour se réfugier dans la sienne »… C’est Zaleshoff, initiateur et mentor dans ce curieux roman d’éducation, qui dit tout ça. Et on le surprend, à l’occasion, à fredonner Bandiera rossa… La conclusion, tirée d’une fictive « revue française », n’est cependant pas de lui : « Une coopération étendue entre les trois grandes démocraties européennes – la France, la Grande-Bretagne, et notre alliée la Russie soviétique – (…) représenterait une force incontestable pour le maintien de la paix ».

     

    Coopération qui, comme on sait, ne se fit pas. Mais l’important ici est surtout le problème moral sur lequel débouche une telle réflexion politique. Marlow, qui vend des machines aux fabricants de canons fascistes, cessera-t-il un jour de dire : « Tout cela ne me concerne pas » ? Oui. Choisira-t-il alors son camp ? L’écrivain britannique est trop subtil pour que la réponse soit simple. « Les dieux », ces « bons farceurs », choisiront pour lui ; ou le hasard ; ou la sympathie que lui inspire le représentant du Bien (« Il était impossible de ne pas aimer Zaleshoff ! »).

     

    En somme, il a la réaction qu’Ambler souhaite provoquer chez son lecteur : que celui-ci le veuille ou non, il est embarqué, et séduit. De ce point de vue-là, nous sommes tous des Marlow.

     

    P. A.

     

    Illustration : Carol Reed, Le Troisième Homme, 1948

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  • www.vanupied.com« Ce pourraient être de courts romans », dit Daniel Argelès à propos des cinq nouvelles allemandes composant ce recueil. Et d’évoquer les novelle de Zweig ou de Schnitzler, que ce spécialiste de la langue de Goethe connaît bien.

     

    La formule s’appliquerait indéniablement aux deux récits les plus longs… Les Odeurs de ma vie : Martin est patron d’une entreprise de purification de l’air ambiant (ventilateurs, systèmes d’aération, etc.) et époux adultère ; le décor vieillot d’une chambre d’hôtel à Chicago le ramène soudain au souvenir du temps passé jadis dans une prison de RDA. Retour à Berlin-Est : un couple de quinquagénaires français séjourne à Berlin, où leur fille est sur le point d’épouser un jeune Allemand ; dans une exposition sur la RDA, la photo d’Erich Honecker au Festival de la jeunesse (1973) rappelle au mari la colonie de vacances où l’avait envoyé son père communiste.

     

    Boucles du temps

     

    Il y aurait bien là la matière de deux romans. Pourtant ces textes restent des nouvelles : comme les autres récits du recueil, ils ne racontent, en fait, qu’un instant – celui du court-circuit temporel qui provoque le retour d’un passé oublié ou occulté, venant se mêler au présent, dont il se distingue en général par l’emploi de l’italique pour les passages qui l’évoquent. L’événement prend une forme quasi fantastique dans L’Anniversaire, où l’enfant dont on célèbre le jour de naissance, et dont le père prépare un cours sur la littérature allemande et yiddish de la Shoah, croit tout à coup entendre un chien gémir. Retrouvant dans sa bibliothèque le poème de Gertrud Kolmar Un chien, le père s’aperçoit que l’auteure a été déportée à Auschwitz le même jour que celui où, des années plus tard, son fils est né. Dans À un fil, un professeur d’université allemand revoit des fragments de sa vie au moment de mourir. Dans En un souffle, un trompettiste de jazz d’origine allemande, exalté et bouleversé par la naissance de son premier enfant, joue sur son instrument et revoit son passé. À chaque fois, un élément déclencheur provoque la remontée des souvenirs : image, objets qui, grossis, prennent un aspect inquiétant (« Des franges dans la lumière (…). Un liseré blanc, des fils beiges tressés au bout d’un pompon ») ; odeurs (« de lino, de colle séchée et de désinfectant », « de béton nu », « d’établi et de chaîne à vélo »…)

     

    À chaque fois, aussi, l’histoire individuelle est reconduite au point où elle s’est nouée à la grande Histoire. Expérience peu gratifiante, qui renvoie le sujet au caractère dérisoire d’une vie qu’il croyait contrôler. Nos héros, cependant, n’ont pas grand-chose à se reprocher… Martin, l’ex-prisonnier, est surtout une victime, dont le seul tort est d’avoir caché son passé à ses enfants. Le personnage d’À un fil, autrefois, à Francfort, a témoigné en justice contre ses étudiants rebelles. Évidemment… Mais celui de Retour à Berlin-Est n’est guère coupable que d’avoir, adolescent, écrit des lettres d’amour et écouté de la musique pop tandis que d’autres, en RDA, souffraient du régime. On a quand même vu pires crimes… Tout est donc surtout dans la boucle temporelle elle-même, et dans le tourbillon où elle emporte un individu brutalement conscient de sa propre inconsistance. Se libère-t-on jamais du passé ? Échappe-t-on un jour au cauchemar de l’Histoire ? Malgré un finale qui se termine sur le « souffle nouveau qui s’annonce », il reste permis d’en douter.

     

    Mécanique des fluides

     

    Pourquoi l’Allemagne ? Parce qu’elle est au cœur de l’Europe du XXe siècle, bien sûr. Et peut-être aussi parce qu’elle est au centre d’une aventure plus personnelle. Comme Jean, le héros de deux des cinq récits, Daniel Argelès enseigne et traduit l’allemand, a vécu aux États-Unis, a un père, lui-même germaniste et traducteur, qui fut pendant plusieurs années permanent du Parti communiste français et, à ce titre, souvent invité avec femme et enfants en RDA (1).  Histoire et histoire, Allemagne et Europe, passé et présent… Les nouvelles d’En un souffle brassent des éléments contrastés, les enveloppant dans un réseau d’indices à peine visibles, de détails, de références, littéraires et musicales (éclaircies en fin de volume), qui s’appellent et se relaient dans un flux toujours en mouvement. Ce n’est pas un hasard si les fluides jouent un grand rôle. Eau et, surtout, air. Martin, pour son malheur, vendait dans la rue des flacons d’air de Berlin-Ouest avant de vendre, bien plus tard, des systèmes d’aération. Teddie, le héros d’À un fil, a un malaise dans un téléphérique, et, « dans cet entre-deux suspendu », revoit le Papageno de La Flûte enchantée tenter de se pendre (« Gute Nacht, du falsche Welt ! »). Quant au trompettiste de la nouvelle-titre, le courant des souvenirs l’emporte dans une seule longue phrase dépourvue de points, qui mêle l’exilé actuel à tous les exilés de l’Histoire, et le musicien à tous ceux qui ont fait musique du sentiment de leur exil.

     

    Le temps, ici, est une matière fluide qui s’écoule et reflue, et les êtres eux-mêmes sont sans limites bien certaines. Étrange continuité ondulatoire, qui incite à la prudence (le passé n’est jamais tout à fait passé), comme (l’avenir est toujours déjà là) à l’espoir.

     

    P. A.

     

    (1) Voir, ici, l’entretien accordé à ce blog par Jean-Marie Argelès

     

    Illustration : mosaïque de Walter Womacka, Berlin, ex-RDA, 1964

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