• www.larousse.frVoici le premier roman d’une auteure qui n’a pas trente ans. Que raconte-t-il ? Une enfance ballotée entre père et mère, entre solitude et besoin d’intégrer, à l’école puis au lycée, des « tribus » ; la rencontre de « Lui », qui deviendra vite « Tu », quitté pour un autre, retrouvé ; les hauts, les bas d’une relation qui finira par faire naufrage.

     

    Bref, en soi, pas grand-chose. On s’en doute, tout ici sera, plus que jamais, dans la manière de raconter. Peut-on pour autant parler de maniérisme ? Pas vraiment. En face de son histoire banale, celle qui parle construit autre chose, une vaste allusion, derrière laquelle le lecteur distinguera les étapes que j’ai grossièrement énumérées. Ce faisant, elle se construit elle-même. On n’est donc pas dans le décoratif ou le brio gratuit : à mesure que le roman se développe, nous assistons, comme en une sorte de performance littéraire, à une action.

     

    « Tête la première… »

     

    Que construit la narratrice-héroïne de Millie Duyé ? Des cabanes, bien sûr. C’est-à-dire, pour être plus précis, l’histoire d’une fille qui construit des cabanes. D’abord pour de bon, ces cabanes de draps ou de branchages que les enfants bâtissent et que leur imagination métamorphose : « Comme dans un film d’espionnage, un passage s’ouvre automatiquement à mon approche : une trappe au centre du tronc, j’y engouffre tout mon corps, tête la première et me laisse glisser le long d’un toboggan. J’atterris en zigzaguant sur mon lit ». La cabane-maison devient un « bateau-lit » qui cingle vers les rivages de la préadolescence. Bientôt, c’est la relation avec l’autre qui est édifice et refuge (« Mon amour pour toi est une maison »).

     

    Passant progressivement de l’enfance à l’âge adulte, on glisse du propre au figuré, et on parcourt ainsi tout l’espace de la métaphore, autrement dit, d’une certaine façon, de la littérature. En chemin, notre auteure décline les différentes acceptions possibles du mot cabane (y compris « case où les vers à soie filent leur cocon ») et du verbe cabaner (sans oublier « mettre une embarcation quille en l’air pour la réparer »). Selon une technique que l’OULIPO n’aurait pas reniée, le mot fonctionne ici comme moteur et comme programme.

     

    « Notre cocon dans un coton… »

     

    On peut le dire autrement : il s’agit ici de conserver la vision enfantine au-delà de l’enfance, et d’appliquer le point de vue de l’enfant aux péripéties de la vie adulte. À mesure que le livre avance, cependant, tout évolue et se transforme. D’une cabane à l’autre, on s’élève peu à peu suivant une progression en spirale rythmée par le retour de certains motifs : le symbole chinois des trois singes, une histoire d’ancre miniature avalée, le thème de la navigation, celui de l’animalité… Progression scandée aussi par le retour, plutôt que d’images, de formules, dans ce texte où sonorités et jeu avec les mots tiennent une place essentielle : « Dans ma cabane, j’ai deux cent deux doudous » ; « On file notre cocon dans un coton laiteux » ; « Mon père n’est pas simplement pratique, il ne fait pas que pratiquer, il pratique des choses pratiques, il est pratico-pratique »… Les virgules, dans tout ça, semblent saupoudrées au petit bonheur. Cependant notre adroite auteure réussit à s’assurer le bénéfice du doute : c’est sûrement, dans sa partition musicale et heurtée, un effet de rythme…

     

    Qu’est-ce qui, en fin de parcours, émerge de cet étrange labyrinthe fait de cabanes empilées ? Une femme, bien sûr, dont on nous a raconté l’avènement. Car, cela a été indiqué à plusieurs reprises, elle était elle-même ces édifices successifs à l’abri desquels, « absente à l’extérieur (…), mais trop présente à [elle]-même », elle cherchait à se protéger du monde. À la fin, elle le dit, « [ses] murs s’effritent ».  Et Millie Duyé, de cabane en cabane, a renouvelé, de manière moderne, drôle et radicalement poétique, le vieux récit de formation.

     

    P. A.

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire
  • www.lemonde.fr« Je vous le dis, ce monde est moche et méchant, mais, par esprit de contradiction, il ne faut pas pleurer ! (…) Ne pas pleurer, exprès. Rire, exprès, seulement rire ! » Tel était le credo de Sholem-Aleikhem, cité par les deux traductrices dans leur avant-propos à ce roman, dont elles nous résument aussi l’histoire chaotique. Sa publication commença sous forme de feuilleton, en 1907, à New York, où son auteur avait émigré depuis son Ukraine natale, pour se poursuivre à Saint-Pétersbourg, à Vilna, et, enfin, de nouveau à New York. Sous forme de livre, il parut d’abord en russe, ensuite seulement dans sa version originale yiddish, en 1911. Mais uniquement pour ce qui est du premier tome, seul traduit et publié ici. Le second ne devait voir le jour que sept ans plus tard, après la mort de l’écrivain.

     

    « Parmi les nôtres… »

     

    J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer cette grande figure de la littérature yiddish lors de la parution d’Au fil des fêtes (Hermann, 2016, voir ici). Dans les nouvelles qui composaient ce recueil, le narrateur était souvent, remarquais-je, un enfant. Ici, c’est tout un roman qui s’écrit au point de vue et avec les mots du petit Motl — cinq ou six ans au début, sept ou huit plus tard, prétend-il, mais on est tenté de lui donner deux ou trois ans de plus. Le « chantre » du titre meurt dès les premières pages. Motl, sa mère, son grand frère Elyè, ainsi, bientôt, que l’épouse de celui-ci, s’efforcent de survivre par des moyens tous plus extravagants et inefficaces les uns que les autres. Cela se passe dans une bourgade d’Ukraine, autour d’eux une voisine et ses nombreux enfants, un ami, Pinyè, sa femme, toute une galerie de personnages hauts en couleur. Finalement, nos héros décident d’aller tenter leur chance en Amérique. Après s’être fait voler et presque assassiner en passant clandestinement la frontière, ils arrivent à Brody, en Galicie, dans l’empire austro-hongrois. C’est le point de départ d’un périple qui va les mener à Cracovie, Vienne, Anvers, enfin Londres, où ils sont encore à la fin de ce premier volume, espérant toujours un départ pour l’eldorado.

     

    On distingue tout de suite la valeur documentaire et historique que présente aussi ce tableau de la situation des juifs d’Europe centrale au début du XXe siècle. Contraints de fuir la misère et, parfois, les pogroms, en proie au rêve de l’Amérique, ils rencontrent les plus grandes difficultés pour le réaliser et ont mille démêlés avec les comités d’aide aux émigrants. Car le monde juif est divers : « À Lemberg (…), il y a des juifs, alors qu’à Cracovie, il n’y en a pas. Enfin, il y en a (…), mais ils sont très bizarres » ; à Vienne, si l’on en croit la mère du héros, « ce sont de vrais Allemands », tandis qu’à Anvers, ajoute-t-elle, « nous sommes parmi des gens comme il faut (…), parmi les nôtres. On entend parler yiddish ».

     

    « Exactement comme j’aime… »

     

    Bref, l’univers est compliqué, moche et méchant. Et, pourtant, il faut rire. Sholem-Aleikhem connaît les moyens littéraires d’atteindre malgré tout cet idéal : le choix de son narrateur lui rend possible la gaieté. Ce narrateur, c’est Motl. Écoutons-le, dès la première page, savourer une belle matinée de printemps : « J’ai levé mes deux bras, ouvert grand la bouche, aspiré autant que je pouvais la tiédeur de l’air nouveau, et j’ai eu l’impression de grandir, d’être tiré tout là-haut, au plus profond de la calotte d’azur, là où flottent, de loin en loin, des nuages vaporeux »… La misère ? « Dans les auberges où nous logeons (…), tout est normal. Boueux, je veux dire, enfumé, humide, glissant, étriqué, et c’est la foire, le tohu-bohu et le chahut. Un régal, cette animation, exactement comme j’aime ». L’émigration ? « Je ne pars pas, je m’envole. J’ai des ailes, comme une colombe, et je vole ». Les pogroms ? « Mais c’est quoi ? (…) Une foire ? »

     

    Notre ami est doté d’une vitalité débordante et d’un esprit d’observation acéré, qui trouve à s’exercer dans les dessins que, « depuis tout petit », il s’entête à tracer pour la grande fureur de son frère, lequel voudrait faire de lui un chantre à son tour. Mais les nombreux coups qu’il reçoit n’atteignent ni son moral ni son goût pour la caricature. Tel personnage « a un nez, un vrai phénomène de foire. Et son nez, c’est rien à côté de sa figure ». Tel autre est « immense et maigre, (…) a de longues oreilles, un cou de jars, et la vue courte par-dessus le marché ». « En plus il a tendance à sautiller en marchant et se fait lui-même des croche-pieds ».

     

    « Poissons frayés »

     

    Évidemment, vu son jeune âge, Motl commet parfois quelques erreurs d’interprétation. Comment son frère pourrait-il « tomber sur une mine d’or » « sans se faire mal » ? Qui est « Laide », à laquelle les émigrants vont demander du secours ? Pourquoi, en Angleterre, parle-t-on de poissons « frayés » ? (« Peut-être que les poissons sont effrayés quand on les fait frire »).

     

    Rendons hommage aux traductrices. Et remarquons dans quelle position singulière Sholem-Aleikhem place son lecteur : il en sait plus que Motl, et distingue, entre les lignes, derrière la gaieté, une réalité la plupart du temps désolante ; mais, miracle de la narration, il en sait, en même temps, juste autant que Motl, et se sent autorisé à rire avec lui de ce qui, vu par lui, tourne immanquablement à la comédie, si ce n’est à la farce ; enfin, troisième étage de cet édifice virtuose, le lecteur rit aussi des naïvetés de Motl lui-même.

     

    Un lecteur d’autant plus sûrement embarqué qu’il est à tout bout de champ interpellé et impliqué par un texte qui mime l’oralité et la faconde populaire : « Qu’est-ce que vous préférez ? Que je vous parle d’abord de Menashè le guérisseur et de sa femme la Menashette (…) ou que je vous dépeigne en premier lieu (…) leur jardin ? » ; « Alors, vous allez demander, si c’est comme ça, comment je fais pour entrer dans le jardin ? Écoutez donc, je vais vous le raconter » ; « N’ayez crainte, je vous la ferai courte »… On le suit à chaque fois, on l’écoute. Ce Motl, quel conteur !

     

    P. A.

     

    Illustration : photo de Roman Vishniac

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire
  • www.jije.orgQu’est-ce qu’Ogliano ? Un village qui n’existe pas. « Une construction de pure fiction », avoue, dans une Note au lecteur, Elena Piacentini, qui « est corse et vit à Lille », a publié « plusieurs polars », et dont c’est le « premier roman en littérature blanche ».

     

    Qu’est-ce que la « littérature blanche » ? On ne sait pas trop. Dans le doute, probablement, notre auteure prend l’expression, d’une certaine manière, au pied de la lettre, et installe sa fiction dans un cadre spatio-temporel étrangement désincarné. Où sommes-nous ? en Corse ? Aucune référence précise, et des noms plutôt italiens. Quand sommes-nous ? On porte des « parkas », des « t-shirts », on passe le bac afin d’aller en fac faire des études de médecine ou de droit ; mais il n’est pas question d’ordinateurs ou de téléphones portables, on se déplace parfois à cheval, un baron et un chef de clan se partagent le pouvoir sur des paysans semblant tout droit sortis du Guêpard, et qui croient aux fées.

     

    Libero, Raffaele et Antigone

     

    « Pour ceux dont les chemises [ne sont] pas brodées à leurs initiales, Ogliano n’offr[e] pas plus de perspectives qu’un mouroir ». Soit. Cependant, la critique sociale, qui, on le sait, s’épanouit dans le réalisme du polar, s’accommode mal de l’abstraction. L’indignation qu’expriment les héros d’Elena Piacentini gagnerait en crédibilité communicative si les grandes phrases qu’ils aiment à prononcer visaient des cibles tangibles et clairement identifiables. À partir de là, on peut toujours généraliser. L’inverse est plus difficile. Pourtant notre auteure a choisi l’inverse. Et pour enfoncer encore le clou, si j’ose dire, de l’intemporalité, elle donne comme livre de chevet à ses deux jeunes gens Antigone, de Sophocle — d’où ils tirent des sentences éclatantes dont on peine un peu à voir le rapport avec l’histoire qui nous est contée.

     

    Ses deux jeunes gens : Libero, fils sans père (à moins que…) de l’institutrice ; élevé par son grand-père, homme droit, comme il sied ; révolté, ainsi qu’il convient à son âge, et rêvant de fuir le village, mais amoureux de la jeune et seconde baronne ; Raffaele, fils d’un premier mariage du baron, frère d’un jumeau qui s’est suicidé, romantique et romanesque à souhait, lisant Antigone. L’un veut faire médecine, l’autre droit.

     

    Un troisième larron, Gianni, incarne une possibilité différente pour qui est pauvre à Ogliano et peu porté sur les études : travailler pour le clan des Carboni, dominé par le diabolique Dario. Seulement, Gianni aussi est un rebelle : il tue son oncle, qui était un des hommes de main du capo, et enlève Raffaele, dont il espère tirer rançon, on verra pour quoi faire. Libero s’en aperçoit, se lance à leur poursuite dans la montagne. Alors…

     

    Signes de piste

     

    … alors vous verrez bien. Qu’il vous suffise de savoir qu’il y aura des bourrasques, des grottes, de la passion inattendue, des bagarres, des morts, un chien fidèle. Et aussi des révélations et coups de théâtre en pagaille. Elena Piacentini cherche à sortir du polar, mais par quelle porte ? Celle du polar quand même, avec ses mafieux et sa haine des puissants ? Ou celle du « roman d’aventures » et de formation qu’annonce la quatrième de couverture ?... Elle hésite, et de ses hésitations naît une sorte de Grand Meaulnes un peu mouvementé, qui n’est pas sans évoquer (avec plus de sexe, tout de même, et d’envie de tuer le père) les romans qui paraissaient jadis dans la collection « Signe de piste ».

     

    Quand notre auteure oublie un peu la critique des inégalités et le tragique façon Parrain, on se laisse aller au charme de ces péripéties qui nous ramènent à nos lectures préadolescentes, justement : ces escalades, ces poursuites, ces évasions, ces blessures, ces soins qu’on se prodigue entre amis dans des souterrains… Et on goûte aussi les évocations d’une nature dont on se résigne à ce qu’elle ne soit de nulle part. On suit volontiers, par les yeux de l’esprit, cette « chevêche » qui nous fait découvrir les lieux, on la voit bien « raser les frondaisons des chênes, marauder dans les anciens pâturages, puis fondre dans la fraîcheur des ravines et remonter le vent par le flanc nord du pic du Moine ». Il ne faut pas avoir peur des images : « La tempête se déchaînait autour de nous comme elle grondait en moi », « Mes colères passées et présentes fusionnèrent en un magma bouillonnant ». Mais quoi ! c’est romanesque…

     

    Évidemment, on s’agace un peu de constater que le narrateur croit qu’une guêpe perd son dard quand elle pique (pour un enfant de la campagne…), confond marier et épouser, morbide et macabre, amener et apporter, pense que « les nuages (…) bombardent des gouttes [d’eau] ». Rappelons-nous cependant qu’il n’a que dix-huit ans au moment des faits qu’il rapporte. À cet âge on est exalté et peu porté sur la grammaire. L’adolescence, encore elle… Elle passe. Attendons la suite.

     

    P. A.

     

    Illustration de Joubert pour la collection « Signe de piste »

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    2 commentaires
  • https://fr.wikipedia.orgIl doit rembourser une grosse dette : un prêt étudiant contracté pour financer ses études de cinéma. Le voilà donc condamné à gagner de l’argent. Comme il peut : à coups de petits boulots mis bout à bout. On le verra ainsi successivement serveur, faux consommateur censé pousser les vrais clients à boire certaine marque d’apéritif, ouvreur dans un théâtre, livreur, assistant caméra sur un tournage…

     

    Des métiers où on s’agite beaucoup. D’ailleurs, même quand il ne travaille pas, il arpente frénétiquement la ville. Et le livre, du début à la fin, suscite, à l’image de la vie de son héros anonyme, une impression tout à la fois de mouvement et de surplace. Pas d’indication de genre littéraire en première page. Est-ce, comme le prétend pourtant la quatrième de couverture, un (premier) roman ? Ou plutôt une suite de tableaux ? Un poème urbain ? Un peu tout ça, le texte naissant de la tension entre ces différentes formes.

     

    Marcher dans la ville

     

    Du roman qu’il aurait pu être subsistent quelques traces en forme de fictions esquissées : une vengeance (modérée) contre le banquier du prêt étudiant, retrouvé dans un bar ; une fille qui tente (en vain) de s’immoler par le feu. Car il y a aussi une fille, elle restaure des statues, jusqu’à ce qu’elle perde son emploi quand « les rues se vident pour faire passer la maladie ».

     

    Des rues, une ville, quelle ville ? On y trouve une « Grande-Place », un « front de mer », des ascenseurs, une cathédrale qui brûle, un métro, bref, comme dans le film au tournage duquel participe le héros, « la ville sert de décor mais il ne faut pas la reconnaître ». C’est une cité de maintenant, en équilibre instable entre passé et présent, prospérité et précarité. Des restaurants branchés ouvrent dans d’anciens faubourgs, « mélange pendant longtemps de misère, de prostitution et d’ateliers d’artisans ». « Beaucoup de beaux appartements (…) servent maintenant de bureau », et le quartier du port juxtapose « un centre commercial, (…) des bureaux, une salle de spectacle, des restaurants (…), un musée ».

     

    Le corps et les choses

     

    Une ville dans laquelle se fondre comme dans un corps. Une ville en mouvement, comme le corps du héros. Une ville où « cacher sa tête contre les façades », où « prendre le coin de rue comme on tourne autour de sa nuque ». Lors d’un accident de vélo, le personnage « embrasse le béton froid avec son œil. Choc, à cet endroit précis où les néons se croisent. Douleur multicolore ». Le livre de Guillaume Collet se déploie dans l’infra-espace des sensations, ce sont elles qui disent l’empoignade avec le social. Car le texte se fonde sur le double refus du réalisme et du discours. La référence récurrente au cinéma n’est pas un hasard, où ce sont les mouvements de caméra et les cadrages qui expriment une vision du monde. Du septième art, notre auteur garde surtout deux choses : la lumière (toujours présente, souvent nocturne) et, avant tout, le montage. Un montage, disons, à la Dziga Vertov, fondé sur l’art du décousu, de la notation décalée — « Les nuages se retirent sans que l’on sache d’où souffle le vent » ; « Dans son dos, l’eau fait un bruit de braise ». Un désordre savant et systématique règne, que rendent encore plus sensible les phrases courtes, le rythme syncopé : « Rue étroite et vieux colonel sabre au clair. S’embrasser pour ne pas se sentir étouffer » ; « Les jambes de chaque côté et une caresse qui remonte loin dans la gorge. Rabattre la couverture, les voisins tapent. Marcher, suivre le désordre des trottoirs »…

     

    Le corps et les choses, la ville et les êtres, l’individuel et le social s’échangent et se mêlent, emportés dans le même mouvement incontrôlable. Ce phénomène s’appelait jadis aliénation. Guillaume Collet le décrit sans l’expliquer, à sa manière, nerveuse, moderne et si parlante.

     

    P. A.

     

    Illustration : Dziga Vertov, L'Homme à la caméra, 1929

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire
  • photo Pierre AhnneChez Aharon Appelfeld, l’Histoire est toujours là, mais toujours dans une sorte d’étrange distance. On est dans son ombre, et son ombre est plus vraie qu’elle-même. L’Histoire, c’est la naissance de l’État d’Israël, dans Le Garçon qui voulait dormir (L’Olivier, 2011, voir ici). C’est la Shoah, bien sûr, dans le même roman ou dans l’admirable Tsili (Belfond, 1989, voir ici). Le grand auteur israélien parle toujours de la catastrophe qu’il a vécue, mais il a inventé une façon d’en parler qui n’appartient qu’à lui. Pour en explorer le retentissement, unique, et universel parce qu’unique, il procède à un double déplacement : les faits, sans être absents, se trouvent repoussés dans une manière d’arrière-plan, tandis que le récit s’installe dans une dimension parallèle à celle de la réalité ou du réalisme.

     

    « Des lueurs guérisseuses dans le ciel… »

     

    C’est le cas de façon exemplaire dans ce dernier roman, publié en 2017, un an avant la mort de l’écrivain, et traduit aujourd’hui. L’intrigue tient en peu de lignes. Elle se situe quelque part en Bucovine, terre natale d’Aharon Appelfeld. Irena est une jeune paysanne mariée à une brute. Un jour, elle trouve ses voisins, les Katz, alignés, debout, devant leur magasin, sous la garde du gendarme Illitch. Ordre des Allemands. « On ne transgresse pas un ordre donné par les Allemands ». D’ailleurs, vu que « ce sont des gens cultivés », « ils n’élimineront que les méchants et les profiteurs ». Le couple et ses deux filles sont contraints de se mettre à genoux. On les oblige à creuser une fosse. Ils y seront pour finir ensevelis après avoir été nuitamment assassinés, comme tous les juifs de la contrée.

     

    Ce meurtre marque une rupture dans la vie d’Irena. Elle trouve soudain le courage de fuir le village et son mari persécuteur. Commence un parcours initiatique qui la conduit d’abord chez sa tante Yanka, laquelle vit seule dans la forêt et lui apprend qu’« il y a des lueurs guérisseuses dans le ciel » ; puis chez « le Vieux », qui lui déclare : « Celui qui s’immerge dans l’eau de la rivière et contemple les arbres poussant le long de ses rives retrouve quelque chose de son monde d’amour perdu ». À partir de là, Irena erre par les campagnes, allant d’auberge en auberge et répétant partout : « Jésus était juif (…). Celui qui s’en prend aux juifs s’en prend au corps de Jésus. Maintenant que les juifs ont été assassinés, il faut faire attention à leurs esprits ». Les femmes, paysannes ou prostituées, l’écoutent. Les hommes la chassent et la brutalisent. Elle mourra du typhus, haïe des uns et vénérée des autres.

     

    « Des visions se sont nichées en moi »

     

    On voit d’où vient ce personnage. Il s’inscrit dans la tradition slave des êtres simples qui, illuminés, se voient revêtus d’une dimension christique. Tout le livre se déploie dans l’espace de cette contradiction entre simplicité et mysticisme. Tout est à la fois concret, quotidien, et baigne dans une atmosphère tenant à la fois du conte merveilleux et du récit biblique. Pas un soldat ni un occupant dans cette étrange campagne. Où sommes-nous ? Dans l’Histoire et hors de l’Histoire. Dans la réalité et dans le rêve, l’écriture, alternativement de ruptures et de glissements, effaçant toute solution de continuité entre l’une et l’autre. « Un épais silence recouvrait de nouveau la cour et la maison. Irena se souvint de son cauchemar matinal », dit le narrateur. Ou encore : « Les lueurs bleutées du soir flottaient sur les cimes, faisant surgir en elle d’autres années qui s’étaient effritées… » À chaque fois, le silence ou le soir réels sont de plain-pied avec le cauchemar ou le passé revenu. « Des visions se sont nichées en moi avec leur flot de couleurs et elles ne me laissent pas en paix », explique Irena. Et, à propos des juifs assassinés : « Il faut les laisser s’installer aux fenêtres, marcher dans leurs cours ou leurs maisons abandonnées ».

     

    Car on est aussi, naturellement, en même temps parmi les vivants et au milieu des morts. « Leurs visages ne me quittent plus », dit l’héroïne en parlant de ses voisins. Et monsieur Katz, rencontré un jour dans la campagne, déclare ; « Nous ne pouvons pas mourir (…). Parce que l’on ne nous a pas donné la mort comme il faut ».

     

    À côté du monde réel, Aharon Appelfeld en édifie un autre. Ici, c’est le monde d’Irena. Dans son esprit, la Bucovine prend des allures de Terre sainte, et le Pruth, où elle se baigne, devient un autre Jourdain. « Je ressens un grand soulagement, comme si je venais d’être baptisée par Jean le Baptiste », dit-elle. Cet autre monde tout baigné de lumière et d’eau est comme le décryptage du monde réel et sa vérité plus profonde. C’est aussi de la littérature que nous parle Aharon Appelfeld. Et il lui confie une mission qui l’élève au plus haut d’elle-même, voire au-delà.

     

    P. A.

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire