• Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    Patrick Boman ne dédaigne pas l’imaginaire. Voir, entre autres, sa série policière mettant en scène l’inspecteur Peabody, parue chez divers éditeurs, dont Picquier, entre 2000 et 2012. Mais c’est surtout comme écrivain voyageur que cet auteur prolifique (plus de trente titres à son actif) s’est fait connaître. Un voyageur qui met son moi entre parenthèses pour s’ouvrir plus largement aux lieux qu’il évoque, dans des récits où l’intérêt pour la dimension socio-historique se mêle au sens aigu, voire poétique, des objets et des lieux. C’est cette méthode qu’il applique aux pays lointains (Thé de bœuf, radis de cheval, récit d’un tour du monde paru au Serpent à Plumes en 1999) ou moins lointains (Trieste en sa lumière, Gingko, 2017, voir ICI), parfois même tout proches (Cœur d’acier, Paysages d’hiver en Champagne-Lorraine, Arléa, 2011).

     

    Pour en savoir plus sur l’homme et son œuvre, on peut lire ou relire l’entretien qu’il a accordé à ce blog.

     

     

    photo Léa Boman

     

     

    « Parlez-moi d’moi, y a qu’ ça qui m’intéresse »…

     

    … comme disait une chanson de Guy Béart. Car seuls les plus grands tartufes de la gent écrivassière prétendraient ne pas prendre plaisir à parler de leurs livres. Leur ego souffreteux, trop souvent malmené par leurs ventes médiocres, la perfidie mielleuse et la pingrerie étonnante trop fréquentes chez leurs éditeurs, le désintérêt croissant de lecteurs en nombre toujours décroissant, et les langues de pute acérées de leurs confrères et consœurs, ne peut que s’en trouver chatouillé, titillé, brossé dans le bon sens, massé, parfumé, oint, bref cette auto-évocation ne peut qu’apporter…

    … ce que le Psaume cxxxiii  nomme de l’huile sur nos barbes ! Tapis rouge ! Une limousine nous attend à l’aéroport pour nous déposer dans un quatre-étoiles (à rebours des bouges que nous fréquentons d’ordinaire), dans l’hypothèse maximale nous siégeons en gloire sous le grand bouddha d’un musée d’ethnologie, nous piapiatons doctement, apportons des réponses pleines de sel à des questions d’une pertinence remarquable, évoquons avec un demi-sourire ému des anecdotes qui nourrirent l’Œuvre, affectons une modestie aux antipodes de la boursouflure à proprement parler abjecte caractérisant notre moi le mieux caché, bref nous jouissons de ce quart d’heure warholien… tout en matant en douce les appas de l’attachée de presse et en attendant avec une impatience bien dissimulée l’heure du premier verre.

    Pourtant, comme toutes choses en ce monde, ce « Parlez-moi d’moi » qui nous ravit est ambivalent au plus haut point. Car, a contrario, la séance peut tourner au vinaigre, et là, l’huile sur les barbes laisse place à « Enveloppons-nous de sacs et couvrons-nous de cendre […] en poussant avec force des cris amers » (Esther, iv, 1), et lacérons-nous les nichons pour faire bonne mesure. Le ou la journaliste qui vous interroge n’a sûrement pas lu le livre, au mieux l’a feuilleté « d’un derrière distrait », ne sait pas du tout de quoi il est question et s’en contrefout royalement, de toute façon est d’une ignorance crasse et « prend Le Pirée pour un homme ». Il ou elle vous posera, en jetant des coups d’œil en coin à sa montre, des questions ineptes auxquelles vous ne pourrez qu’apporter des réponses de même farine, et vous anticiperez l’ampleur de la catastrophe que représentera l’article à paraître. Si la scène se déroule « sur » (halte au « surisme » ! « Mais c’est un autre débat ») un Salon, gageons que l’accès à votre stand sera bloqué par la file d’attente s’allongeant devant un écrivain à succès, qu’à portée d’oreilles un plumitif ou un commercial bonimenteront de façon insupportable, que les rares badauds palperont votre Ouvrââge d’un air dégoûté avant de le reposer en feignant de ne pas vous voir, que les bretzels seront mous et que le vin sera tiré d’un cubi dont un clochard ne voudrait pas. D’ailleurs un vent glacial parcourra les travées et on éteindra les lumières.

     

    Patrick Boman

     

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  • commerces-immarcescibles.blogspot.comÇa faisait un moment qu’on la sentait tourner autour d’un tel livre… En 2013, dans La Tête haute (1), Emmanuelle Lambert déguisait en roman la vie de Betty, sa grand-mère maternelle. En 2019, dans son bel essai, Giono, furioso (2), parlant du père de l’écrivain provençal, elle évoquait fugitivement les moments passés à l’hôpital au chevet de son propre géniteur, en route vers la mort. Elle le rappelle dans ce livre-ci, où ce père et cette mort occupent la place centrale.

     

    L’âne, la mangouste et les institutrices

     

    Ce livre-ci. Mais quelle sorte de livre ? Ni un roman ni un essai. Un portrait ? « Je serais bien en peine de faire un portrait de mon père sans penser qu’il est faux (…). Même ce "il", qui présuppose une unité, est une fiction ». Un tombeau, comme au XVIIe siècle ? Il est question de tellement d’autres personnes, à part le père : de Betty, qu’on retrouve, de Dina, l’autre grand-mère, de la mère et des femmes lumineuses de sa famille, du romanesque grand-père paternel, qui fut trapéziste et musicien…

     

    Alors, un récit d’enfance ? Pas seulement non plus, même si l’on y parle des dimanches qui s’écoulent « dans l’appréhension du lendemain et la grisaille passée au chaud du temps qui s’étire », de L’Empire contre-attaque et de « l’odeur alcoolisée et saturée du mélange de parfums divers » qui régnait dans le magasin Aux Dames de France. En fait, Emmanuelle Lambert reste fidèle à ce qui est décidément sa manière : pas de côté, ruptures, fragments accumulés. Une manière qui convient à son sens de la scène, du détail, comme à son goût pour la lumière et les couleurs. Et qui, surtout, rejoint ici le fonctionnement de la mémoire, où l’âne de la comtesse de Ségur, « la mangouste de Kipling », « les rollers », « le chien, les institutrices, les tortues, les fleurs » coexistent « en stricte équivalence ».

     

    « La vie qui passe, ça coûte… »

     

    Il y a, bien sûr, un fil conducteur : du dimanche au vendredi, les six jours qui vont de l’arrêt des traitements à l’issue fatale. Ils sont rythmés par les heures dans la chambre, à suivre le travail de la mort (« C’est que, la vie qui passe, ça coûte. Qu’elle surgisse ou qu’elle se retire, ça traverse la viande et les os »). Mais ce récit d’un acheminement vers la fin est coupé de retours en arrière, d’éclats du passé, juxtaposés selon le principe de l’association libre. Travail de la mort et travail de la mémoire avancent de conserve, et, peu à peu, la narratrice construit, ou fait construire à son lecteur, un édifice subtilement composite. On y voit se dessiner, à coups d’instantanés précis, une image, malgré tout, du père. Pas plus qu’elle ne cherchait à rendre Giono sympathique, Emmanuelle Lambert n’atténue les contradictions de cet informaticien « fou de seience-fiction, de rock et de jeu d’échecs », boulimique de lecture, « ersatz agité de John Lennon », chaleureux et enthousiaste mais capable aussi « de promesses trahies et de mots durs » lors de sa séparation d’avec la mère. Laquelle est très présente, comme tant d’autres figures, dont certaines évoquées plus haut. Et ce sont également les images de plusieurs époques qui surgissent, dans ce texte où se superposent les plans familial, historique et individuel.

     

    Dans cet ordre. Car celle qui parle se voit comme le produit de multiples environnements croisés, dont chacun change à son propre rythme. Si c’était un autoportrait, ce serait un autoportrait en mouvement : une femme advient progressivement, qui fut d’abord « le garçon de [son] père », chargé de « vivre avec lui l’envers heureux de son enfance » délaissée, avant d’accéder, au contact des femmes qui l’entouraient aussi, à une « colère » qui se transformera en « programme ». Évolution résumée par une belle formule presque finale : « Savoir qu’il m’avait toujours aimée, à sa manière brouillonne et généreuse, m’a autorisée à me libérer de son amour ».

     

    P. A.

     

    (1) Les Impressions nouvelles, 2013, voir ici

    (2) Stock, 2019, voir ici

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  • photo Pierre AhnneLes éditions Delcourt sont devenues, il y a quelque temps déjà, le groupe Delcourt, qui, si j’ai bien suivi, se ramifie en collections, dont l’une, Les Avrils, publie sous ce seul label, cet automne, un premier roman. À le lire, on ne peut s’empêcher de penser à Leurs enfants après eux (1), où Nicolas Mathieu racontait, sur fond de région en crise, la vie de plusieurs individus pris au sortir de l’adolescence. Mais, ici, si le milieu social est plus ou moins comparable, le titre renvoie à une double appartenance communautaire ; et à un double huis clos — la famille, le quartier.

     

    Ungemach et Hildenbrandt

     

    En bordure de Strasbourg, entre le plutôt chic Wacken et le vaste territoire des institutions européennes, s’étend une sorte de village dont les rues ont des noms de fleurs et les maisons de faux airs de campagne et de conte de fées. C’est la cité Ungemach. Elle fut édifiée entre les deux guerres, à l’époque où fleurissaient un peu partout d’autres cités-jardins, nées sous le signe du paternalisme, de l’hygiénisme ­— voire de l’eugénisme, comme pourrait le suggérer l’inscription figurant sur la stèle où le fondateur de celle-ci a résumé ses intentions : « Aider de jeunes ménages en bonne santé désireux d’avoir des enfants et de les élever dans de bonnes conditions d’hygiène et de moralité ».

     

    Le Strasbourgeois que je fus moi aussi a reconnu ces rues qui se croisent à angle droit autour d’une place carrée où, en fin de journée, la jeunesse vient s’ébattre. Je ne m’étais jamais dit que je parcourais « un de ces endroits où les enfants enseignent cruellement aux autres enfants à ne pas circuler seuls », mais je veux bien le croire. Dan Nisand ajoute, toujours à propos de sa cité à lui, transposée aux confins de Mulhouse et rebaptisée « cité Hildenbrandt » : « Être d’Hildenbrandt [est] une condition collective qui fin[it] toujours par se manifester, parce qu’elle [est] votre définition ». Nous voilà prévenus.

     

    Un curieux personnage d’intellectuel, fourvoyé dans ce quartier « où les rupins hésit[ent] à scolariser leurs enfants », prête sa voix à notre jeune auteur pour brosser, à grands traits précis, l’histoire de l’endroit. Et, à l’arrière-plan, c’est l’histoire de toute une région qui s’esquisse, dans laquelle Dan Nisand ancre résolument son propos : pas de personnes issues de l’immigration, ici, on s’appelle « Pfefferkopf », « Issler », « Moos », « Munkensturm », et on ponctue son discours de « Wie geht’s ? », de « langsam », voire de « v’r dammi ».

     

    « Le troisième fils »

     

    Au cœur de sa cité, l’auteur plante le monument aux morts réellement dressé au centre de Strasbourg, et qui représente la patrie en pieta pleurant ses deux fils. C’est qu’« il s’en faut de beaucoup que tous nos morts l’aient été pour la France », comme le rappelle un personnage. Mais l’image articule aussi, astucieusement, l’Histoire collective et l’histoire qu’on veut nous conter. « Et le troisième fils, où est-il ? » se demande en effet le héros du roman. Car, chez lui, ils sont trois : les Ischard, drôle de nom, qui suffit à les singulariser dans le contexte évoqué plus haut. La mère est morte prématurément d’un arrêt du cœur, ce qui est d’autant plus dommage qu’elle était la seule vraiment fréquentable dans la famille. Il nous reste donc : un père, catatonique ; un frère, Virgile, grosse brute dépressive, engagée dans la Légion pour cause d’amour contrarié (Nelly, « la voyoute en chef »), et de retour après un probable passage par la prison ; un autre frère, Jonas, semi-délinquant d’une méchanceté pathologique ; enfin, le petit dernier, Melvil, que ses frères surnomment « Caillette », voire, dans leurs grands jours, en hommage à ses talents de ménagère, « petite sœur ». C’est lui le héros.

     

    Le problème de Melvil, incapable de violence, c’est de savoir s’il est ou non un (vrai) Ischard. Il hésite entre la fascination qu’il éprouve pour ses frères, pour leur brutalité, pour la terreur que leur seul nom éveille dans la cité, et les autres horizons que lui ouvrent, chacun à sa manière, ses seuls amis : William, l’intello déjà mentionné, et Hippolyte, jeune handicapé méprisé de tous. Pas vraiment d’intrigue dans tout ça, mais, coupée de brefs et trompeurs retours d’espoir, une série de catastrophes prévisibles. Car le vrai sujet de ce roman, très sombre malgré sa tonalité occasionnellement truculente, c’est le destin. Les Ischard sont des sortes d’Atrides, et, pour les évoquer, la chronique familiale emprunte ses accents à la mythologie : « Tout est né du père, pour ainsi dire jamais né lui-même, mais plutôt apparu, à une date consignée comme celle de sa venue au monde, parmi la graine surnuméraire de l’Assistance » ;  lorsque les frères débarquent au bistrot du coin, « c’est comme si, à la manière dont la foudre se répand dans le ciel et élit au hasard un lieu pour frapper, le cœur battant du monde s’invitait par caprice entre les murs ». Virgile sent « son âme s’écoul[er] de lui comme une baignoire qui se vide » ; chez Jonas, tout est question « de nerfs » ; « Faut-il [leur] en vouloir d’être ce qu’ils [sont] ? » ; ils n’en sont « pas plus responsables que le granit d’être granit ». La citation de Thomas Mann, placée en exergue, nous avait avertis : « Certains êtres s’égarent nécessairement parce qu’il n’y a pas pour eux de vrai chemin ».

     

    Melvil le chroniqueur

     

    Évidemment, on frôle parfois de près le glauque, le mélo, et même à l’occasion l’emphatique. Mais c’est un peu la loi du thème, et celle du genre : après tout, Dickens aussi, grand patron des auteurs de drames sociaux, donne quelquefois dans le mélo. Comme, au cinéma, Fassbinder, auquel on songe aussi de temps à autre.

     

    Melvil ne s’appelle ni Rainer ni Charles, mais, enfin, il s’appelle Melvil. Il n’agit pas, il parle, il observe, et se raconte à lui-même, obsédé autant que révulsé, « la glorieuse chronique des Ischard »… Le regard juste assez distant d’un écrivain en devenir, l’hérédité, la classe sociale, l’Histoire, le tout habilement fondu dans un récit coloré et brutal : voilà un début qui ne manque ni de culot ni de panache. On attend la suite.

     

    P. A.

     

    (1) Actes Sud, 2018, voir ici

     

    Illustration : la cité Ungemach, à Strasbourg

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  • Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    Gilles Sebhan, qui fut le premier à accorder un entretien à ce qui était alors La Petite Revue littéraire d’Ahnne et Pétel, a aussi été le plus rapide. Son œuvre littéraire (il est également peintre) compte à présent une quinzaine de titres. Elle a commencé sous le signe de l’autofiction (La Dette, Gallimard, 2006, London WC2, Les Impressions nouvelles, 2013), dont, pendant longtemps, elle s’est peu éloignée : même quand il évoque Duvert (Tony Duvert, l’enfant silencieux, Denoël, 2010) ou Genet (Domodossola, le suicide de Jean Genet, Denoël 2010), celui qui écrit n’est jamais bien loin, et se montre souvent penché sur son modèle. Depuis quelques années, cependant, Gilles Sebhan s’est lancé dans une série policière intitulée Le Royaume des insensés et publiée aux éditions du Rouergue (quatre volumes parus à ce jour). Mais ses thèmes et ses centres d’intérêt sont toujours les mêmes : l’art, la transgression, la vie de ceux que la société échoue à faire entrer dans ses cadres : enfants, fous, migrant, créateurs…

     

     

    Gilles Sebhan, aimez-vous parler de vos livres ?

     

     

     

     Pseudo

     

     

                1.

     

                Longtemps mes élèves n’ont pas su que j’écrivais. Pourtant, l’intuition ne leur manquait pas. Ils me répétaient souvent vous devriez être acteur, vous devriez travailler à la télé mais surtout vous devriez écrire des livres et bien sûr quelque chose en moi n’a pas résisté, et j’ai fini par répondre qu’est-ce qui vous dit que ça n’est pas déjà le cas ? Est-ce l’hubris qui a parlé en moi ? Pourquoi voulais-je être reconnu d’eux alors que la teneur même de ce que j’écrivais, des récits pour le moins intrépides, me condamnait à l’enfer des bibliothèques ? Je trouvais ça étrange et pourtant je devais admettre que ma littérature était du genre qu’on ne met pas entre toutes les mains.

     

                Il y avait bien sûr une jubilation à jouer double jeu. C’était presque comme un tour de magie et ce que j’avais d’abord pris comme une amputation, celle de mon nom, se révélait une source de plaisir. Un comédien veut-il ôter son masque ? Il regarde à travers celui-ci le monde et savoure les mines que font les spectateurs aux facéties de son personnage. Il s’amuse de la confusion. Il sait que ce qu’on regarde, ce n’est jamais lui mais un double imaginaire. De même, je prenais plaisir à ce que tous, élèves, collègues, agents de service aussi bien que proviseur, s’adressent à moi en ne voyant que la moitié de moi, tandis que l’autre se cachait dans l’ombre.

     

                Au fond, il y avait quelque chose d’assez puéril là-dedans. C’était encore le fantasme du héros aux pouvoirs secrets. Je me souviens que ma mère m’avait dit pour me rasséréner lors de l’achat de ma première paire de lunettes que je ressemblais à Clark Kent, le journaliste qui se transforme en Superman. Je me voyais tel un Clark Kent professeur qui doit prendre garde à ne pas laisser dépasser sa cape de superhéros. Ces fantasmagories de gosse ne nous quittent pas avec l’âge. Elles prennent simplement des formes inattendues, parfois drôles mais aussi pathétiques. Je me disais qu’un immense succès m’attendait. Solennellement je remercierais mes élèves en leur disant que je les quittais. Et contrairement à ce professeur qui s’était jeté par la fenêtre, je m’envolerais majestueusement avec ma cape bleue vers le ciel de la renommée.

     

                2.

     

                En somme, l’usage d’un pseudonyme m’apparaissait à présent comme une bonne solution. Si l’on m’appelait au téléphone, je savais immédiatement qu’on s’adressait à l’écrivain et pas au client souhaitant faire remplacer ses fenêtres ou changer son abonnement Internet. Ce pseudonyme me constituait entièrement comme une personne nouvelle, ce n’était pas l’équivalent d’un personnage, car j’étais bien réel en tant qu’écrivain. Mais je ne devais cette identité qu’à moi-même. C’était un sentiment de liberté d’autant plus fort que cette part-là échappait à l’administration. Ce pseudonyme n’avait ni grade ni échelon, ni numéro de sécurité sociale, il n’appartenait pas à ce monde. Il existait dans une vie parallèle où l’importance des choses était strictement inversée.

     

                Mais ce pseudonyme était un secret. Et comme tout secret, il continuait de me brûler les lèvres. Il m’incitait à jouer avec le feu. Un petit jeu s’était ainsi établi cette année-là avec un groupe d’élèves à qui j’avais eu le malheur de lâcher l’aveu que j’écrivais des livres. C’étaient trois ou quatre garçons qui venaient régulièrement en fin d’heure me supplier de leur révéler ce que j’avais écrit. Ils étaient allés en librairie en donnant mon nom, mon vrai nom, évidemment sans succès. Je ne sais plus s’ils avaient regardé sur Internet. Mais ils étaient rentrés bredouilles et cette énigme, je le sentais bien, les rendait fous. Cela avait créé un phénomène étrange, une surchauffe qui rejaillissait sur l’atmosphère des cours et faisait frémir d’une façon particulière tout ce que je pouvais dire, comme si se cachait au milieu des propos les plus anodins la clé d’une énigme. Dans cette quête du saint Graal, les élèves chevaliers avaient décidé de suivre chacun sa route. En catimini, l’un ou l’autre venait me voir, me faisait une sorte de cour effrénée, me jurant le plus absolu silence au cas où je leur confierais la vérité. Que cherchaient-ils ? Pourquoi était-ce si important pour eux ?

     

                Parmi eux se trouvait un garçon qui, ne suivant aucun de mes conseils, est devenu à son tour professeur de français et a fini par écrire plusieurs critiques sur mes livres. J’en ai souri. Finalement cela avait eu lieu. Mes élèves, dans un vertige temporel, étaient devenus mes lecteurs. Ils avaient relié les deux faces de ma personnalité et n’en avaient pas été traumatisés. Mais cela ne valait que pour le passé.  Au présent, chaque fois que cela se produisait, chaque fois que des élèves apprenaient que j’étais écrivain et découvraient ce que j’avais écrit, cela créait comme un mini-séisme dont je devais endurer les conséquences en espérant que tout ne finisse pas par s’effondrer.

     

                3.

     

                Car il était illusoire de penser que je resterais caché durablement sous un nom d’emprunt. Mon anonymat n’a pas fait long feu. J’avais eu la faiblesse, mais comment faire autrement, de poser pour des photos de promotion et l’une d’elles s’est retrouvée, sans que je sois du tout averti, dans un magazine qui circulait dans les foyers un peu bourgeois de la ville. Je me souviens que nous étions au mois de juin, j’ai reçu un appel d’une collègue qui se trouvait dans la confidence. Elle m’a téléphoné comme dans ces films où une femme derrière des verres fumées avertit un agent secret qu’il est grillé. Elle venait de voir mon portrait photographique accompagnant un article sur le présentoir de la médiathèque. Elle s’était arrangée pour le subtiliser et avait arraché la page en question. J’ai dit tu as bien fait, sans songer que ce magazine existait à plusieurs milliers d’exemplaires et allait se diffuser dans toute la ville.

     

                C’est Jim G*** qui le premier est tombé sur l’article. C’était un élève brillantissime qui est devenu philosophe. A l’époque, je me souviens qu’il tournait un petit film avec quelques amis et je ne sais plus pour quelle raison nous nous étions retrouvés sur un terrain vague près d’un cirque pour fêter la fin d’année avec sa classe de terminale. Il savait. Je l’ai tout de suite compris. Le sujet n’est pas venu immédiatement mais finalement il m’a dit monsieur j’ai vu votre article et je tenais à vous féliciter. Au lieu de sourire et de le remercier, là sous le soleil, près de ce cirque de banlieue, je me suis senti devenir pâle comme un mort et j’ai balbutié que je préférais ne pas en parler.

     

                On ne peut mesurer la force de la rumeur. Elle a débuté il y a une vingtaine d’années, ce jour de juin près d’un chapiteau au milieu d’un terrain vague et elle n’a pas cessé depuis. Elle m’environne et me guette, elle déboule sans cesse et sans prévenir. Au fil du temps, c’est devenu un bruit de fond. Nous sommes plusieurs semaines après la rentrée, j’attends comme habituellement les élèves de seconde, plutôt sympathiques, mais quand ils arrivent ils semblent surexcités sans raison et font un raffut incroyable en s’installant. Ils me regardent de biais et font des mines. Voilà, il ne m’en faut pas plus pour savoir qu’ils viennent d’apprendre la rumeur, qu’ils m’ont découvert. Je sais qu’ils savent. On tente de m’en parler. On veut m’extirper des informations. Au choix je réponds je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler ou bien avez-vous votre carte de presse. J’accompagne toujours ma répartie d’un sourire entendu. Pour qu’on sache bien que c’est du second degré. Et cela suffit généralement à désamorcer les demandes trop pressantes. Parfois on tente le tout pour le tout. C’est en fin d’heure, un élève s’approche pour se faire dédicacer un livre. Le problème, c’est que ce que renferme ce livre est d’une telle indécence que l’idée même que l’élève ait pu poser les yeux sur de telles pages me fait rougir. Mais je n’ai pas le cœur de refuser cette dédicace qui pourtant est un aveu.

     

    Gilles Sebhan

     

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  • www.europages.fr« Quand Rosa et moi étions neuves… » Dès les premiers mots du nouveau roman de Kazuo Ishiguro, on comprend l’essentiel. Qui pourrait être neuf, en effet, et le dire, sinon un être créé de main d’homme, une intelligence artificielle dans un corps, pour gracieux qu’il soit, fait de simple « tissu » ? On comprend donc cela. Mais on voit surtout, immédiatement, à l’usage d’un simple adjectif, quelle économie de moyens et quelle efficacité vont présider aux presque 400 pages qui suivent.

     

    Donc, Klara, qui parle ici, est une AA : une « Amie Artificielle », conçue pour servir de compagne attentive à des enfants ou à des adolescents. Dans le monde où elle vit, s’ils ne veulent pas risquer d’être « substitués », mieux vaut, pour les humains, avoir été « relevés », c’est-à-dire avoir bénéficié de « l’édition génétique artificielle ». Au contraire de Rick, son voisin et ami d’enfance, Josie, qui, accompagnée de sa mère, a choisi Klara dans « le magasin », est « relevée ». Seulement, l’opération ne va pas sans risque. Sa sœur, Sal, semble avoir succombé, après avoir subi le même traitement, au mal dont elle souffre à son tour et qui pourrait bien l’emporter. Klara réussira-t-elle à sauver Josie ? Ou devra-t-elle, à sa disparition, la remplacer, les données de l’AA étant alors transplantées dans le corps fabriqué à l’image de l’ado de départ par monsieur Capaldi, espèce de docteur Miracle ami de la famille ?

     

    Dans la tête d’un robot

     

    On le voit : ce pourrait être une dystopie, ou un autre de ces récits qui recyclent en littérature générale les sous-genres de la science-fiction, comme on en voit de plus en plus. Mais tout est si proche de nous, si peu technologique, si avare en gadgets et en bavardage sociétal… Ce pourrait aussi être un thriller, tant le Prix Nobel 2017 est habile à tisser un récit palpitant, semé d’indices quasi subliminaux et de fascinantes zones d’ombre. Mais il le fait à partir de gestes si quotidiens, de conversations, d’actions si minuscules ou peu spectaculaires…

     

    Au demeurant, qu’il y ait des zones d’ombre, c’est normal : la narratrice est un robot, ce qui constitue une bonne garantie contre la psychologie et le commentaire explicatif. Malgré sa perfection technique, Klara a quelquefois des accrocs dans la vision. L’espace lui apparaît alors divisé en « boîtes », en « segments de forme irrégulière » qu’elle a du mal à assembler. La mère de Josie et monsieur Capaldi lui exposent-ils les vues qu’ils ont sur elle ? « Dans plusieurs des boîtes, [leurs] yeux [sont] plissés, alors que dans d’autres ils [sont] grands ouverts, immenses ». Car les émotions de Klara se traduisent en perceptions — déformation d’objets, surgissement d’images, de souvenirs redevenus soudain concrets et présents.

     

    Je est-il un sujet ?

     

    Forcément, elle ne sait pas tout, et construit, à partir de ce qu’elle connaît, des hypothèses — comme le lecteur lui-même, à partir de ce qu’elle dit et des bribes d’informations malignement distillées par l’écrivain britannique. Ainsi, puisque le soleil apporte à Klara et à ses semblables son « nutriment », il devrait, dûment supplié, et rétribué par le sacrifice adéquat, sauver, dans sa « bonté », Josie… Absurde, bien sûr. À moins que… Klara est, en même temps, d’une intelligence supérieure, capable de saisir avec une pénétration plus qu’humaine, chez les hommes, les sentiments et les intentions les plus dissimulés aux hommes eux-mêmes. Au point que « Tu as sans doute raison » est une des phrases qu’ils sont le plus souvent amenés, après réflexion, à lui adresser.

     

    Kazuo Ishiguro ou l’art de la première personne… En l’occurrence, cet art est porté à une sorte de sommet. Cependant il se déploie dans tous les romans de l’auteur. Qu’on remonte jusqu’à Lumière pâle sur les collines (1982, Folio 2009) et à Un artiste du monde flottant (1986, Folio 2009), ou qu’on songe au plus connu Les Vestiges du jour (1989, Folio 2010), tout est toujours dans les non-dits de locuteurs embarrassés. Amour, fascisme à la japonaise, sympathies de l’aristocratie britannique pour le nazisme, l’essentiel passe dans des allusions et des phrases lâchées comme malgré soi. Ici, le vrai sujet tient tout entier dans un certain usage de la grammaire. Klara dit je. Cela fait-il d’elle un vrai… sujet ? Elle parle à la première personne, mais qu’est-ce qu’une personne ? La question si actuelle dont il paraît traiter, Ishiguro en fait une question tout court.

     

    De l’homme comme effet secondaire

     

    Et quelle question ! Qu’est-ce qui fait la spécificité de l’être humain ? Monsieur Capaldi déplore qu’une part de lui-même « s’obstine à croire qu’il y a quelque chose d’inatteignable au fond de chacun de nous ». Car, en réalité, « il n’y a rien à l’intérieur de Josie que les Klara de ce monde ne soient capables de continuer ». Si Klara est amenée à remplacer Josie, elle ne sera « pas une copie. Elle sera exactement la même ».

     

    Les AA peuvent devenir un autre. Voici donc Klara devant la tentation de l’humanité. Elle y renoncera, par amour, comme une Petite Sirène inversée. Et découvrira à cette occasion que le propre de l’homme n’est pas d’aimer — ça, les AA peuvent le faire aussi, et beaucoup mieux —, mais de pouvoir constituer un objet d’amour. Si elle devenait Josie, elle « serait aimée plus que n’importe quoi d’autre dans ce monde », prétend la mère. Mais Klara elle-même comprend que tel ne serait pas le cas, que monsieur Capaldi « cherchait au mauvais endroit », et que l’irremplaçable, chez Josie, ne résidait pas en Josie elle-même, mais « dans le cœur de ceux qui l’aimaient ». L’humanité comme effet du regard de l’autre… Conclusion ambiguë, somme toute assez cruelle, dérangeante et peu consensuelle. Bien faite pour tenir lieu de morale à un grand roman.

     

    P. A.

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