• photo Pierre AhnneCette fois-ci, on dirait que c’est fini pour de bon… Après le dénouement de l’histoire proprement dite, une fois que ceux qui devaient mourir sont morts, que ceux qui devaient s’évanouir dans la nature l’ont fait, que quelques ouvertures judicieusement ménagées ont laissé entrevoir quel serait le destin probable de chacun, Gilles Sebhan continue, sur deux ou trois chapitres, pour un rituel exalté et un brin lyrique, comme il les aime. Des enfants enterrent un enfant. Et cette cérémonie signifie peut-être, avec la fin du quatrième volume, celle du Royaume des insensés dans son ensemble.

     

    Univers parallèles

     

    Si tel est bien le cas, l’auteur a voulu terminer sur le monde parallèle et presque souterrain qui n’aura cessé de se déplier et de s’étendre à côté de celui où l’intrigue policière suivait son cours — celle-ci n’étant sans doute qu’un prétexte pour mettre en scène celui-là. Il y a en effet le monde des enfants, fous ou, ici (mais « par bien des aspects », c’est un peu pareil), migrants, qui espèrent un passage incertain au-delà de la Manche. Entre ceux-là, une mystérieuse complicité, des contacts étranges et quasi-télépathiques, un langage commun, des rêves excessifs. C’est dans cet univers que nous retrouvons l’énigmatique Ilyas, ou Théo, fils perturbé d’un policier en crise et d’une mère homosexuelle.

     

    Et puis, il y a le monde des grands, policiers, justement, ou mafieux vaguement russes, qui poursuivent de leur côté leurs jeux de grands : meurtres (toujours atroces), trafics d’organes, enquêtes, coups de pistolet, de couteau ou, plus original, de stylo — « La plume en or 24 carats se planta dans la gorge de l’homme »… Tout en respectant impeccablement la loi des péripéties, des coups de théâtre et des suspenses, Sebhan s’amuse de formules et de situations bien connues du côté de la réalité où vivent le lieutenant Dapper (père de Théo), ses collègues, ses ennemis, ou Marlène, l’ex-victime devenue meurtrière et maintenant bientôt mère (quoique Marlène soit un peu une enfant elle-même…).

     

    Culte inconnu

     

    On pourrait appeler ça un cycle romanesque. Mais Gilles Sebhan et ses éditeurs préfèrent parler de série. On connaît ma méfiance pour ce genre, d’origine télévisuelle, et pour ses deux dangers congénitaux : l’étirement en longueur et la répétition. Le premier risque, on peut y échapper au prix d’un nombre suffisant de rebondissements et d’un renouvellement au moins partiel des personnages. Sebhan, on l’a suggéré, y échappe par ces moyens. Reste le second danger. Car enfin, même quand trahisons et contre-trahisons s’enchaînent tandis que les cadavres tombent dru (Gomorra), la série, c’est tout de même un peu toujours la même chose. Justement : peut-être est-ce cela qui plaît à notre auteur. Loin de contourner le problème, il l’utilise, pour donner à sa suite romanesque une profondeur que le genre atteint, à mon avis, rarement. L’inévitable répétition, il en tire le motif musical qui est au fond celui de toute son œuvre : l’incantation.

     

    Dans tous leurs gestes et leurs actions, les héros de Sebhan semblent toujours célébrer un culte mystérieux, adressé à une divinité inconnue. Est-ce le Mal, auquel Dapper livre pourtant « un combat qui [a] lieu dans un autre temps, en un autre lieu, et qui ne trouv[e] qu’une pâle transposition dans l’univers qui l’entour[e] » ? Ou, au contraire, est-ce une forme très singulière de l’Amour ? Ce culte en tout cas a ses icônes, ses symboles à déchiffrer : le grimoire du corps supplicié, omniprésent ; l’arbre de Jessé, qui figurait au centre de La Folie Tristan ; le pont, qu’on trouve au cœur de ce livre-ci. « Il se tenait au milieu d’un pont. L’âge venait se poser sur lui comme une fine poussière (…) qui ne cessait de dégringoler sur lui tandis qu’il avançait. Entre les lattes disjointes du pont, une eau noirâtre ».

     

    Ce rêve récurrent de Dapper annonce-t-il « la métamorphose qui le rendr[a] semblable à ceux qu’il pourchass[e] » ? Ou l’image du pont symbolise-t-elle la jonction enfin possible entre le monde fou de l’enfance et celui, trop sensé, des adultes ? Ou le passage des pères aux fils, motif obsédant de toute la série ? À moins que le pont ne représente tout simplement, d’un épisode à l’autre, la série elle-même, achevant ainsi d’en faire, bien plutôt qu’une enquête policière, une quête initiatique … Quoi qu’il en soit, à la fin du volume, le lieutenant Dapper, à ce qu’il semble, atteint l’autre rive.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneCela fera bientôt trois ans qu’il nous a quittés. Mais la mort, peu avant, d’un chanteur de variété connu dans l’Hexagone a légèrement éclipsé la sienne… En décembre 2012, Le garçon qui voulait dormir, roman d’Aharon Appelfeld, était republié dans la collection « Points ». Le grand écrivain y racontait son installation en Israël, adolescent, peu après la Shoah. Au fil de constants va-et-vient entre monde des vivants et monde des morts, on le voyait conquérir une langue nouvelle, qui deviendrait celle de son œuvre ; et tout cela, comme toujours chez lui, baignait dans la fausse et lumineuse transparence des contes…

     

    Pour lire mon article d’alors, cliquez ICI.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    Soyons positifs : parmi les multiples surprises que nous réservait l’année qui s’achève, il y en a aussi eu de bonnes. D’abord, la lecture s’y est révélée une activité sinon « essentielle », au moins prisée. Ensuite, la rentrée littéraire a été riche en ouvrages intéressants. Comme tous les ans à pareille époque, en voici quelques-uns, parmi ceux qui m’ont plu et dont j’ai parlé.

     

    Autant de lectures possibles en temps de couvre-feu, avant 2021 et des jours peut-être meilleurs — c’est en tout cas ce que je vous souhaite.

     

    Rendez-vous en janvier, pour parler du nouveau Marie Sizun, du nouveau Gilles Sebhan, du nouveau Chris Kraus. De Maryline Desbiolles, de Marie Ndiaye, d’Hédi Kaddour, et de bien d’autres…

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Dans le secret des familles

     

    Fille, Camille Laurens (Gallimard)

    La vie de Laurence, entre ses parents, ses sœurs, son corps, son fils, sa fille, c’est aussi l’aventure d’un mot et la naissance d’une future (grande) écrivaine.

     

    Les Grandes Poupées, Céline Debayle (Arléa)

    Qu’est-ce que l’Indochine ? Pourquoi Josette n’a-t-elle plus le droit d’aller au Balto avec son père adoré ? Pourquoi doit-elle passer l’été avec sa mère, sa cousine et sa tante haïe ?... Une enfance des années 1950, tout en couleurs et en ruptures de ton.

     

    Les Lionnes, Lucy Ellmann (Seuil)

    On n’en a pas assez parlé… Ce long monologue intérieur d’une ménagère américaine dans sa cuisine est un des livres les plus étonnants de la rentrée. Et, peut-être, un des plus jubilatoires…

     

     

    Dans les tourments de la jeunesse

     

    Qui sème le vent, Marieke Lucas Rijneveld (Buchet-Chastel)

    Le premier roman de cette jeune écrivaine a fait grand bruit aux Pays-Bas. Il y a de quoi : un frère qui meurt, le corps qui change, les vaches décimées, la Bible… une langue exubérante et violente, la farce paysanne côtoie toujours la mort.

     

    La Ville aux acacias, Mihail Sebastian (Mercure de France)

    En 1935 paraissait en Roumanie ce roman traduit aujourd’hui pour la première fois. On y voyait Adriana grandir, hésiter entre plusieurs amours, découvrir le langage du corps… On y voyait passer les saisons, nuits d’été, songeries hivernales, mélancolie…

     

    L'Invitation à la valse, Rosamond Lehmann (Belfond)

    Retour d’une écrivaine anglaise très injustement oubliée. Olivia, dix-sept ans, va à son premier bal et y découvre, sous les apparences mondaines, le vrai monde. Subtil, cruel et plein de charme.

     

    Le même éditeur republie aussi Intempéries, où on retrouve l’héroïne des années plus tard. L’appartenance de Rosamond Lehmann au Bloomsbury Group y est encore plus sensible, dans l’habile entrelacs du dialogue et du monologue intérieur.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Face au silence des choses

     

    Okuribi, Hiroki Takahashi (Belfond)

    Faux roman d’adolescence sur fond de harcèlement scolaire, où le héros n’entre pas tant dans l’âge adulte que dans l’intimité de l’univers. Paysages, parfums, insectes, tout ici est signe.

     

    Sous la lumière des vitrines, Alain Claude Sulzer (Chambon)

    Ce sont des choses bien différentes qu’on rencontre dans le roman de l’écrivain suisse, où un décorateur de vitrines voit sa vie minuscule bouleversée par l’irruption de la modernité. L’inquiétante étrangeté des étalages d’antan, et, en filigrane, une subtile réflexion sur l’œuvre d’art…

     

    P. A.

     


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  • www.franceculture.frActes Sud et les éditions de l’Imprimerie nationale se sont associés pour réaliser cet ouvrage, consacré à ce qui est peut-être pour nous l’objet littéraire par excellence — mais qui, comme on le découvrira à la lecture, ne l’a pas toujours été. Sous la direction de Gilles Siouffi, des spécialistes tous plus titrés les uns que les autres (professeurs émérites, titulaires de doctorats divers, auteurs de livres multiples…) se sont répartis les six chapitres qui suivent et content, siècle par siècle après un chapitre sur le Moyen-Âge, les aventures et transformations du français écrit.

     

    Du latin au courriel

     

    On le voit s’émanciper peu à peu de la syntaxe latine et de la lecture à haute voix. On voit naître et évoluer la ponctuation, alors que la phrase n’est pas encore la phrase mais une « manière de parler ». Telle que nous la connaissons, ce sont les subdivisions de la période oratoire qui vont progressivement lui donner naissance ; et le carcan du vers classique contribuera aussi à lui servir de moule, la mode des maximes, au XVIIe siècle, jouant également son rôle.

     

    Ce n’est cependant qu’au XVIIIe siècle que la concurrence de la sensibilité et de la raison amènera à définir la phrase au sens moderne du mot, et au début du XIXe que les grammairiens lui donneront une structure toujours canonique aujourd’hui. Puis, à l’orée du XXe siècle, c’est l’émergence de la notion de texte comme nouvelle unité langagière. Là-dessus, montée en puissance de l’oralité, querelle de la phrase longue et de la phrase brève, crise de l’après-Seconde Guerre mondiale…, pour en arriver aux distorsions et hybridations dues aujourd’hui aux différentes formes d’écriture numérique.

     

    Qu’est-ce que la littérature ?

     

    Des questions récurrentes hantent cette épopée, comme elles sont venues régulièrement hanter ses fr.wikipedia.orghéros : comment exprimer l’émotion ? comment accueillir le français populaire et, ce qui n’est pas forcément la même chose, le français parlé ? du reste, faut-il l’accueillir ? que faire des normes ? en faut-il ?... Et de nombreux exemples tirés d’auteurs célèbres ou anonymes illustrent les propos de nos spécialistes, qui ne s’adressent pas aux spécialistes mais savent rendre un sujet pointu tout à fait accessible et, du coup, passionnant.

     

    C’est aussi qu’ils ne se limitent pas au domaine purement linguistique. N’hésitant pas à s’attarder sur le rôle de l’école, l’influence des innovations technologiques, celle de l’idéologie ou des événements historiques (exemple : inflation de la correspondance pendant la Première Guerre mondiale…), c’est une véritable sociologie historique de la langue et de ses usages qu’ils esquissent. Ainsi, bien sûr, qu’une brève histoire de la littérature francophone. C’est-à-dire, vue à partir d’une langue donnée, de la chose littéraire en tant que telle, dans son identité problématique.

     

    P. A.

     

    Illustrations :

    1) le Serment de Strasbourg

    2) manuscrit du Coup de dés, de Mallarmé (1897)


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  • twitter.comEncore une histoire de famille, se dit-on tout d’abord à la lecture de ce premier roman. La narratrice traverse la France, de Paris au Sud, pour aller annoncer à son frère, Christophe, que leur jeune sœur, Agnès, a été internée. Ce dénouement menaçait depuis longtemps de se produire. C’est une question à elle posée, le jour de la soutenance de sa thèse sur les fractales, qui a précipité les choses : « Tu vas le dire à maman ? »

     

    Ténébreuse aurore

     

    Maman a disparu on ne sait trop où, à la mort du père, emporté par la maladie mystérieuse qui le rongeait depuis des années, pendant lesquelles « il avait (…) essayé d’aider les docteurs qui s’étaient succédé en produisant régulièrement de nouvelles séries de symptômes qu’on croyait identifier enfin mais qui ne menaient à rien ». On le voit, une malédiction semble peser sur cette famille. Celle qui parle a l’impression d’être (tant mieux pour elle) « enfermée dehors » (« J’avais assiégé ma famille sans jamais pouvoir franchir les portes de son territoire »). Cette fois, elle compte bien sur son frère pour la faire entrer dans la place. C’est pas gagné : si ce solitaire se passionne non seulement pour les confitures mais aussi pour les recherches généalogiques, ce qui l’intéresse, « c’est les noms », lesquels paraissent avoir pour fonction de masquer les vies qu’ils désignent plutôt que de les ressusciter.

     

    À la fin, pourtant, dans un récit que d’autres récits enchâssés annonçaient, la vérité se fera jour, justifiant le titre de la seule manière possible sauf à y voir une antiphrase. Car la première originalité peut-être de cette affaire de famille parmi tant d’autres qui se publient, c’est sa noirceur. Bien souvent, les textes figurant en quatrième de couverture ont des formules qui laissent perplexe. Là, c’est pourtant avec pas mal de justesse que l’« ambiance oppressante » du texte est associée à « la forêt équatoriale » qu’il en viendra à évoquer.

     

    Tropiques, gouffres et fractales

     

    C’est en effet en Guyane que Pia Malaussène, fille, nous dit-on, de chercheur d’or, est allée cacher le secret si longtemps cherché par son héroïne. Ce qui lui permet d’installer un contraste signifiant entre une campagne française morne et pelée et le pays du bagne, tout en chatoiements et ailes de papillons. La forêt guyanaise, c’est oppressant, mais beau. Pour dérouler les replis de son labyrinthe tropical et familial, Pia Malaussène opte pour une phrase sinueuse, précise — parfois précieuse, comme quelques images un peu lourdes l’attestent, mais ça nous change quand même agréablement de bien des choses. On serait tenté de trouver un peu lourdes aussi les explications un brin détaillées de la fin, si l’important, ici, n’était au fond pas tant une révélation trop spectaculaire pour ne pas constituer aussi une manière de leurre, mais le chemin qui y a conduit, et qui constitue en lui-même une méditation sur le caractère problématique et fuyant de la vérité.

     

    Notre auteure use de différentes images pour en parler, ou pour dire (c’est la même chose) la façon dont elle se dérobe. Il y a les fractales d’Agnès, ces objets géométriques « infiniment morcelés », révélant « les mêmes détails à des échelles d’observation de plus en plus fines », et qui paraissent reporter à l’infini la chose à voir. Il y a les voix d’Agnès, celles qui hantent son esprit et qui, comme celles de la famille pendant les conversations creuses des dimanches, désignent les non-dits en les recouvrant. Il y a le gouffre qu’est Agnès elle-même, et que la narratrice, en voulant le sonder, approfondit (« Tourner autour d’Agnès ne creusait qu’un fossé cernant sans le toucher son être réfractaire »). Aucune de ces figures n’épuise le sujet, bien sûr. Le vrai sujet d’un livre qui évite les pièges du roman familial avec dépendances socio-historiques, pour aller, par les détours qui seuls y mènent, à l’essentiel : « ce qu’on ne peut pas dire ». « L’horreur », précise le frère.

     

    P. A.


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