• www.preferencevoyages360.comAu début, on s’interroge : où va-t-on ? Mais on continue, en se demandant ce qui capte l’attention, puis la captive au point de vite interdire au lecteur de lâcher ce roman singulier.

     

    Comme son auteur, dont quatre autres livres traduits sont déjà parus, chez Gallimard, le héros-narrateur, Franz, est né au Tyrol. Ses parents y tiennent un hôtel niché dans un paysage enchanteur et montagnard. Faute de lui voir un avenir bien défini, le père de Franz lui a proposé de devenir le photographe officiel des mariages qui se succèdent sur les lieux pendant tout l’été. À ce titre, il a aussi pris en photo un couple mal assorti, dont la jeune femme, après une nuit arrosée et mouvementée, est tombée dans le vide du haut du Schlossberg voisin. Suicide ? Franz n’en sait rien, nous affirme-t-il. Cependant a-t-il tout dit au commissaire ?

     

    Cercles concentriques

     

    Quelques années plus tard, on le retrouve moniteur de ski à Jackson (Wyoming). Tous les ans, il y voit revenir « le professeur », scientifique d’origine tchèque qui nourrit pour lui une curieuse amitié. Rien de sexuel, malgré ce qui se raconte. Plutôt une sorte de fascination, qui pousse « le professeur » à vouloir adopter son moniteur, puis à lui laisser une somme conséquente lorsqu’il met fin à ses jours en se précipitant à grande vitesse, sur une piste, contre un tronc. Voilà Franz de nouveau interrogé par la police. De nouveau, il ne peut rien dire, et pas plus quand on découvre que le défunt tenait un registre des disparitions de jeunes femmes survenues depuis des années dans la région.

     

    On revient au Tyrol, selon une alternance qui va se poursuivre presque jusqu’à la fin. Le frère de Franz a repris l’hôtel après le décès de leur père. Le même commissaire qui avait mené l’enquête sur la chute de la fiancée s’intéresse de nouveau à notre héros : vers la même époque, n’a-t-il pas conduit en haut du Schlossberg une jeune fille alors vraiment très jeune ?...

     

    J’arrête là. Cela suffit pour donner une idée de la construction, à base de cercles concentriques resserrés progressivement sur un point central en forme de secret qui se dérobe. L’avancée se fait par petites touches, qui contribuent toutes à installer un malaise croissant. Ce sont des informations lâchées par Franz comme à regret : ses relations, aux États-Unis, avec une autre jeune femme mystérieusement disparue ; son enfance près d’un frère prénommé Viktor et ainsi « auréolé d’emblée du titre de vainqueur » ; sa naissance, qui avait contraint son père à se marier « en dessous de son rang » avec une femme de chambre ; les abus que ses condisciples lui ont fait subir, enfant, au pensionnat…

     

    Gouffre central

     

    On est dans le monde du soupçon. Franz est suspect à tout le monde, d’abord aux policiers, lesquels, qu’ils soient américains ou autrichiens, sont des brutes obtuses, comme la majorité des personnages masculins. On en vient à s’attendre que, comme dans Le Secret de Roger Ackroyd, ce narrateur plein de zones d’ombre s’avoue pour finir le vrai coupable. Mais coupable de quoi ? Et, à la différence du personnage d’Agatha Christie, Franz est le premier à se soupçonner.

     

    C’est le désir qu’on traque, et on, c’est d’abord le sujet que le désir habite. Au cœur du roman, il y a le Schlossberg, où Franz emmène les jeunes mariés pour les prendre en photo, et l’abîme au bord duquel la fiancée, immanquablement, murmure : « Tu pourrais encore te débarrasser de moi ». Ce gouffre central peut jouer le rôle de leurre pour un lecteur en mal d’intrigue policière à suspense. Mais, pris métaphoriquement, il représente le vrai sujet du livre. « Il exist[e] en chacun de nous un épicentre du silence, un épicentre de la honte, dont nous nous gard[ons] nous-mêmes d’approcher de trop près ». Il y a des mots qu’il ne faut pas dire, car ils ouvriraient des précipices où mieux vaut éviter de choir. Tant il est vrai que « chez un très grand nombre de personnes, la frontière qui sépar[e] une normalité maintenue au prix de toutes les peines et les désir enfouis [peut] être ténue ».

     

    La force du roman de Norbert Gstrein est de se déployer tout entier dans la zone indécise où sinue cette frontière, qui est aussi celle du langage, dans sa fausse transparence et ses ambiguïtés, admirablement rendues, comme toujours, par la traduction d’Olivier Le Lay. On suit le coupable présumé au long d’une enquête œdipienne où il se poursuit et s’égare lui-même, dans des fausses pistes peuplées de personnages burlesques ou des intermèdes d’un comique grinçant. On erre avec lui dans les paysages de neige d’une Autriche digne d’un « film régionaliste », où l’ombre de la guerre n’en finit pas de planer ; dans ceux d’une Amérique provinciale où l’agressivité est toujours près de faire surface. Dès qu’on s’éloigne des petites villes, ce sont là-bas des panoramas désertiques et surdimensionnés, au sein desquels, « épousant la courbe de la terre », on se déplace « sous un ciel immense, avec la sensation de ne pas avancer du tout ». Lieux à leur tour métaphoriques. Mais ce récit vertigineux ne déplie-t-il pas sous nos yeux l’espace même de la métaphore ?

     

    P. A.

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    4 commentaires
  • www.ribambel.com

     

     

    En 2013, Jacques Jouet, écrivain et membre de l’OULIPO, lançait le PPP. C’est-à-dire le Projet poétique planétaire, dont l’idée, résume-t-il, est de « plaire au plus grand nombre, mais un par un ». Pour atteindre cet objectif, il a commencé à adresser, par voie postale, un poème à chaque membre de l’espèce humaine, en commençant (il faut bien commencer) par les habitants du département de l’Ain, ceux du moins qui figurent dans les pages blanches de l’annuaire, par ordre alphabétique de communes et de noms.

     

    Quand la France sera faite, ce sera le tour du Gabon, puis de la Grèce, et ainsi de suite.

     

    Notre homme avoue n’être pas sûr de voir achevée la tâche de son vivant. Mais d’autres, entre-temps, sont venus lui prêter main forte, et, parmi les premiers, Jean-Paul Honoré, que les lecteurs de ce blog connaissent déjà (voir ICI et ICI). Rien n’interdisant de déroger occasionnellement aux règles indiquées plus haut, l’auteur de Pontée m’a envoyé récemment, « en avance de quelques milliers d’années » sur mon tour, cette « Duplexification », tout à fait de saison, d’un poème de Charles d’Orléans, que je vous fais partager aujourd’hui.

     

     

    Poésie planétaire

                                                                                                                                          Jean-Paul Honoré

     

     

    Pour avoir plus de détails sur le PPP, voir, par exemple, ICI et ICI.

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire
  • photo Pierre Ahnne

     

     

     

    Mes livres du mois d’avrilLe Festin, Margaret Kennedy, traduit de l’anglais par Denise Van Moppès (Quai Voltaire)

    Une falaise s’effondre en Cornouailles. Certains sont ensevelis, d’autres sauvés. Margaret Kennedy, moraliste sans illusion, et portraitiste grinçante de l’Angleterre des années 1950…

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

     

     

    Mes livres du mois d’avrilLa Stupeur, Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti (L’Olivier)

    Dans son dernier roman, le grand écrivain israélien récemment disparu évoque une Bucovine étrange où coexistent la violence extrême et la grâce.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

    Mes livres du mois d’avrilLes Yeux de travers, Guillaume Collet (Les Avrils)

    Un homme arpente une ville, d’un petit boulot à l’autre. Ce premier roman dit la violence sociale à travers les sensations et par la syntaxe.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

    Mes livres du mois d’avrilLes Silences d’Ogliano, Elena Piacentini (Actes Sud)

    Dans un pays méditerranéen trop imprécis pour qu’on y croie, deux jeunes gens vivent des aventures qui ressemblent à celles des héros de la collection « Signe de piste »…

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

    Mes livres du mois d’avrilMotl fils du chantre, Sholem-Aleikhem, traduit du yiddish par Nadia Déhan-Rotschild et Evelyne Grumberg (L’Antilope)

    Pour les juifs ukrainiens qui rêvent de l’Amérique, le monde, en 1907, est bien dur. Mais le petit Motl raconte le malheur avec une verve désopilante et un talent étourdissant.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

    Mes livres du mois d’avrilCabane, Millie Duyé (Le Nouvel Attila)

    Une fille construit des cabanes, au propre puis au figuré. Ce faisant, elle devient une femme. Un premier roman moderne et poétique.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

    Mes livres du mois d’avrilLe Cœur d’un père, Josselin Guillois (Seuil)

    Le fils de Rembrandt parle, et raconte la vie près de son père, dans l’Amsterdam du siècle d’or. Un singulier roman d’éducation.

    Pour lire l’article, cliquez ici.

     

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire
  • photo Pierre Ahnne

     

    Ma dernière pièce, Dis-moi qui tu hantes, a été jouée en mars dernier au Théâtre de l’Île-Saint-Louis, à Paris (voir ICI).

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Pour ceux d’entre vous qui ne l’auraient pas vue ou, qui sait, voudraient la revoir, deux représentations auront lieu les 21 et 22 mai prochains à Strasbourg. Nous y jouerons dans la cave où Astrid Ruff et Pierre Kretz ont l’habitude d’accueillir des spectacles.

     

    Vous trouverez tous les détails sur l’affichette ci-jointe.

     

    Ma dernière pièce reprise à Strasbourg

     

    Ma dernière pièce reprise à Strasbourg

     

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire
  • www.repro-tableaux.comPour son deuxième roman (après Louvre, Seuil, 2019), Josselin Guillois tente le mélange. Voici en effet un roman biographique (Rembrandt), qui est aussi, inévitablement, historique (Amsterdam au Siècle d’or), et articule une réflexion sur la peinture et la fonction sociale du peintre. C’est, en plus, voire surtout, un récit d’éducation.

     

    Mélange intéressant en soi, et plus encore par son dosage. Peu de pittoresque d’époque : l’auteur résiste à la tentation du réalisme quotidien, auquel son sujet aurait pu l’inciter, comme aux pièges que lui tendait une cité mythique. À peine entrevoit-on quelques bas-fond, avec « pontons branlants », « relents de bois pourri », odeurs d’épices mêlées à celle des excréments que rachètent « un bon prix » les producteurs de fraises.

     

    Peindre une table

     

    Pour ce qui est de Rembrandt, malgré quelques retours sur son enfance et sa carrière, on le voit, pour l’essentiel, dans sa dernière période. L’heure de gloire est passée. Les notables qu’il portraiture ne se reconnaissent plus dans ses toiles ni dans « sa manière rugueuse et revêche ». Il est criblé de dettes, la garde de son fils Titus, 17 ans, va peut-être lui être retirée. Mais l’art de ce peintre en bout de course touche à son point le plus extrême et le plus intense. « Ce qui l’excite : des vieillards partout, des indigents, de la vieille chair, affaissée, boursouflée, avec des éruptions et des irritations cutanées, des plis, des rides ». Rien de lisse : la matière du corps. La matière tout court — « rehauts épais », « taches de couleur juxtaposées », « épais empâtements raboteux ». Il en fait de la lumière. Quand il peint une table, cette lumière en « jaillit, liquide », elle a « quelque chose de fangeux, elle brûle la pupille ». Le vieil artiste « ne sai[t] plus faire de la spiritualité que dans la pesanteur », et sa peinture est profondément charnelle, voire sexuelle. « Je vais me caresser, tandis que toi, tu peins ».

     

    C’est Titus qui parle, comme il le fait tout au long du livre mis à part quelques passages à la troisième personne. En choisissant de nous faire partager la vision oblique, rapprochée et pourtant gauchie, que l’adolescent a de son père, Guillois ne donne pas seulement à son histoire de peintre une dimension supplémentaire d’initiation-éducation. Il la transforme, comme dit la quatrième de couverture, en « une histoire d’amour ».

     

    Un étrange amour

     

    Pas n’importe quel amour. Changeant sans vergogne, comme il l’avoue dans une note au lecteur, la réalité historique, notre auteur place le couple père-fils au vrai centre du roman. On est dans un monde d’hommes, et Madeleine, qui tient le ménage de Rembrandt et deviendra la maîtresse de Titus, demeure, malgré tout, un beau personnage secondaire. L’amour dont il s’agit ici est avant tout celui qui unit géniteurs et rejetons. Titus, fasciné, observe son génie de père, attendant en vain des signes d’affection de la part de celui que semble dévorer la peinture (« Si tu laissais l’atelier tranquille, juste pour cette nuit, et qu’on allait ensemble se reposer, une fois ? »). Mais il ignore que, chaque nuit, Rembrandt vient le regarder dormir. Le mythe d’Abraham et Isaac, relaté par un personnage dans une page très belle, est ici une fausse piste. Les pères et les fils sont dévorés par une passion réciproque, et le père du peintre, déjà, « s’enamoure de son bébé, le réveille la nuit pour l’embrasser (…), ne le laisse pas tranquille ». C’est une passion physique, non pas sexuelle, mais très charnelle, le corps vieilli du père croisant sans cesse la corps jeune du fils, tous deux se rejoignant dans le même lit. Josselin Guillois explore ces rapports singuliers jusqu’à les inverser. Ainsi Titus rêve d’une « espèce d’ourse très maternelle » vivant « à l’intérieur » de lui, et qui, quand Rembrandt descend de son atelier à l’aube, s’éveille pour « cueillir son ourson qui revient de cueillette ». « L’ourson, c’est toi, papa », précise-t-il.

     

    Le fils Titus est enceint d’une bête qui est la mère dévoreuse de son père… Et Guillois, dans l’histoire du monstre Rembrandt, inclut une autre histoire, plus inhabituelle et heureusement dérangeante. Oh, bien sûr, ça ne va pas sans quelques tirades légèrement emphatiques. Notre auteur en fait souvent un tout petit peu trop (et puis on se demande pourquoi il éprouve le besoin, de temps à autre, de supprimer les négations). Pourtant, quand, à la fin de son roman, il montre, au mépris des faits, Rembrandt mourant dans les bras de Titus, on se dit qu’il a trouvé et dit, ce qui n’est pas rien, une manière nouvelle de tuer le père : par amour.

     

    P. A.

     

    Illustration : Rembrandt, Portrait de Titus, 1668

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks Pin It

    votre commentaire