• photo Pierre AhnneCela fera bientôt trois ans qu’il nous a quittés. Mais la mort, peu avant, d’un chanteur de variété connu dans l’Hexagone a légèrement éclipsé la sienne… En décembre 2012, Le garçon qui voulait dormir, roman d’Aharon Appelfeld, était republié dans la collection « Points ». Le grand écrivain y racontait son installation en Israël, adolescent, peu après la Shoah. Au fil de constants va-et-vient entre monde des vivants et monde des morts, on le voyait conquérir une langue nouvelle, qui deviendrait celle de son œuvre ; et tout cela, comme toujours chez lui, baignait dans la fausse et lumineuse transparence des contes…

     

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  • http-_www.culturecommunication.gouv.frÀ cent ans, celui qui fut le secrétaire de Jean Moulin vient de nous quitter. Laissant derrière lui, entre autres ouvrages, le curieux et séduisant récit d’un amour d’adolescence. Lors de sa parution dans la collection Folio, en 2016, j’avais consacré un article à ces Feux de Saint-Elme, petit livre sur le désir et la mémoire écrit dans une langue qu’on n’entend plus que rarement...

     

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  • ephemeralnewyork.wordpress.comÇa commence par un coup de vent. « Le vent glacé de novembre balay[e] la 116e rue ». Il soulève les vieux papiers et les os de poulet, s'attaque aux hommes, les fait jurer et « les étrangl[e] avec leur écharpe »…

     

    La longue description qui ouvre le roman d'Ann Petry en annonce métaphoriquement le programme narratif et le thème. Le vent « rebrouss[e] les cheveux de Lutie Johnson », la saisissant parmi les passants anonymes pour en faire le premier et principal personnage. Séparée de son mari, mère d'un petit garçon de huit ans, elle est retournée vivre chez son père. Mais la maîtresse de celui-ci initie déjà Bub au gin et à la cigarette. C'est donc à la recherche d'un appartement à louer pour elle et lui, loin des tentations et du risque de mal tourner, qu'elle erre dans Harlem en novembre. Elle y trouvera bien un logement, et le récit nous contera ses tentatives désespérées et vaines pour se procurer de quoi le quitter afin de rejoindre un quartier plus accueillant.

     

    Implacable

     

    Autour d'elle, et guettant d'un œil avide cette belle jeune femme, on découvrira Jones, le concierge que son séjour prolongé dans les soutes des cargos puis les chaufferies des immeubles a laissé morbidement obsédé par le sexe ; Mrs Hedges, la tenancière de bordel en appartement rescapée d'un incendie et couverte de cicatrices ; Junto, propriétaire disgracié du bar qui porte son nom ; Boots Smith, chef d'un orchestre de jazz, qui a gardé, du temps où il changeait les draps dans les pullmans, la haine des Blancs. Et bien d'autres figures inquiétantes et burlesques, dont un magicien, plusieurs femmes à la dérive, beaucoup d'enfants à l'avenir incertain…

     

    Ces multiples personnages, la vigueur du trait qui les croque, l’intensité de leur présence sont une des grandes forces de ce livre paru en 1946, publié en France en 1948 à l’instigation de Philippe Soupault, réédité pour la première fois en 2017 chez Belfond, dans la collection [vintage], qu’on ne présente plus. La démonstration implacable à laquelle s’y livrait Ann Petry, figure un peu oubliée du mouvement Harlem Renaissance, perd, grâce à eux, tout caractère… démonstratif. Car ces gens que le vent malmène sont emportés par une autre force, qu’ils ne contrôlent pas et qui les jette les uns contre les autres ou les sépare… Jim ne trouvait pas de travail ; donc, Lutie a dû s’engager comme domestique chez des Blancs, dans une autre ville ; en son absence, son mari s’est détaché d’elle ; c’est ce qui l’a obligée à se réfugier chez « Pop » ; mais elle a dû quitter cet abri pour le seul quartier accessible aux Noirs pauvres comme elle. Or, « des rues comme la 116e, réservées aux nègres et aux mulâtres », « pendant qu’ils travaillent au-dehors pour payer leur misérable loyer, (…) se charg[ent] d’élever leurs enfants. Ell[es] leur ser[vent] de père et de mère ». Avec le résultat auquel on peut s’attendre. Bub, pas plus que Lutie et les autres, n’échappera pas à son destin. Dès leur naissance, tous se sont trouvés « entour[és] d’une muraille étroite (…). Des mains d’hommes blancs l’avaient construite pierre à pierre ». Même si, comme le constatera tardivement Lutie, tout n’est, peut-être, « pas une question de couleur », mais de pauvreté.

     

    Poisseux

     

    Une histoire de fatalité, en tout cas. Donc, une tragédie. Qui pourrait prendre les accents du mélo, sans la force de l’écriture, rageuse, acharnée, scandée de répétitions, insistante à la manière poisseuse et désespérée du blues. Elle évoque avec une puissance hallucinée ces vies en miettes et leur décor. Les rues de Harlem sont perpétuellement sombres et froides, le sexe y est l’idée fixe de tous, des ombres rôdent dans les cours et dans les immeubles, où le fantastique n’est jamais loin : « L’escalier raide avait de hautes marches noires et étroites ; elle les regardait, fascinée. En montant des marches comme celles-ci, on devait arriver à un enfer, un enfer perfectionné, aux détours inextricables ». « Des peintures blanches » rendront-elles « moins sinistre » l’appartement où Lutie est contrainte de s’installer ? Pas vraiment. Et, dans les dernières pages, c’est une neige cruellement ironique qui recouvrira ces rues où nous avait, au début, jetés la tempête.

     

    P. A.

     

    Illustration : Gordon Parks, Three Boys Who Live in the Harlem Area, 1943


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  • generationvoyage.frJe ne le connaissais pas. C’est un fidèle lecteur et soutien de ce blog, auteur lui-même, qui m’a fait découvrir Vitaliano Trevisan, et le roman qui l’a, comme on dit, révélé, en 2002. Et c’est vrai que ce roman mérite d’être lu. Une curiosité, et de bien des manières.

     

    Mes lecteurs habituels connaissent mon admiration pour Thomas Bernhard. Cet ami et lecteur la connaît bien. Vitaliano Trevisan aussi admire Thomas Bernhard. Ça se voit. Au point qu’en le lisant on croit d’abord à un pur et simple pastiche. Exemples : « C’est pourquoi, pensai-je en me levant de la table de la cuisine, je dois me rendre chez le notaire Strazzabosco, dans son étude notariale, comme on dit, l’une des meilleures de Vicence, dans son bureau personnel plein de meubles notariaux d’un goût exécrable » ; ou bien : « C’est toujours la même route, pensai-je, sans cesse sillonnée en long et en large et en tous sens par des millions de véhicules, par des millions d’êtres humains dans ces véhicules, d’un endroit à un autre en passant par un endroit ou un autre, tous sur la même route, tous, véhicules et êtres humains, sur la même route qui mène à tous les endroits, qui, au fond, à bien y regarder, sont toujours le même endroit, mais c’est là un problème de tout autre nature, pensai-je ». Vous voyez ?

     

    En quoi n’est-ce pas du Bernhard ?

     

    Vitaliano Trevisan, qui aurait, du reste, du mal à nier, souligne au contraire ironiquement le procédé en prénommant son héros-narrateur « Thomas ». Et, de fait, tout est là, dès le sous-titre (Un compte rendu). On retrouve la forme monologue, les manies (le personnage compte ses pas au cours de ses déplacements, et garde en permanence une valise prête pour le cas où il se déciderait à tout quitter), la misanthropie, la haine de la modernité, la détestation du pays natal (simplement, au lieu de l’Autriche, c’est l’Italie). On retrouve surtout, et l’excellent traducteur en rend parfaitement compte, la phrase : répétitions, énumérations, incises enchâssées, tournures « administratives »…

     

    Rapidement, la lecture de l’ouvrage devient un curieux exercice intellectuel. En quoi n’est-ce pas du Thomas Bernhard ? se demande le lecteur, et c’est le besoin de trouver la réponse qui le fait aller jusqu’à la fin. Car la réponse ne se dessine que progressivement, au fil d’un texte construit, comme de juste, par glissements et associations. Thomas se rend chez le notaire pour faire le point sur la gestion de ses (nombreux) biens, à présent qu’il est certain que sa sœur, avec qui il a longtemps vécu, est morte, et pas seulement « disparue ». Il avait également un frère, disparu lui aussi, dit-il. Et des parents, qui, eux, sont morts. Thomas marche, compte ses pas, vitupère, pense à la disparition et à la mort (« La disparition, pour être définitive, a besoin de la mort. La mort n’a besoin de rien ni de personne »), à ses pas (« Marcher de long en large et compter mes pas en marchant, telle est l’habitude qui m’a sauvé […]. La pensée du suicide, je dois toujours avoir un pas d’avance sur elle »). Si on parcourait deux fois ce flux apparent de pensées enchaînées, on verrait les nombreux indices qui annoncent ce qu’il en est de la mort de la sœur, de la disparition du frère, et qui amorcent très progressivement le passage du ressassement obsessionnel au polar ou, plutôt, au thriller psychologique, agrémenté, incroyable chez un disciple revendiqué du grand Autrichien, de scènes d’action…

     

    Être ou faire

     

    Donc, après tout, la vraie question n’était pas littéraire. Peut-être la question littéraire n’était-elle même là que pour tromper le lecteur en masquant la question policière, dont elle n’aurait constitué que la mise en abyme. Ce ne serait qu’une adresse de plus. Car le livre n’en manque pas, d’adresse. C’est bien fait. Très bien fait. Trop bien fait ? On aurait peut-être dû y regarder à deux fois. Vitaliano Trevisan a tellement tout pour lui… La « quarantaine de professions » qu’il a exercées, dit la quatrième de couverture, avant d’écrire (il a même été ouvrier, que demander de plus ?) ; ses talents multiples, puisqu’il est aussi (après toutes ses professions d’avant) devenu scénariste, dramaturge, et (on aurait vraiment dû se méfier) acteur !...

     

    Comment un tel homme, se mettant au roman, pourrait-il se retenir d’être romancier ? La force de Thomas Bernhard était justement de ne pas l’être ; d’écrire contre le roman, contre l’intrigue ­— toujours juste assez esquissée pour accuser sa propre absence ; de tout miser sur la seule voix. Mais si Bernhard pouvait ne pas faire de romans, c’était sans doute parce qu’il était ce qu’il disait, et pensait comme parlent ses fameux locuteurs. Entre lui et Trevisan, parfois, en apparence, si proche, il y a toute la différence entre être et faire. Les Quinze Mille Pas le montre de façon éclatante. C’est, au fond, son grand intérêt.

     

    P. A.

     

    Illustration : Trévise, où se déroule le roman de Trevisan


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  • www.pinterest.frL’année des 12-13 ans, c’est l’année critique. Sorti de l’enfance, on n’a pas encore complètement basculé dans cet âge, lui-même indécis, pour lequel on sait mon intérêt : l’adolescence. En tout cas, c’était à ce moment-là que tout changeait à l’époque où on ne devenait pas encore, comme maintenant, ado à 11 ans. C’était l’année du grand chambardement quand Miha Mazzini, ou moi, à peine un peu plus tôt que lui, ou son héros, Egon Vittori, avons eu 13 ans. Pour Egon, ça arrive pendant l’année scolaire 1973-74.

     

    « Tu es moche… »

     

    Et son année cruciale est doublement problématique : un nom italien en Slovénie yougoslave ; un père évaporé, même des photos, où ne subsistent de lui que, çà et là, une main ou un pied (« J’étais du côté du membre arraché ») ; une grand-mère constamment plongée dans les prières ou dans la lecture de la Vie des Saints ; une mère, disons… un peu exaltée, qui lui tient, d’une voix de stentor, des propos du genre : « Tu es moche et propre à rien, bête et maladroit, tu ne sais rien faire, mais je n'ai pas honte de toi ». D’ailleurs, tous le considèrent plus ou moins comme un abruti. Il se réfugie au cinéma, dans la pratique du grimper à la corde, qui lui procure des émois inattendus, dans l’amour à distance avec la plus belle fille de la classe, et dans un rêve qui tourne à l’idée fixe : posséder un électrophone. Grundig, autant que possible ; sinon, au moins l’Iskrafon national.

     

    Car l’année problématique est encore plus problématique, pour un jeune mélomane, dans la Yougoslavie de Tito. Les disques de rock sont « rares et chers », il faut se méfier des « éditions de Belgrade sur du gros vinyle qui grésille ». On va se ravitailler, en cela comme en tout, dans l’Italie voisine. Mais on a du mal à comprendre la « nouvelle langue censée refléter la position tout à fait particulière de la Yougoslavie dans le monde, dite non alignée ».

     

    « Rendez les nichons ! »

     

    Les Éditions franco-slovènes & Cie, petite maison dynamique, s’attachent à faire découvrir au lecteur français une littérature européenne méconnue. Miha Mazzini, écrivain, réalisateur, journaliste, en est un des représentants les plus célèbres dans son pays, les plus traduits à l’étranger. Dans ce livre paru en novembre 2019, et qui n’est pas sous-titré roman, il nous raconte la mue d’un alter ego, comme l’attestent les nombreuses photos de famille et d’objets personnels qui, alternant avec des images du « camarade Tito » se livrant aux activités les plus diverses, ponctuent le texte. À la fin, Egon se délivrera de sa mère dans un salutaire accès de révolte (« "En fait, tu n'es pas si moche que ça !" dit-elle avec un profond étonnement »). S’il n’ose pas répondre aux avances de la belle Maja, laquelle n’échappera pas à un destin tragique, il obtiendra enfin, de haute lutte, l’objet tant convoité. Et le (très) méchant prof de gym sera puni, pour avoir piqué une crise en plein cinéma et exigé à grands cris « les nichons que la censure communiste a coupés » au milieu d’un film de partisans.

     

    Bref, un récit d’éducation, imprégné de l’humour volontiers désolé propre à ce qu’on appelait autrefois les pays de l’Est. Mais, pour évoquer le passage d’un âge à l’autre dans le plus instable desdits pays (la suite l’a montré), Miha Mazzini invente un ton singulier, qui mêle réalisme, satire, et un fantastique léger au point d’en devenir parfaitement naturel. Car l’ombre tutélaire de sa grand-mère plane sur l’adolescence ébauchée d’Egon ­— cette grand-mère qui converse avec les âmes et a, dans sa jeunesse, croisé la Mort, sous la forme d’un homme « vêtu d’un queue-de-pie légèrement poussiéreux, avec un nœud papillon et des chaussures au verni craquelé », mais privé de tête. La vie d’Egon, entre une princesse captive, un ogre en survêtement et une mère qui tient elle-même de l’ogresse, se ressent de cette ascendance. Elle ressemble à un conte de fées à la fois désopilant et noir. Mais comment mieux dire la magie souvent lugubre et rétrospectivement cocasse des adolescences commençantes ? D’où qu’elles viennent…

     

    P. A.


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