• ephemeralnewyork.wordpress.comÇa commence par un coup de vent. « Le vent glacé de novembre balay[e] la 116e rue ». Il soulève les vieux papiers et les os de poulet, s'attaque aux hommes, les fait jurer et « les étrangl[e] avec leur écharpe »…

     

    La longue description qui ouvre le roman d'Ann Petry en annonce métaphoriquement le programme narratif et le thème. Le vent « rebrouss[e] les cheveux de Lutie Johnson », la saisissant parmi les passants anonymes pour en faire le premier et principal personnage. Séparée de son mari, mère d'un petit garçon de huit ans, elle est retournée vivre chez son père. Mais la maîtresse de celui-ci initie déjà Bub au gin et à la cigarette. C'est donc à la recherche d'un appartement à louer pour elle et lui, loin des tentations et du risque de mal tourner, qu'elle erre dans Harlem en novembre. Elle y trouvera bien un logement, et le récit nous contera ses tentatives désespérées et vaines pour se procurer de quoi le quitter afin de rejoindre un quartier plus accueillant.

     

    Implacable

     

    Autour d'elle, et guettant d'un œil avide cette belle jeune femme, on découvrira Jones, le concierge que son séjour prolongé dans les soutes des cargos puis les chaufferies des immeubles a laissé morbidement obsédé par le sexe ; Mrs Hedges, la tenancière de bordel en appartement rescapée d'un incendie et couverte de cicatrices ; Junto, propriétaire disgracié du bar qui porte son nom ; Boots Smith, chef d'un orchestre de jazz, qui a gardé, du temps où il changeait les draps dans les pullmans, la haine des Blancs. Et bien d'autres figures inquiétantes et burlesques, dont un magicien, plusieurs femmes à la dérive, beaucoup d'enfants à l'avenir incertain…

     

    Ces multiples personnages, la vigueur du trait qui les croque, l’intensité de leur présence sont une des grandes forces de ce livre paru en 1946, publié en France en 1948 à l’instigation de Philippe Soupault, réédité pour la première fois en 2017 chez Belfond, dans la collection [vintage], qu’on ne présente plus. La démonstration implacable à laquelle s’y livrait Ann Petry, figure un peu oubliée du mouvement Harlem Renaissance, perd, grâce à eux, tout caractère… démonstratif. Car ces gens que le vent malmène sont emportés par une autre force, qu’ils ne contrôlent pas et qui les jette les uns contre les autres ou les sépare… Jim ne trouvait pas de travail ; donc, Lutie a dû s’engager comme domestique chez des Blancs, dans une autre ville ; en son absence, son mari s’est détaché d’elle ; c’est ce qui l’a obligée à se réfugier chez « Pop » ; mais elle a dû quitter cet abri pour le seul quartier accessible aux Noirs pauvres comme elle. Or, « des rues comme la 116e, réservées aux nègres et aux mulâtres », « pendant qu’ils travaillent au-dehors pour payer leur misérable loyer, (…) se charg[ent] d’élever leurs enfants. Ell[es] leur ser[vent] de père et de mère ». Avec le résultat auquel on peut s’attendre. Bub, pas plus que Lutie et les autres, n’échappera pas à son destin. Dès leur naissance, tous se sont trouvés « entour[és] d’une muraille étroite (…). Des mains d’hommes blancs l’avaient construite pierre à pierre ». Même si, comme le constatera tardivement Lutie, tout n’est, peut-être, « pas une question de couleur », mais de pauvreté.

     

    Poisseux

     

    Une histoire de fatalité, en tout cas. Donc, une tragédie. Qui pourrait prendre les accents du mélo, sans la force de l’écriture, rageuse, acharnée, scandée de répétitions, insistante à la manière poisseuse et désespérée du blues. Elle évoque avec une puissance hallucinée ces vies en miettes et leur décor. Les rues de Harlem sont perpétuellement sombres et froides, le sexe y est l’idée fixe de tous, des ombres rôdent dans les cours et dans les immeubles, où le fantastique n’est jamais loin : « L’escalier raide avait de hautes marches noires et étroites ; elle les regardait, fascinée. En montant des marches comme celles-ci, on devait arriver à un enfer, un enfer perfectionné, aux détours inextricables ». « Des peintures blanches » rendront-elles « moins sinistre » l’appartement où Lutie est contrainte de s’installer ? Pas vraiment. Et, dans les dernières pages, c’est une neige cruellement ironique qui recouvrira ces rues où nous avait, au début, jetés la tempête.

     

    P. A.

     

    Illustration : Gordon Parks, Three Boys Who Live in the Harlem Area, 1943


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  • generationvoyage.frJe ne le connaissais pas. C’est un fidèle lecteur et soutien de ce blog, auteur lui-même, qui m’a fait découvrir Vitaliano Trevisan, et le roman qui l’a, comme on dit, révélé, en 2002. Et c’est vrai que ce roman mérite d’être lu. Une curiosité, et de bien des manières.

     

    Mes lecteurs habituels connaissent mon admiration pour Thomas Bernhard. Cet ami et lecteur la connaît bien. Vitaliano Trevisan aussi admire Thomas Bernhard. Ça se voit. Au point qu’en le lisant on croit d’abord à un pur et simple pastiche. Exemples : « C’est pourquoi, pensai-je en me levant de la table de la cuisine, je dois me rendre chez le notaire Strazzabosco, dans son étude notariale, comme on dit, l’une des meilleures de Vicence, dans son bureau personnel plein de meubles notariaux d’un goût exécrable » ; ou bien : « C’est toujours la même route, pensai-je, sans cesse sillonnée en long et en large et en tous sens par des millions de véhicules, par des millions d’êtres humains dans ces véhicules, d’un endroit à un autre en passant par un endroit ou un autre, tous sur la même route, tous, véhicules et êtres humains, sur la même route qui mène à tous les endroits, qui, au fond, à bien y regarder, sont toujours le même endroit, mais c’est là un problème de tout autre nature, pensai-je ». Vous voyez ?

     

    En quoi n’est-ce pas du Bernhard ?

     

    Vitaliano Trevisan, qui aurait, du reste, du mal à nier, souligne au contraire ironiquement le procédé en prénommant son héros-narrateur « Thomas ». Et, de fait, tout est là, dès le sous-titre (Un compte rendu). On retrouve la forme monologue, les manies (le personnage compte ses pas au cours de ses déplacements, et garde en permanence une valise prête pour le cas où il se déciderait à tout quitter), la misanthropie, la haine de la modernité, la détestation du pays natal (simplement, au lieu de l’Autriche, c’est l’Italie). On retrouve surtout, et l’excellent traducteur en rend parfaitement compte, la phrase : répétitions, énumérations, incises enchâssées, tournures « administratives »…

     

    Rapidement, la lecture de l’ouvrage devient un curieux exercice intellectuel. En quoi n’est-ce pas du Thomas Bernhard ? se demande le lecteur, et c’est le besoin de trouver la réponse qui le fait aller jusqu’à la fin. Car la réponse ne se dessine que progressivement, au fil d’un texte construit, comme de juste, par glissements et associations. Thomas se rend chez le notaire pour faire le point sur la gestion de ses (nombreux) biens, à présent qu’il est certain que sa sœur, avec qui il a longtemps vécu, est morte, et pas seulement « disparue ». Il avait également un frère, disparu lui aussi, dit-il. Et des parents, qui, eux, sont morts. Thomas marche, compte ses pas, vitupère, pense à la disparition et à la mort (« La disparition, pour être définitive, a besoin de la mort. La mort n’a besoin de rien ni de personne »), à ses pas (« Marcher de long en large et compter mes pas en marchant, telle est l’habitude qui m’a sauvé […]. La pensée du suicide, je dois toujours avoir un pas d’avance sur elle »). Si on parcourait deux fois ce flux apparent de pensées enchaînées, on verrait les nombreux indices qui annoncent ce qu’il en est de la mort de la sœur, de la disparition du frère, et qui amorcent très progressivement le passage du ressassement obsessionnel au polar ou, plutôt, au thriller psychologique, agrémenté, incroyable chez un disciple revendiqué du grand Autrichien, de scènes d’action…

     

    Être ou faire

     

    Donc, après tout, la vraie question n’était pas littéraire. Peut-être la question littéraire n’était-elle même là que pour tromper le lecteur en masquant la question policière, dont elle n’aurait constitué que la mise en abyme. Ce ne serait qu’une adresse de plus. Car le livre n’en manque pas, d’adresse. C’est bien fait. Très bien fait. Trop bien fait ? On aurait peut-être dû y regarder à deux fois. Vitaliano Trevisan a tellement tout pour lui… La « quarantaine de professions » qu’il a exercées, dit la quatrième de couverture, avant d’écrire (il a même été ouvrier, que demander de plus ?) ; ses talents multiples, puisqu’il est aussi (après toutes ses professions d’avant) devenu scénariste, dramaturge, et (on aurait vraiment dû se méfier) acteur !...

     

    Comment un tel homme, se mettant au roman, pourrait-il se retenir d’être romancier ? La force de Thomas Bernhard était justement de ne pas l’être ; d’écrire contre le roman, contre l’intrigue ­— toujours juste assez esquissée pour accuser sa propre absence ; de tout miser sur la seule voix. Mais si Bernhard pouvait ne pas faire de romans, c’était sans doute parce qu’il était ce qu’il disait, et pensait comme parlent ses fameux locuteurs. Entre lui et Trevisan, parfois, en apparence, si proche, il y a toute la différence entre être et faire. Les Quinze Mille Pas le montre de façon éclatante. C’est, au fond, son grand intérêt.

     

    P. A.

     

    Illustration : Trévise, où se déroule le roman de Trevisan


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  • www.pinterest.frL’année des 12-13 ans, c’est l’année critique. Sorti de l’enfance, on n’a pas encore complètement basculé dans cet âge, lui-même indécis, pour lequel on sait mon intérêt : l’adolescence. En tout cas, c’était à ce moment-là que tout changeait à l’époque où on ne devenait pas encore, comme maintenant, ado à 11 ans. C’était l’année du grand chambardement quand Miha Mazzini, ou moi, à peine un peu plus tôt que lui, ou son héros, Egon Vittori, avons eu 13 ans. Pour Egon, ça arrive pendant l’année scolaire 1973-74.

     

    « Tu es moche… »

     

    Et son année cruciale est doublement problématique : un nom italien en Slovénie yougoslave ; un père évaporé, même des photos, où ne subsistent de lui que, çà et là, une main ou un pied (« J’étais du côté du membre arraché ») ; une grand-mère constamment plongée dans les prières ou dans la lecture de la Vie des Saints ; une mère, disons… un peu exaltée, qui lui tient, d’une voix de stentor, des propos du genre : « Tu es moche et propre à rien, bête et maladroit, tu ne sais rien faire, mais je n'ai pas honte de toi ». D’ailleurs, tous le considèrent plus ou moins comme un abruti. Il se réfugie au cinéma, dans la pratique du grimper à la corde, qui lui procure des émois inattendus, dans l’amour à distance avec la plus belle fille de la classe, et dans un rêve qui tourne à l’idée fixe : posséder un électrophone. Grundig, autant que possible ; sinon, au moins l’Iskrafon national.

     

    Car l’année problématique est encore plus problématique, pour un jeune mélomane, dans la Yougoslavie de Tito. Les disques de rock sont « rares et chers », il faut se méfier des « éditions de Belgrade sur du gros vinyle qui grésille ». On va se ravitailler, en cela comme en tout, dans l’Italie voisine. Mais on a du mal à comprendre la « nouvelle langue censée refléter la position tout à fait particulière de la Yougoslavie dans le monde, dite non alignée ».

     

    « Rendez les nichons ! »

     

    Les Éditions franco-slovènes & Cie, petite maison dynamique, s’attachent à faire découvrir au lecteur français une littérature européenne méconnue. Miha Mazzini, écrivain, réalisateur, journaliste, en est un des représentants les plus célèbres dans son pays, les plus traduits à l’étranger. Dans ce livre paru en novembre 2019, et qui n’est pas sous-titré roman, il nous raconte la mue d’un alter ego, comme l’attestent les nombreuses photos de famille et d’objets personnels qui, alternant avec des images du « camarade Tito » se livrant aux activités les plus diverses, ponctuent le texte. À la fin, Egon se délivrera de sa mère dans un salutaire accès de révolte (« "En fait, tu n'es pas si moche que ça !" dit-elle avec un profond étonnement »). S’il n’ose pas répondre aux avances de la belle Maja, laquelle n’échappera pas à un destin tragique, il obtiendra enfin, de haute lutte, l’objet tant convoité. Et le (très) méchant prof de gym sera puni, pour avoir piqué une crise en plein cinéma et exigé à grands cris « les nichons que la censure communiste a coupés » au milieu d’un film de partisans.

     

    Bref, un récit d’éducation, imprégné de l’humour volontiers désolé propre à ce qu’on appelait autrefois les pays de l’Est. Mais, pour évoquer le passage d’un âge à l’autre dans le plus instable desdits pays (la suite l’a montré), Miha Mazzini invente un ton singulier, qui mêle réalisme, satire, et un fantastique léger au point d’en devenir parfaitement naturel. Car l’ombre tutélaire de sa grand-mère plane sur l’adolescence ébauchée d’Egon ­— cette grand-mère qui converse avec les âmes et a, dans sa jeunesse, croisé la Mort, sous la forme d’un homme « vêtu d’un queue-de-pie légèrement poussiéreux, avec un nœud papillon et des chaussures au verni craquelé », mais privé de tête. La vie d’Egon, entre une princesse captive, un ogre en survêtement et une mère qui tient elle-même de l’ogresse, se ressent de cette ascendance. Elle ressemble à un conte de fées à la fois désopilant et noir. Mais comment mieux dire la magie souvent lugubre et rétrospectivement cocasse des adolescences commençantes ? D’où qu’elles viennent…

     

    P. A.


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  • www.francebleu.frJérémie Lefebvre a l’imaginaire sociologique. On le sait depuis La Société de consolation (Sens & Tonka, 2000), plongée désopilante dans le monde de l’entreprise. Et ça s’est confirmé avec Le Collège de Buchy (Lunatique, 2012), peinture au vitriol de l’école républicaine, ou L'Italienne qui ne voulait pas fêter Noël (Buchet-Chastel, 2019), portrait de la famille petite-bourgeoise au temps de la consommation de masse. Dans ce roman-ci, paru en 2016, notre auteur allait, si on peut dire, au bout de sa logique : montrer non pas un groupe social, mais une société tout entière, révélée à la lumière d’une hypothèse radicale.

     

    « Équité, Solidarité, Dignité »

     

    Aux mois de mars et d’avril d’une année imaginaire, la République française est renversée. Le président et le gouvernement se retrouvent en exil, la première dame et quelques hauts privilégiés sont exécutés en place publique, l’Assemblée, dissoute, est remplacée par une « Convention nationale », qui abolit la propriété immobilière, annexe Monaco, et organise des transferts de population : les habitants des « villes martyres » de la banlieue se voient installés dans les villas et les appartements des quartiers chics, tandis que les riches, déclarés « citoyens sursitaires », sont recasés en HLM.

     

    « C’est pas un régime communiste », dit un de ses soutiens. « C’est une dictature anticapitaliste libérale ». Quelque chose qui n’a, en effet, rien de léniniste, mais rien de vraiment commun non plus avec l’incertain et protéiforme populisme dont on parle tant. Les références les plus visibles renvoient à la Révolution française (même si la devise nationale devient « Équité, Solidarité, Dignité » — des mots à la mode). Mais, quand la Convention de 1792 accouchait, fût-ce au forceps, d’un monde nouveau, celle d’Avril invente un système fondé sur le ressentiment. Passion redoutable, on le sait au moins depuis Nietzsche. Qui peut se vanter d’y échapper ?

     

    « La vie sur terre, tu m’excuseras… »

     

    Qui est bon ? Qui est méchant ? On n’approuvera certainement pas cette femme qui se délecte aux exécutions publiques (« T’as ton portable ? Faut filmer ça ! ») ; mais pas davantage les auteurs de cette « affiche placardée dans une rue de Toulouse » : « Ce sont les parasites, les assistés, les racailles qui bénéficient de ce régime pendant que les honnêtes gens travaillent ». On n’approuvera personne. Cependant, si cette dystopie ne nous emmène pas chez Moore, on n’est pas davantage chez Orwell et Huxley. On serait plutôt quelque part du côté de chez Swift : comique grinçant (à propos de la guillotine, sortie de son placard : « Il faudra sûrement passer de l’antirouille, faire marcher la mécanique ») ; ironie généralisée. Et la grande spécialité de Lefebvre : l’inconfort. Celui du lecteur, bien sûr, confronté, entre rire et malaise, à toutes ses ambivalences, et ne pouvant s’empêcher de partager les sentiments de ce « conventionnel » atterré de sentir s’opérer en lui la transformation de l’homme civilisé « en barbare autorisé » (« Quelque chose, en moi, avait envie de voir ça »).

     

    D’autant qu’il ne faut compter ni sur un narrateur ni sur un héros pour nous offrir une instance tierce et la possibilité d’un choix, même ambigu. Si c’était un roman, ce serait un roman choral : séparés par des décrets pris par la « Convention », des avis à la population et autres notes de service, des monologues se succèdent, dans un ordre qu’on suppose conforme à la chronologie des événements, donnée en annexe. On entend ainsi les voix d’une jeune femme arrêtée dans une agence de mannequins, d’une enseignante ravie, de journalistes effarés, d’une dénonciatrice, de bourgeois exilés en banlieue, d’un homme de milieu populaire qui n’a pas envie de quitter son quartier…

     

    C’est ce choix formel qui révèle, bien sûr, le vrai propos. L’important n’est pas l’événement supposé, la farce historique, grotesque et violente, mais les réactions, c’est-à-dire les discours, qu’elle suscite. Ce montage de voix est un formidable kaléidoscope de langages possibles et, au-delà, une galerie de portraits digne d’un La Bruyère contemporain. Voici le technicien jargonnant (« Il y a une difficulté évidente à se maintenir dans une posture d’observateurs »), le représentant du bon sens populaire (« ben après, les riches, ils sont pauvres !... alors il faut les mettre dans les maisons des riches, puisqu’ils sont pauvres, et que les pauvres sont riches ! »), l’intellectuel (« Tu ne peux pas avoir le même rapport à l’art que moi parce que tu ne l’envisages pas depuis le même endroit ni avec les mêmes références »), la bourgeoise catholique (« La vie sur terre, tu m’excuseras (…), ce n’est quand même qu’un passage, alors qu’on soit dans un château ou dans un HLM… »). Voici, plutôt qu’une analyse socio-politique ou une fable apocalyptique, le bruissement du monde tel qu’il est : la société bouleversée de Jérémie Lefebvre, c’est la nôtre.

     

    P. A.


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  • tigerloaf.wordpress.comRappelons les faits… Apollonie Sabatier (1822-1890) fréquentait l’hôtel Pimodan, dans l’île Saint-Louis, où elle connut, entre autres, Baudelaire et Gautier. Plus tard, elle tint, rue Frochot, un salon fort connu, où affluait le gratin des lettres et des arts, Flaubert, Musset, Berlioz, tutti quanti. Ils l’appelaient « la Présidente ». Elle avait été installée là par son amant en titre, Alfred Mosselman, homme d’affaires et collectionneur, celui-là même qui la fit sculpter par Auguste Clésinger, d’après moulage : Femme piquée par un serpent, statue torride et grand scandale du Salon de 1847.

     

    Éthéré, mais pas complètement…

     

    On sait surtout d’Apollonie que Baudelaire l’idolâtra et lui dédia plusieurs poèmes des Fleurs du mal, « Harmonie du soir », par exemple. Messieurs Lagarde et Michard nous apprenaient, jadis, que la Présidente répondait aux aspirations spirituelles du poète, qu’elle était l’amour éthéré, idéalisé, auquel faisait pendant le pôle charnel, Jeanne Duval. Ce qu’ils ne nous apprenaient pas, c’est que la relation Charles-Apollonie ne fut pas toujours à cent pour cent éthérée, mais aussi malgré tout un tout petit peu charnelle. Et, là, c’est moins clair : amants une fois ? plusieurs ? débuts en 1852 ? 1857 ? et la fin, en 1857 ? 1862 ?...

     

    Claire Debayle, dans ce livre paru en mai 2019, opte franchement : une seule nuit d’amour, le 27 août 1857, quelques jours après le verdict du fameux procès. Ce premier roman raconte cette unique fois. Unité de temps rigoureuse, donc, et indéniable habileté pour faire tenir, à coups d’analepses, deux vies en l’espace d’une soirée et à peine 150 pages. Les amateurs de petits formats, dont je suis, sauront apprécier.

     

    Convulsions, frétillements et cédrat à la menthe

     

    Sur la vie de Baudelaire, on n’apprendra, pour être franc, pas grand-chose de très nouveau. En revanche, c’est un beau portrait de femme que brosse ce texte qui va et vient entre les points de vue alternés du poète et de sa muse, mais revient toujours à la muse. Laquelle en revient toujours à la Femme piquée par un serpent. Cette exhibition de ses charmes aux yeux lubriques et hypocritement choqués du Tout-Paris, Apollonie ne s’en remet pas : « Cette image de moi (…) me rangera pour toujours au rayon des femmes de plaisir. Peut-être même qu’on oubliera la muse et la Présidente que je suis ». Pour « racheter l’outrage », il y a Charles, qui la célèbre « en créature éthérée, sans geignements ni convulsions. En idéal féminin, loin des jarretières et des corsets, des bouches ardentes et des aisselles âcres ». Seulement, comment Charles rachèterait-il, s’il persiste à voir en elle un être « aussi idéal que la Sainte Vierge » ?... Tout le livre repose sur cette contradiction, qu’il résoudra en croisant les deux thèmes, dans un chapitre clé dont on ne dira ici rien de plus.

     

    C’est aussi le portrait (très érudit) d’une époque. Et, surtout, d’une ville à cette époque : « Paris, capitale du plaisir, bordel de l’Europe », à « l’heure où la ville frétille avant les spectacles nocturnes : théâtres, bals à chahut et à cancan, cafés-concerts où l’on sirote liqueurs et rengaines »…

     

    Mais le plaisir du lecteur, lui, vient surtout d’une écriture qui ne recule pas devant le pastiche malicieux : « L’air a la chaleur du sang, et invite à la nonchalance. Le boudoir est tapissé de satin couleur lune, et engage à la rêverie ». Et Céline Debayle n’a pas peur non plus de frôler le kitsch. Toujours dans le registre bipolaire : « D’une grâce orientale, elle éloigne la touffeur pour garder fraîches ses aisselles baignées de cédrat à la menthe », ou, pour ceux qui préfèrent : « Son fard de céruse camouflant rides et humeurs suinte dans l’air moite, corrompu d’odeurs de fricot ». Huysmans n’est pas très loin, avec un peu d’avance. Mais c’est très bien comme ça.

     

    P. A.

     

    Illustration : Auguste Clésinger, Femme piquée par un serpent, 1847


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