• photo Pierre AhnneEn 2020, les éditions de La Baconnière publiaient Bela Lugosi, où s’illustrait déjà la manière particulière d’Edgardo Franzosini — érudition, humour, mélange assumé d’exactitude et de fantaisie. Dans l’article que je consacrais à l’ouvrage, j’évoquais un autre livre, paru en 1958 chez JC Lattès, et intitulé Raymond Isidore et sa cathédrale. C’est ce texte, retraduit, que l’éditeur helvétique fait paraître aujourd’hui sous le titre de Monsieur Picassiette.

     

    Grande et petite cathédrale

     

    Chartres est une ville de collines. On monte, on descend. On descend, depuis la cathédrale, par les petites rues si étonnamment médiévales, jusqu’à l’Eure. On la passe et on remonte, à travers des quartiers modernes qui furent sans doute autrefois des étendues de potagers ponctuées d’humbles maisonnettes. On atteint, à flanc de coteau, la Maison Picassiette, depuis laquelle on aperçoit, sur le coteau prochain, la flèche dont Péguy disait : « Tour de David voici votre tour beauceronne./C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté/Vers un ciel de clémence et de sérénité/Et le plus beau fleuron dedans votre couronne ».

     

    Il est évidemment tentant de voir une seconde et modeste cathédrale dans la maison qui doit son surnom aux efforts déployés pendant vingt-cinq ans par Raymond Isidore (1900-1964) pour tout y revêtir (murs, jardin, meubles, etc.) de débris de vaisselle composant des motifs géométriques, des représentations florales, des paysages (Chartres, le Mont-Saint-Michel…). C’est à cette figure éminente de l’art brut que l’écrivain italien consacre une biographie. Est-ce une biographie ? La question, qui se posait déjà à propos de Bela Lugosi, est ici au centre même du livre. Si ce n’est pas, à coup sûr, autre chose qu’une biographie, ce n’en est pas vraiment une pour autant.

     

    Fantaisie et vérité

     

    On en est prévenu dès le début : à la recherche d’un inédit de Marcel Schwob, La Terre de l’an 2000, celui qui se donne pour l’auteur va le chercher à Chartres, ville natale de Jules Hetzel, éditeur de Jules Verne (lui-même auteur d’un Paris au XXe siècle) et ami de la famille Schwob. Il y rencontre Maurice Hetzel, arrière-neveu du précédent, qui lui fait découvrir la Maison Picassiette… Schwob, auteur de Vies imaginaires. Verne, maître de la littérature d’imagination. Comment s’étonner que notre auteur-narrateur revendique une conception un peu spéciale du genre qu’il prétend pratiquer ? « Le biographe ne doit pas se faire scrupule de suppléer avec ses propres moyens à l’insuffisance de sa documentation, ou, pire, à son absence ». Et même si documentation il y a, « on ne doit pas se piquer de [lui] être excessivement fidèle ». Au demeurant, « pour comprendre pleinement un homme et son œuvre, plutôt que d’en lire la biographie, il vaudrait toujours mieux en écrire une soi-même ».

     

    Tout est résumé là : c’est sur la fantaisie de l’entreprise que reposera son sérieux. Certes, elle s’attache à restituer la vie du modèle : la naissance dans un famille modeste : la cécité ; la vue retrouvée, le mariage ; les emplois successifs (à la Grande Fonderie de Chartres, comme nettoyeur des rails du tramway, comme surveillant du dépôt d’ordures…) ; les années de réclusion volontaire consacrées à l’œuvre, la relative célébrité, les visiteurs venus de partout, dont, paraît-il, Picasso lui-même ; les séjours en hôpital psychiatrique, la mort. Tout semble y être. Mais allez vérifier… Surtout dans les détails. Né un 8 septembre, jour où est célébrée la naissance de la Vierge, Raymond, nous dit-on, recouvre la vue dans la cathédrale de Chartres alors qu’un aéroplane la survole et que l’enfant tourne le visage vers les vitraux. Sa grande idée lui vient tandis qu’il contemple, au crépuscule, les flancs de la montagne de déchets qu’il doit garder et où mille tessons font naître une constellation lui évoquant celle de la Vierge…

     

    Comique et sérieux

     

    On l’aura compris : Edgardo Franzosini utilise lui aussi des fragments qu’il met en perspective, qu’il assemble, si on veut, pour faire d’une vie modeste une existence entièrement imprégnée de merveilleux. Et d’absurde, bien sûr. La grande honnêteté du livre est de lui faire droit. Il s’agit, tout à la fois, de rendre justice à « une œuvre de l’esprit, dont il faudrait (…) chercher la valeur intime, l’inspiration, le caractère original », et de rendre compte de la folie pure, de la force comique et, par là même, profondément subversive du projet comme de sa réalisation. Bref, le respect, ici, passe par l’humour. Celui-ci s’exprime dans l’érudition toujours un brin caricaturale, dans le fouillis des anecdotes et des parenthèses où se mêlent Victor Hugo, les chiffonniers, Épiménide, Augustin Respect, lequel consacra (?) à Restif de La Bretonne une biographie monumentale tournant entièrement autour de l’obsession de l’écrivain libertin pour le pied (féminin)… Le jeu même avec la vérité, affiché ostensiblement, est source d’un comique très particulier et très sûr, Franzosini prêtant à son héros comme à tous les personnages qu’il fait intervenir des réflexions ou des discours livresques hautement improbables, quand il ne pastiche pas ouvertement le roman populaire (« Raymond finira par y voir — dans quelles circonstances extraordinaires, on l’apprendra par la suite »).

     

    Comment mieux parler d’une vie vouée à la réutilisation de l’ordure qu’en utilisant soi-même, phrases et fragments de récits, des matériaux de récupération ? Mais comment mieux parler, peut-être, de toute vie ? Tout récit de vie n’est-il pas issu de la collecte de tels matériaux ? Raconter, n’est-ce pas cela ?

     

    P. A.

     

    Illustration : la cathédrale de Chartres représentée à partir de tessons, sur les murs de sa maison, par Raymond Isidore

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  • discover-ukraine.infoSofi Oksanen est finlandaise, elle écrit en finnois. Oui, mais de mère estonienne. S’autorisant de ces origines, elle a fait de la vie en URSS ou en ex-URSS son grand sujet, et a très à cœur de dénoncer le totalitarisme soviétique, lequel, c’est connu, « a fait l’objet de peu de publications »… Il est vrai que le geste revêt sans doute en Finlande un sens un peu particulier. Quoi qu’il en soit, l’auteure des Vaches de Staline (2003, traduction chez Stock en 2011) reste dans sa spécialité avec ce nouveau roman, paru dans son pays en 2019.

     

    Cette fois, même si Olenka, l’héroïne-narratrice, est née et a grandi à Tallinn, c’est surtout de l’Ukraine qu’il est question : avant et après la chute de l’URSS, avant et après le mouvement Euromaïdan, pendant la guerre contre les séparatistes prorusses, laquelle fit rage dans le Donbass, où notre personnage a habité la ville minière de Snijné avant de gagner le centre beaucoup plus important de Dnipropetrovsk.

     

    Quand on fait sa connaissance, elle est allée se cacher à Helsinki. Elle y fréquente le fameux « parc à chiens », où elle observe une famille heureuse. Une inconnue vient s’asseoir près d’elle, naturellement ce n’est pas une inconnue, c’est Daria, surgie d’un passé obscur et mouvementé. Elle s’intéresse à la même famille qu’Olenka, sur laquelle on comprend qu’elle sait bien des choses.

     

    Labyrinthe

     

    Et c’est parti pour le va-et-vient, à présent pratiquement obligatoire, entre les époques et les lieux : 2016, 2006, 1992-96, Dnipro, Snijné, Helsinki, descente progressive dans le passé de la narratrice. Laquelle distille au compte-gouttes les informations et les indices, compliquant à plaisir une histoire déjà bien compliquée en elle-même. En deux mots, disons que le père d’Olenka, à Snijné, dans les années 1990, s’est livré à des trafics ayant rapport avec les kopanki, les houillères clandestines. C’est comme ça qu’il a fini décapité. La famille s’est repliée à la campagne, d’où notre héroïne a réussi à s’échapper grâce au mannequinat, qui lui a ouvert les portes de l’Ouest. Mais échec de sa carrière, retour au point de départ, où, la compote de pavots ne rapportant pas assez, elle s’est lancée dans le commerce des ovocytes, dans lequel elle est vite devenue, de donneuse, organisatrice. C’est ainsi qu’elle est entrée en contact avec les puissants, autrement dit avec les mafieux. Parmi eux, Roman, dont elle s’est éprise, avant de découvrir le rôle que lui et son clan ont joué dans la disparition de son père (voir plus haut). L’assassinat d’un autre fils de chef l’a contrainte à fuir en Finlande. Mais l’a-t-elle vraiment tué ? Qui est la revenante du banc public ? Comment tout ça finira-t-il ?

     

    Ne comptez pas sur moi pour vous le dire. D’abord, je ne voudrais pas déflorer votre lecture ; ensuite, je n’ai pas tout compris. Mais ce n’est pas très grave : d’abord, l’intrigue n’est pas, à mes yeux, le plus important dans un livre, ensuite, il n’est pas sûr qu’elle soit si importante que ça pour Sofi Oksanen elle-même. Certes, il n’est guère question d’autre chose. À part quelques passages où la nostalgie fait ressurgir des images, des odeurs, des bribes de décor, on ne nous parle que d’action, c’est-à-dire, essentiellement, de calculs : l’argent, la réussite, la peur de perdre ce qu’on a gagné sont les uniques préoccupations des uns et des autres. À commencer par la narratrice, qui, toute petite déjà, avait en guise de « jardin secret » une « cachette pour le plumier contenant [son] épargne, les petites économies grâce auxquelles, un beau jour… »

     

    Conte de Grimm

     

    Mais cette réduction du récit à une dimension quasi unique, avec l’impression d’étouffant labyrinthe qu’elle provoque, est peut-être la meilleure manière de décrire le monde dont Sofi Oksanen veut nous parler. Son Ukraine est « un conte de Grimm devenu réalité », et un conte peu merveilleux. Parlant du fils d’un de ses clients, l’héroïne évoque par antithèse la vie du jeune Ukrainien moyen : « S’il va à l’armée, ce ne sera pas pour être envoyé sur le front. Après l’école, il n’ira pas ramper au fond d’une kopanka pour gratter le charbon souillé de cendre et de soufre, il ne fabriquera pas des armes avec ses battes de base-ball en y plantant des clous. Il n’apprendra pas à faire des cocktails Molotov avec des ampoules ». Dans l’univers où le roman nous plonge, tout se négocie et se paye. La législation est « exceptionnelle au sujet de la procréation médicalement assistée : seuls les futurs parents jouiss[ent] d’une protection juridique, les donneuses (…) n’[ont] aucun droit », mais se laissent examiner comme du bétail, sachant que, grâce à elles, leurs frères et sœurs pourront faire des études.

     

    Les rois de ce monde sont issus d’une caste qui s’est « cramponnée à ses privilèges d’une décennie à l’autre, d’une révolution à l’autre, d’un régime à l’autre », et qui mène une existence entièrement vouée au pouvoir et à la réussite matérielle. Jusque par-delà la mort — voir l’hallucinante visite d’un cimetière où les défunts se sont fait représenter dans la pierre avec leurs Mercedes, leurs téléphones Nokia, leurs chaînes en or…

     

    Il faut un moment pour comprendre que quelque chose donne quand même un sens à ces vies. Olenka se souvient que son père l’appelait son « rayon de soleil ». Ce père même ne s’attendrissait guère que sur la tombe de son père. Roman va se recueillir sur la tombe du sien, dont un chef de clan occupe à présent près de lui la place… Ce que Sofi Oksanen nous raconte, en réalité, est une histoire de pères et de meurtres de pères. Fils et filles héritent du pays en morceaux que leurs géniteurs leur ont légué, et leur désir frénétique de s’en arracher n’a d’égal que leur besoin d’y rester pour y montrer à leurs aînés qu’ils peuvent faire aussi bien qu’eux. Cette contradiction profonde, ce passé sans fin reproduit ne sont peut-être pas propres à la seule Ukraine…

     

    P. A.

     

    Illustration : à Dnipropetrovsk...

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  • positivr.frC’est le narrateur. Il a dix ans. Il est « adepte de l’origami et de l’ombre, ennemi du sport et de la bagarre ». Quand il n’essaie pas, sans grand succès, de faire naître par pliage des grenouilles ou des hérons, il lit les romans de la collection « Choisis tes propres aventures ».

     

    La mère de cet enfant de la petite bourgeoisie mexicaine a épousé, jeune étudiante d’extrême gauche, un futur employé de banque, amateur de foot. D’où des disputes incessantes. Un jour de l’été 1994, elle disparaît. S’inspirant de ses lectures, notre jeune héros mène l’enquête, et découvre vite que Teresa est partie pour le Chiapas, rejoindre « l’homme en passe-montagne avec sa pipe » et ses compagnons de lutte. Avec l’aide plus ou moins involontaire du « Rat », jeune voyou du quartier épris de sa sœur adolescente, le détective en herbe monte dans un bus en partance pour le Sud. Objectif : rejoindre sa mère. L’aventure tournera court, bien sûr. Quelques jours après son retour à Mexico, l’enfant apprendra la mort accidentelle de Teresa.

     

    Éloge du pli

     

    D’une certaine manière, il ne se passe, au fond, pas grand-chose : tout le roman de Daniel Saldaña París, qui est né la même année que son héros, décrit l’onde de choc que cette fugue et ce deuil diffusent non seulement à travers l’enfance du narrateur, mais dans sa vie. On comprendra peu à peu pourquoi, et la raison pour laquelle, vingt-trois ans après l’événement, notre homme ne quitte pas son lit, n’en occupe que le côté gauche, et passe son temps à noircir des cahiers à spirale ­— « Non parce que écrire serait un acte salutaire, mais parce que c’est ainsi que je peux me dire les choses auxquelles je n’ose pas penser quand je suis seul ».

     

    D’une certaine manière il ne se passe pas grand-chose et, d’une autre, toute une vie et toute une époque se trouvent contenues dans ce roman centré sur le motif du pli. Qu’est-ce qu’un pli ? Rien. Et on imagine l’interprétation derridienne qui pourrait faire de cette pure articulation un avatar de la bien connue différance. Le petit personnage, qui aime à se réfugier dans les rituels, s’entête dans ses origamis, sur le papier desquels il écrit à l’occasion « de petits mots mensongers sur les sujets les plus divers » ; en même temps, il rêve d’être un autre, de s’appeler Úlrich González, et est convaincu que l’hémisphère gauche du cerveau est « investi d’une dignité supérieure » par rapport au droit. C’est le narrateur qui le décrit, tout en se mettant, par-delà les années, à sa place. Tandis que l’auteur, qui maîtrise à la perfection ce jeu adulte/enfant, s’en amuse : « Bien sûr, je ne pensais pas tout cela alors, mais je projette maintenant ces réflexions sur l’inquiétude muette que, à mes dix ans, je sentais comme une espèce de bulle dans un endroit indéfini de ma cage thoracique souffreteuse ».

     

    Le pli narrateur-adulte/héros-enfant recouvre et révèle un autre pli, qui n’a jamais vraiment articulé et séparé, pour celui qui écrit, l’enfance et l’âge adulte. D’où, probablement, les angoisses (plutôt heideggériennes, celles-là) prêtées par cet adulte-enfant à l’enfant-adulte qu’il était (« Cela paraîtra peut-être exagéré, mais le fait est qu’à dix ans j’étais très tracassé par la question de la conscience »). Seule l’écriture, sans doute, en repassant sur le passé, serait susceptible de le dépasser — c’est elle, le pli.

     

    Mieux qu’Acapulco

     

    Qu’on n’aille pas, à la lecture de ce qui précède, s’imaginer un livre cérébral ou abstrait. Des décalages dont on vient de parler, l’écrivain mexicain tire des effets proprement désopilants, et on ne quitte qu’à regret son enfant si sérieux, qui ne doute pas que Dieu l’ait choisi « comme son être humain préféré », et plaint ses camarades en vacances à Acapulco, alors que lui « déchiffr[e] de mystérieuses disparitions (…) et [se] distr[ait] avec l’art ancien et réputé de l’origami ».

     

    Entre les lignes de son récit, ou du récit fait de lui plus tard, on distingue aussi des choses moins drôles. Le tableau d’un pays au bord de la guerre civile, où la police et les soldats inspirent autant de crainte que les « guerilleros », et où ceux qui le peuvent vivent « dans un quartier surveillé par des gardes privés ». Et, à travers l’histoire de ce couple mal assorti, de cette mère déçue et exaltée, on reconnaît aussi le portrait d’une génération, de ses espérances, de leur échec.

     

    On le savait depuis Proust : les « petits morceaux de papier » dont « s’amusent » les Japonais peuvent renfermer tout un monde…

     

    P. A.

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  • blog.apahau.orgAvec les écrivains du Nord, on n’est jamais très loin de la Bible. De Selma Lagerlöf à Pär Lagerkvist (Barabbas, 1950, Stock, 2008) ou à Torgny Lindgren (Bethsabée, 1984, Actes Sud, 1986), tout tourne volontiers autour de la présence ou de l’absence de Dieu. Et s’il fallait ajouter à la littérature le cinéma (Dreyer, Bergman), que dire ?...

     

    Lars Petter Sveen, auteur norvégien né en 1981, s’inscrit donc, avec son troisième roman, dans une certaine tradition : celle, spécifiquement, d’un récit « biblique » qu’il ne faudrait surtout pas vouloir prendre pour un roman historique. Comme nous sommes à une époque où tout doit nous parler, immédiatement et sans détour, sous peine d’être considéré comme inactuel, la quatrième de couverture annonce un livre « dont les résonances avec la situation actuelle de Gaza et du Moyen-Orient, de Daech et de la montée de l’extrémisme sont frappantes ». On peut toujours dire ça. Peut-être est-ce même ce que l’auteur, pour une part, a voulu dire. Le dernier chapitre, un tantinet discursif et démonstratif, pourrait le laisser craindre. Mais, même si tel est effectivement le cas, notre homme s’est laissé déborder, tant mieux, par son propre texte, que son étrangeté suffirait à mettre loin au-delà du plaidoyer comme du sermon.

     

    « Le ciel était constellé d’étoiles… »

     

    Ça commence de nuit. Pas n’importe quelle nuit : « Sous le règne d’Hérode le Grand, à Bethléem. Nous étions à la recherche d’un petit roi des Juifs, qui était né récemment. Le ciel était constellé d’étoiles et nous étions là pour le tuer ». Dans ce récit qui porte en exergue une citation tirée de l’Évangile de Jean, tout se passera souvent pendant la nuit. Car les ténèbres, comme la lumière, y sont aussi métaphoriques. On massacre beaucoup, pas que les Innocents. Le pays et le monde sont en proie à la confusion et à la violence. Pris entre les brigands, les occupants romains, qui crucifient à tout-va, les rebelles juifs, qui assassinent les « collaborateurs » en plein Temple de Jérusalem, le reste de la population (cultivateurs misérables, enfants des rues, prostituées, lépreux…) tremble et essaie de survivre tant bien que mal.

     

    Le responsable de cet état de choses intervient directement et souvent, s’adressant à divers personnages du récit. C’est un vieillard aveugle, qui, pourtant, « voi[t] une multitude de choses ». Il tient toujours les mêmes propos : « Je suis ce qui demeure dans l’ombre tandis que la lumière tombe ailleurs » ; « Le bien ne délivrera personne du mal, vous ne pouvez compter que sur vous-même ». Il est explicitement nommé : « Satan me cherche. Il arrachera certains d’entre vous à ce monde, mais il ne parviendra pas à le garder ». Celui qui parle ainsi s’efforce de faire luire un peu de lumière dans l’obscurité dominante. C’est Jésus. Et la réussite du récit se mesure à l’intensité, loin de tout sentimentalisme saint-sulpicien, des scènes dans lesquelles il intervient.

     

    La lumière et les ténèbres, donc. Peut-on pour autant parler de manichéisme ? Pas vraiment. Certes, les démons sont partout. « La marque de la bête (…) peut être placée sur n’importe qui » et défigurer n’importe quel visage. Parfois, simplement, quelqu’un sent que « quelque chose a changé », « a été placé à l’intérieur de [lui] ». « Leur cruauté s’installe en nous, leur malfaisance devient notre malfaisance », dit un des héros. Mais un autre ajoutera : « Il y a une part de mal en nous tous » et « nous devons en faire une part de tout le bien que nous faisons ».

     

    « Nous créons de nouvelles histoires »

     

    D’ailleurs, les choses vont et viennent. Les mêmes personnages apparaissent, disparaissent, ressurgissent plus loin, tantôt perdus, tantôt sauvés, alternativement mauvais ou s’efforçant de bien agir. Ce sont des soldats romains, des meurtriers, des disciples du Maître, tels André, Pierre ou Judas, des femmes maltraitées… Les uns sont vivants, d’autres morts et parlant depuis l’au-delà (où ils n’ont pas l’air beaucoup mieux que sur terre). Ils s’expriment à la première personne, puis, ailleurs, sont vus de l’extérieur par un autre ou prêtent leur point de vue à un narrateur externe. Toutes leurs histoires s’entrecroisent, forment progressivement un réseau. Des passages énigmatiques s’éclairent cependant qu’on avance, insensiblement, dans le temps, depuis la naissance du Christ jusqu’à quelques décennies après sa mort.

     

    Ce sont toutes ces histoires qui constituent les vraies héroïnes de ce curieux roman. Car, réécrivant (très librement) les Évangiles, il fait de la grande histoire qu’il raconte un conflit entre ce qu’aujourd’hui on appellerait sans doute divers récits. Il y a ceux de Satan (« Je leur raconte les histoires qu’ils veulent entendre ») ; il y a ceux de Jésus (« Nous créons de nouvelles histoires, nous ne sommes plus seuls ») ; il y a ceux de tout un chacun, essayant de faire le tri et de savoir à quoi adhérer, puisque « chacun de nous à de nombreuses histoires », bien sûr.

     

    Satan se soucie que chacun ait son histoire et s’inscrive dans l’Histoire tout court : « Vous savez ce que c’est que de se battre pour ses droits » ; « Vous feriez mieux de prier pour une histoire dont vous pourriez faire partie, une histoire en laquelle vous pourriez croire ». Cependant, un autre récit, différent pour chacun mais le même pour tous, trace son chemin dans l’imbroglio des récits divers, comme la lumière dans les ténèbres. La radicalité du roman de Lars Petter Sveen est de constituer, sans bavardage, par la seule complexité de ses détours, un analogon parfait du monde tel qu’il veut nous le faire voir.

     

    P. A.

     

    Illustration : Duccio di Buoninsegna, La Tentation du Christ (1305-1311)

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  • fr.wikipedia.orgLa narratrice de ce court roman présente de bien curieux symptômes : « Par moments, j’avais l’impression de me dédoubler (…). À d’autres moments, je me sentais sur le point de disparaître » ; « Les portes automatiques ne s’ouvrent pas à mon approche, mes pas ne se marquent pas dans le sable et mon image disparaît des miroirs »… Elle va voir une « psychorabbine », dont le diagnostic est sans appel : elle est victime d’un « dibbouk », un de ces « morts errants » qui, « faute de tombe, (…) vont s’incruster dans le corps d’un vivant ».

     

    Plus précisément : son père, Shmuel, évoquait parfois Mariette, la petite fille qu’il avait dû un jour quitter, ainsi que sa mère, pour ne jamais les revoir, au moment de partir pour un camp « de travail » qui se révélerait être Auschwitz. D’où il est revenu, pour se remarier, toujours en Pologne, avoir une autre fille, puis s’installer d’abord en Israël, ensuite en Belgique. Pas de doute : notre héroïne est hantée par Mariette, l’enfant disparue.

     

    Coups de chance

     

    Elle va voir une femme détective spécialisée dans ce genre de problèmes, laquelle, stupeur, retrouve une Mariette au Canada, où elle habite depuis que, dans son enfance, l’y a emmenée Sam, son père, qui ressemble trait pour trait, passé compris, à celui de la femme hantée. Celle-ci rend visite à sa supposée « demi-sœur », découvre, là-bas, que sa mère, Erna, a également connu, sous le nom de « Maria », une autre existence. Et aussi qu’une autre petite fille, Zofja, est morte en Pologne dans les mêmes circonstances que la prétendue Mariette.

     

    « Si Zofja s’était emparée de Mariette qui s’était emparée de moi » ? s’interroge l’enquêtrice. À moins qu’elle ne soit elle-même la « dibbouk », elle qui a souvent eu « la sensation d’usurper non seulement une identité, mais une existence » ?... On s’y perd un peu, avec tous ces « dibbouks », jusqu’à ce qu’on comprenne qu’ils ont une signification symbolique, et que le roman fantastique, quasi policier, pour captivant qu’il soit, n’était qu’un leurre. Le vrai sujet du livre d’Irène Kaufer, c’est « la chance ».

     

    Au sens premier du terme : Shmuel a eu « de la chance » de survivre à Auschwitz ; ses parents ont eu « de la chance » d’être envoyés en Sibérie par les Soviétiques plutôt que de rester en Pologne bientôt entièrement occupée par les nazis ; sa belle-mère a eu « de la chance » de mourir en 1938… La chance, c’est le hasard, et l’auteure nous raconte des vies qui n’ont dû qu’au hasard de se prolonger ou de prendre fin. Des vies qui auraient toutes pu, comme l’ont fait, littéralement, celles de Shmuel et d’Erna, « diverger ». Aussi les personnages surgis de ce passé tragique ont-ils tous des identités multiples : Shmuel s’appelle Samek en Pologne, il devient Sam dans sa version « canadienne » ; Maria, c’est Ernestina, mais on l’appelait Erna ; ils ont été successivement polonais, russes, ukrainiens, allemands… De même que la ville de Lwów, qui joue un rôle dans le récit, s’est aussi appelée Lemberg et Lviv.

     

    Blagues juives

     

    Comment, pour les enfants de ces rescapés, l’identité ne constituerait-elle pas une notion flottante et fugace ? « Je ne sais pas où est ma forêt », dit quelque part la narratrice. C’est le portrait d’une enfant de survivants que brosse pour nous Irène Kaufer, laquelle ne se cache pas de parler d’elle et de ses parents, dont le témoignage bien réel, enregistré pour la fondation Spielberg et évoqué dans le roman, est mentionné en annexe à la suite des « livres cités ».

     

    Et nous est aussi contée l’histoire d’une famille juive, prise, comme beaucoup d’autres, dans le tourbillon que l’on sait. Une histoire de morts, de revenants, d’êtres évaporés sans traces, de deuils impossibles, racontée sur un ton unique, où l’émotion est sans cesse maintenue à distance par l’humour. Shmuel et Erna quittent la Pologne et les « jets de pierre » dont ils craignent d’y être victimes pour « le pays des Intifadas », ce qui « est en soi une blague juive » ; la narratrice, victime de sa « dibbouk » pendant les soirées entre amis, tâche de s’en défaire puis renonce : « Nous rentrions ensemble, et je lui reprochais de ne jamais payer le taxi ».

     

    Les « dibbouks », nous dit-on, sont des morts « qui sont mal morts, qui n’ont pas réussi à franchir les portes bien gardées de l’autre monde ». Pour tous les mal morts parmi les siens, et pour tous les autres, Irène Kaufer a élevé un tombeau en forme d’oxymore et de tour de force : poignant et gracieux.

     

    P. A.

     

    Illustration : Un dibbouk par Ephraim Moshe Lilien (1874–1925)

     

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