• Comme tous les ans à pareille époque et avant la pause d’usage, quelques suggestions, inspirées par les ouvrages dont la lecture, depuis le mois de janvier, m’a particulièrement séduit…

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Rééditions et redécouvertes

    Le Festin, Margaret Kennedy, traduit de l’anglais par Denise Van Moppès (Quai Voltaire)

    L’après-guerre au Pays de Galles, une pension de famille au pied d’une falaise… Tout le charme et la subtilité du roman britannique. Estival s’il en est.

     

    Guerre, Louis-Ferdiand Céline (Gallimard)

    Quoi qu’on en pense, il faut le lire.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Dans l’ombre de l’Histoire

    Une sortie honorable, Éric Vuillard (Actes Sud)

    Éric Vuillard saisit les acteurs français de la guerre d’Indochine au moment où leur conscience les empoigne. Sombre et grinçant.

     

    La Stupeur, Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti (L’Olivier)

    Jamais nommée, la Shoah est au cœur de ce grand roman métaphysique dû à l’auteur israélien récemment disparu.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Pères, mères, fils, filles

    Tigre obscur, Gilles Sebhan (Rouergue noir)

    La série policière de Gilles Sebhen se clôt en beauté sur ce cinquième volume, qui tourne autour d’un centre obscur et magnifie l’image de l’enfant rédempteur.

     

    Mourir en été, Zsuzsa Bánk, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni (Rivages)

    La mort d’un père, avant, pendant, après, et tout ce qui va avec, dans le moindre détail. Un grand livre.

     

    Vivre à ta lumière, Abdellah Taïa (Seuil)

    L’écrivain franco-marocain fait de sa mère un portrait en forme de triptyque, porté par des voix inimitables.

     

    La Fille de la piscine, Léa Tourret (Gallimard)

    L’adolescence dans toute sa crudité et sa grâce hargneuse. Un premier roman plein de promesses.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Vies singulières

    Quand j'étais jeune, Norbert Gstrein, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay (Grasseet)

    Entre Tyrol et Amérique, bien des crimes ont peut-être été commis. Tout le monde est suspect, surtout le narrateur. Fascinants abîmes.

     

    Le Cœur de l'hiver, Dominic Cooper, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner et Catherine Goffaux (Métailié)

    Il vit dans une île écossaise, seul avec ses bêtes, le soleil, la pluie et le vent, jusqu’à ce qu’un intrus… Admirable poème du monde et des choses.

     

    Les Petits Personnages, Marie Sizun (Arléa)

    Ceux qu’on distingue à peine dans les tableaux… Marie Sizun, dans ce livre superbement illustré, leur donne à tous, entre image et mots, une existence.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Et aussi, venant de paraître…

     

    La Grande Maison, Danièle Pétrès (L’Ourse brune)

     

    Cet éditeur récent publie de minces volumes consacrés chacun à une nouvelle d’une vingtaine de pages. Avec celle-ci, Danièle Pétrès nous revient.

    Les salariés d’une « grande maison » de couture sont réunis pour fêter un anniversaire. Elle a quitté l’entreprise, elle revoit ses anciens collègues pour la première fois depuis son départ ; et, parmi eux, « le coupeur de l’atelier flou », avec ses « mains veloutées »… Longues phrases musicales, sinueuses comme des ondulations d’étoffe. Grâce et gravité.

     

    La revue Les Moments littéraires consacre en grande partie son numéro 48 à Yves Charnet, auteur singulier d’une œuvre tournant presque intégralement autour de son enfance à Nevers et de son rapport à la mère (Prose du fils, La Table ronde, 1993). Il en parle dans un long entretien avec Gilbert Moreau. Puis, dans les Carnets d’un été détraqué, il évoque le quartier des Batignolles, « la fille du Wepler » et « la vieille dame de Nevers », qui n’est jamais loin…

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Ensuite, bientôt, déjà, la rentrée littéraire. Dès les derniers jours d’août, je commencerai à vous parler du nouveau livre de David Lopez (enfin !), de ceux de Claudie Hunzinger, d’Anne Serre, de Carole Fives et de Gaëlle Obliegly. Il y aura aussi des premiers romans, il sera question de jeu d’échecs, de maisons de famille, de Churchill et de De Niro…

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Un peu plus tard, au mois d’octobre, paraîtra un livre dont je ne parlerai pas : mon nouveau roman, Faust à la plage, aux éditions Vendémiaire. Pour les fidèles lecteurs de ce blog, voici, en avant-première et avec tous mes vœux pour un bel été, sa couverture.

     

    Quelques lectures pour l’été 2022

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  • www.parisvox.infoÇa commence comme un conte de fées. La jeune et jolie Woody s’en va dans la forêt cueillir des baies pour son « homme » et son petit garçon. On plonge avec elle dans le lyrisme des grands bois, « d’érables rouges et négondo, de charmes et de bouleaux flexibles », peuplés de « cardinaux », de « geais », traversés parfois par le « sombre nuage » d’un essaim que le soleil fait briller d’un « scintillement splendide ». Goody se perd. À partir de là…

     

    … à partir de là ne comptez plus sur moi pour vous résumer la très labyrinthique intrigue du roman de Laird Hunt. Qu’il vous suffise de savoir que Goody rencontrera des femmes bien étranges, qui ont pour nom Eliza, Capitaine Jane ou Mamie Machin, et qui, si elles se défendent d’être « des sorcières », semblent terriblement en être malgré tout. Il y aura des métamorphoses, des identités qui s’échangent et s’emboîtent, des enchantements se superposant à plaisir. L’héroïne plongera dans un puits pour chercher un objet magique et s’envolera dans un « navire » en peau humaine (« au-delà de longs tunnels de vent et tout droit au travers d’une bannière de nuages emplis de glace »). Et on croisera aussi des enfants changés en cochons (si j’ai bien compris), des oiseaux avertisseurs, des loups…

     

    Femmes puissantes et méchants rouges-gorges

     

    On s’égare, comme Goody, dans cette forêt qui ressemble un peu à celle de Blanche-Neige, avec ses « profondeurs terrifiantes », ses « racines et [ses] branches affûtées ». Où et quand sommes-nous ? Nous sommes dans un « nouveau monde » où vivent aussi de « premiers peuples ». Parfois passent des soldats en tunique rouge, on use du mousquet, de la Bible, l’héroïne-narratrice, à en croire la quatrième de couverture, est « une puritaine bien sous tous rapports » (on apprendra quand même en passant qu’elle a tué sa mère). Cependant ces détails semés çà et là, faute d’être vraiment utilisés, ne deviennent jamais des thèmes. On pourrait aussi bien être n’importe où et n’importe quand. En fin de compte, on n’est nulle part.

     

    L’« homme » de Goody est brutal. Dans les bois, elle rencontrera des femmes puissantes et libres. Sauf qu’elles sont toutes sous la coupe de Red Boy (un rouge-gorge géant pourvu de bras…). Et que, de toute façon, on n’aimerait guère les rencontrer, au coin d’un bois ou ailleurs. Pas plus que feu la mère, qui martyrisait son époux, le seul dans toute l’histoire à être un tantinet sympathique.

     

    Que faire au carrefour ?

     

    On le voit : tous les signes qui pourraient orienter le propos dans telle ou telle direction se contredisent et s’annulent, si bien qu’on cherche en vain le sens de tout cela. Ce pourrait être justement l’attrait du roman, cette absence de sens — et le pur plaisir de voir des images horrifiques naître les unes des autres dans toute la beauté des jeux gratuits. Seulement on n’ose pas s’adonner tranquillement à ce plaisir, tant Laird Hunt s’entête à nous suggérer qu’il y en a, du sens. Et son éditeur français insiste : « On entre dans ce roman comme dans un conte des frères Grimm », mais cet « inoffensif début » (« inoffensif » ?... il faut d’urgence relire les Grimm !) fait vite place à « d’autres rivages ». Après quoi il nous est rappelé que ce volume clôt une tétralogie intitulée Dark America Quartet. Conclusion : Goody « se tient à l’un des carrefours de l’histoire américaine ».

     

    Peut-être. Mais elle piétine un peu, à son carrefour. Et nous autres lecteurs finissons par nous lasser de ce jeu de piste qui ne mène nulle part, comme d’une esthétique qui se situe souvent quelque part entre l’image de synthèse et le bon vieux dessin animé. Le conte de fées a un début, un milieu, une fin, c’est là sa force. Laird Hunt invente le conte qui n’en finit pas et, du coup, tourne à vide. À la différence de Goody, cependant, nous avons à chaque instant la possibilité d’en sortir — en fermant le livre.

     

    P. A.

     

    Illustration : Arthur Rackham

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  • www.dogbible.comTeo et Boris le Beau ont disparu. Comme Teo est le meilleur ami de Negro, celui-ci mène l’enquête à « l’Abreuvoir », « le rade de Margot », laquelle « enlève les saletés et les plastiques, tient à distance les chats et leurs pisses, les pigeons et leurs fientes ». Car Margot est une « bouvière des Flandres ». Negro est « né métis, croisement de mâtin espagnol et de fila brasileiro », Teo est un « limier de Rhodésie bien balancé », et Boris porte un collier « de grand luxe, en cuir tressé, avec toutes les plaques réglementaires imaginables ».

     

    « Dog Queen » et Série noire

     

    Bref, on est chez les chiens. La citation en exergue, tirée du Colloque des chiens, de Cervantes, inscrit le toman d’Artuto Pérez-Reverte dans la longue tradition du récit animalier, où on trouve, plus près de nous, Pergaud, London, Colette… Bien d’autres encore, tel Vladimov, dont le très remarquable Fidèle Rouslan (1) a souvent été cité sur ce blog. L’auteur russe maintenait un parfait équilibre entre animalité et humanité, réalisme et allégorie, ce qui est loin d’être le cas chez le prolifique écrivain espagnol, très connu depuis Le Tableau du maître flamand (2). Avec lui, on est dans l’anthropomorphisme quasi pur. Certes, seulement quasi : d’intéressantes ouvertures se font jour, parfois, telle cette opposition entre temps des chiens et temps des hommes (« Dans notre temps bien plus de choses se passent »). Mais on en reste aux ouvertures. Ce qui intéresse d’abord Pérez-Reverte, c’est de raconter une histoire dans le genre de celles qui l’ont rendu célèbre : policière. Le titre espagnol, Los perros duros non bailan, allusion au Tough Guys Don’t Dance de Norman Mailer, place d’entrée de jeu l’œuvre sous le signe du pastiche.

     

    Negro, rescapé de « l’Abattoir », où il a longtemps dû livrer des combats, est le héros inévitablement solitaire et désabusé (« Ces chichis ne sont pas mon style. Les chiens durs ne dansent pas »), et l’action, le suspense, la violence, les scènes nocturnes maintiennent une ambiance ostensiblement Série noire. La superposition de cet univers à celui des animaux produit quelque chose comme du Walt Disney plus brutal, où la volonté d’être drôle et allusif donne lieu à ce qui apparaît souvent comme de légèrement navrantes facilités. Notamment dès qu’il s’agit de sexualité : Dido est « si belle qu’en agitant la queue elle [pourrait] faire fondre le bitume » ; « Perlita la Dog Queen » demande aux « chiens des rues » de « le fouetter avec leur queue et de l’appeler chienne » ; quand on retrouvera Teo et Boris, enlevés par des organisateurs de combats clandestins, le second, voué à la reproduction, est enfermé dans la même cage que trois femelles « insatiables » et n’en peut plus : « Elles me consument, ces morues ».

     

    Deux chiens en un

     

    Tout cela est drôle si on veut, mais surtout lourd. Et quand on en vient aux allusions socio-politiques, ça ne vaut guère mieux. Le chien policier n’est « pas très vif de la comprenette » ; le doberman Helmut, qui appartient au tenancier de la librairie Über Alles, est « toujours prêt à chercher noise » ; Boris est « plutôt de droite », Teo « penche plutôt de l’autre côté » et entonne volontiers L’Internationale (« Debout, chiens de la terre… »). À la fin, délivré, après mille péripéties, par Negro, il entraînera ses compagnons de captivité dans une révolte inspirée de celle de Spartacus, et dont le bien-fondé donnera lieu à un débat moral canin : « Il y a aussi des petits d’humains, là-bas. — Je ne vois pas de différence… »

     

    Double critique du monde comme il va, à travers celui des chiens et en parallèle avec lui, les rapports maîtres/chiens devenant l’image de l’exploitation de certains hommes par les autres. Tout cela reste somme toute classique et ne semble devoir son intérêt qu’à l’art du récit. Oui, mais il y a l’art du récit, qui fait qu’on ne lâche pas l’affaire. Et on en est récompensé quand toute la place est laissée à ce qui est le plus animal dans l’histoire : les combats. Alors l’anthropomorphisme s’estompe (« Depuis que notre monde (…) existe, il n’y a jamais eu qu’un seul et même combat, et toujours le même désespoir fou et perpétuel. Coups de dents et de sang »). Alors, le livre prend une dimension authentiquement littéraire, et pas seulement grâce à l’incontestable virtuosité de la narration. Dans les combats, « on ne sent plus la douleur, seulement une fureur atavique », les « gènes antiques » se réveillent, la créature sauvage prend le pas sur l’animal domestiqué. Car il y a deux chiens en chaque chien. Et le conflit entre les deux constitue la mise en abyme de celui qui oppose, dans le livre, le réalisme à la pure et simple allégorie. Devenant, du coup, la mise en abyme de l’allégorie en tant que telle, et de sa double face, matérielle et abstraite. Enfin, on rejoint Cervantes, et la grande tradition littéraire hibérique : le baroque.

     

    P. A.

     

    (1) Belfond, 2014, voir ici.

    (2) Jean-Claude Lattès, 1993

     

    Illustration : limier de Rhodésie

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  • www.pinterest.frElles s’appellent Kay, Dottie, Priss, Helena, Polly… Elles sont huit, plus une pièce rapportée, qui intervient parfois, toujours le temps d’un décalage ironique. Comme Mary McCarthy, toutes sortent de Vassar College, brillante université féminine de l’État de New York, où elles formaient le Groupe du titre anglais (The Group), sous lequel parut, en 1963, ce roman publié en français en 1964 et que Belfond réédite aujourd’hui, dans la fameuse collection [vintage]. Il est le plus célèbre de l’écrivaine américaine, morte en 1989, qui en publia une vingtaine d’autres (et il y eut aussi des essais, des biographies, des articles…).

     

    L’histoire de nos huit (ou neuf) amies dure sept ans. De 1933, date du premier mariage dans le Groupe, celui de Kay, une des plus jolies et des plus prometteuses, à 1940, où toutes se retrouvent pour l’enterrement de la même, tombée d’une fenêtre. Le probable suicide de cette jeune femme, arrivée de l’Ouest pleine d’enthousiasme et d’illusions, signifiant à l’évidence la fin, pour toutes, de la jeunesse.

     

    « Mouvement tactique »

     

    Deux exceptions mises à part (Lakey, riche, belle, spécialiste reconnue d’histoire de l’art et… lesbienne ; Libby, froide, arriviste, agente littéraire à succès), toutes ont, en sept ans, renoncé à leurs rêves d’indépendance pour succomber aux attraits du mariage et de la maternité. Les rapports entre hommes et femmes sont un des grands thèmes du roman de Mary McCarthy. Rapports vus d’abord sous l’angle de la sexualité, laquelle est abordée avec une liberté de ton qui surprend, même dans des années 1960 annonciatrices, dans ce domaine, des bouleversements que l’on sait. La défloration de Dottie, qui ouvre presque le livre, met tout de suite le lecteur dans l’ambiance : « Alors qu’elle ne demandait qu’une chose, c’était que cela prît fin, ô surprise des surprises, elle commença à y trouver un certain agrément. Son corps ne se révoltait plus tandis qu’il la pénétrait à fond, puis se retirait lentement, cela sans relâche, comme une question indéfiniment répétée »… Suit, quelques page plus loin, un long passage détaillé et désopilant sur les usages en matière de diaphragme et de « bock » (« La femme mariée a un second bock qu’elle laisse dans l’appartement de son amant. Pessaire et bock l’assurent de la fidélité de l’être aimé »).

     

    L’autre motif qui, s’agissant toujours des relations entre les sexes, court comme un fil rouge tout au long du roman, c’est celui de la malignité masculine. Brutal (« Descendant des Vikings, il lui fallait assouvir un besoin ancestral de viol et de violence ») ou lâche (« Je ne vais pas te laisser tomber comme cela, dit-il. J’exécute un mouvement tactique qu’il faut placer dans une stratégie d’ensemble »), le séducteur se métamorphose souvent en tyran domestique. Tel le mari de Priss, qui la contraint à donner le sein, à une époque où le biberon apparaît comme une solution d’avenir et libératrice pour les jeunes mères.

     

    Passage des années

     

    Le livre se fait l’écho de ce débat comme d’autres questions agitant le milieu et la génération qu’il dépeint. On y parle des meilleures manières d’éduquer les enfants à la propreté, de la supériorité des conserves sur la cuisine à l’ancienne (« As-tu goûté le maïs en boîte ? »), de la psychanalyse (« Elle découvrait chez elle les symptômes de toutes les névroses. Elle était maniaque, obsédée, buccale, anale, hystérique et anxieuse »), du trotskisme — car les procès de Moscou, la guerre d’Espagne puis les débuts de la Seconde Guerre mondiale sont la toile de fond du récit. Nos héroïnes estiment que « Roosevelt [fait] du bon travail, en dépit de ce que disent papa et maman ». Et si la femme de ménage de Kay est traitée en passant de « sale négresse », c’est par Harald, son mari, personnage non seulement masculin mais spécialement odieux.

     

    Avouons-le : quel que soit l’intérêt historique et documentaire, le lecteur peine un peu au long de ces… 540 pages, pas complètement convaincu que tout cela soit « toujours d’une vive actualité » comme le prétend la quatrième de couverture. Ce qui l’incite à garder cependant le cap, c’est le plaisir d’une construction virtuose, où l’on glisse d’un personnage à l’autre, quitte à revenir plus loin au premier, en un mouvement combinant habilement déplacement d’objectif et passage des années. Il en résulte un portrait de groupe où s’impose aussi l’art du portrait tout court, formules étincelantes et humour anglo-saxon garantis. De Norine, « on aurait dit que ses pensées montaient à sa tête comme de petits caillots de sang ». À la même, une de ses ex-condisciples peut déclarer : « Si un homme couchait avec toi, tu laisserais sur lui des ronds de crasse comme il y en a dans ta baignoire ». Libby, éconduite par un éditeur peu sensible à son talent comme à ses charmes, se trouve opportunément mal. « Exactement comme le jour où elle était tombée évanouie dans les bras de sa tante. C’était à Florence en plein été. Elle contemplait aux Offices La Naissance de Vénus »… Peut-on être plus allusive et plus délicieusement méchante ?

     

    P. A.

     

    Illustration : classe d'art au Vassar College dans les années 1930

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  • Guerre, Louis-Ferdinand Céline (Gallimard)Il faut quand même bien en parler… J’ai beau être assez peu porté sur l’actualité littéraire, on n’exhume pas tous les jours le roman quasi achevé d’un des auteurs les plus importants du siècle passé. Parlons-en, donc. Sans revenir sur l’histoire ressassée ad nauseam du manuscrit disparu et redécouvert. Mais sans omettre de s’interroger au passage sur le curieux statut de Céline aujourd’hui. Plus d’hésitation à son sujet : qu’il incarne une des figures possibles du grantécrivain ne fait pas de doute, et l’omniprésence de l’ouvrage, jusque sur les rayons des supermarchés, constitue en soi une injonction à le lire. D’autres artistes, écrivains ou non, sont moins bien traités, qui en ont plutôt moins fait en tant qu’hommes que l’auteur des Beaux draps et de Bagatelles pour un massacre.

     

    Chair brute

     

    En même temps, une telle vénération ne va pas sans ambiguïté. Le texte de Guerre paraît dans la collection blanche précédé d’un avant-propos le reliant à la vie de l’auteur, suivi d’une notice le situant dans l’œuvre, accompagné de feuillets manuscrits reproduits, flanqué d’un index des personnages et d’un lexique « de la langue populaire, argotique, médicale et militaire », où l’on apprend avec le plus vif intérêt qu’une badine est « une canne flexible et légère », mais aussi, avec plus d’étonnement, que bouffer peut aussi vouloir dire « augmenter le volume sonore ». Tant d’apparat critique et de solennité va bien dans le sens de la sacralisation, mais tant de sacralisation ne va pas sans un peu de mauvaise conscience ou de crainte des malentendus. Elles affleurent dans les pudeurs de Pascal Fouché évoquant au passage « les écrits polémiques » de l’auteur, ou de François Gibault, exécuteur testamentaire et proche de Lucette, déplorant qu’après la Première Guerre mondiale, « l’Allemagne et la France, ces deux nations chrétiennes, n’[aient] pas attendu plus de vingt ans pour se jeter une nouvelle fois l’une sur l’autre »…

     

    Venons-en cependant à ce qui devrait seul importer quand on parle de littérature : le texte. Si l’on n’a plus lu de Céline depuis quelque temps, on éprouve à nouveau, quand on s’y plonge, le vieux choc, devant son invraisemblable violence. Celle, d’abord, du propos, que le titre résume. Elle règne sur le champ de bataille, où Ferdinand, au début du récit, erre, blessé, parmi les cadavres d’hommes et de chevaux. Mais aussi à l’hôpital où il se retrouve ensuite parmi les éclopés, les gradés fusilleurs, les infirmières nécrophiles portées sur l’amputé. Car la guerre, c’est le champ libre laissé au corps en tant que chair brute. Sexuée, aussi bien, et la sexualité est ici une obsession, qui s’étale dans la crudité absolue, très loin de Metoo. « Il m’avait pas menti, elle était bandatoire de naissance. Elle vous portait le feu dans la bite au premier regard » ; « Qu’elle aille se faire tasser par ses nègres »… et ainsi de suite, je puise, soucieux de ménager les oreilles sensibles, dans ce qu’il y a de plus rose.

     

    Poésie et abjection

     

    On est dans le monde des pulsions. Ferdinand, qui, comme ce fut le cas de l’auteur, souffre d’acouphènes permanents depuis sa blessure, résume : « J’ai attrapé la guerre dans ma tête ». Et, un peu plus loin, il risque cet art poétique : « J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais ».

     

    « Des petits morceaux d’horreur »… Guerre, c’est le roman du corps morcelé (« Je m’étais divisé en parties tout le corps. La partie mouillée, la partie qu’était saoûle, la partie du bras qu’était atroce,… »), et du sujet schizé (« Je ne savais plus où mettre mes esprits, devant ou derrière, et dedans j’étais trop mal »). Dans un ouvrage (1) où elle cite beaucoup Céline, Julia Kristeva parle de « l’abjection », en littérature, comme d’une tentative de retour vers un en-deçà du symbolique. Ici, on est bien dans ce registre de l’abject, qui est aussi, pour Céline, le vrai. Les « cons », tels les parents de Ferdinand, accourus à son chevet, vivent dans le mensonge : « Ils ne concevaient pas ce monde d’atrocités, une torture sans limite. Donc, ils le niaient ». Mais la guerre a ouvert les yeux du héros sur le monde — « Le coup qui m’avait tant sonné si profondément ça m’avait comme déchargé d’un énorme poids de conscience, celui de l’éducation, comme on dit, ça j’avais au moins gagné ».

     

    Impossible, dès lors, de continuer à parler « une grande langue de cons ». Ce qui frôle les limites du langage exige un style nouveau, inouï, et la violence du propos n’est en fin de compte, bien sûr, que celle de l’écriture. Du vocabulaire, lequel passe, dans l’ordurier, les bornes admises en moyenne. De la syntaxe, déjantée, chaotique, le morcellement de la phrase répondant à la confusion du réel. Une poésie saisissante et toujours un peu hallucinée naît parfois de cette langue sinistrée : « À gauche défilait le canal bien endormi sous les peupliers pleins de vent. Il s’en allait en zigzag murmurer ces choses là-bas jusqu’aux collines et filait encore tout le long jusqu’au ciel qui le reprenait en bleu avant la plus grande des trois cheminées sur la pointe de l’horizon »… Mais elle suscite aussi le comique, irrésistible (« Elle me maintenait fermement le cornet du soufflant sur le blaire » ; « Je me bute jusqu’au trognon, le mont Blanc sur roulettes me ferait pas bouger »…). La mort fait rire, on le sait depuis Freud. Le corps aussi, Rabelais le montre bien. Et c’est aussi cela, Céline : un Rabelais noir. Sans humanisme.

     

    P. A.

     

    (1) Pouvoirs de l’horreur, Seuil, 1980

     

    Illustration : La Guerre, tableau du Douanier Rousseau, 1894

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