• architecture-durable.typepad.frPoète, performeur, metteur en scène, auteur d’un essai sur Bataille et de textes qui, dit-il, s’apparentent à des « épopées », Christophe Fiat se lance ici dans une entreprise originale : raconter sa vie. Nulle ironie de ma part : si l’autofiction et les auto… de toutes sortes ont encore, à l’évidence, de beaux jours devant eux, notre écrivain se distingue par la fausse naïveté et la vraie radicalité d’un choix redoutablement efficace : la juxtaposition. De cette vie qu’il prend dès l’enfance et ne quitte que bien engagée dans l’âge adulte, il nous donne de rapides tableaux ostensiblement successifs, qu’inaugurent des « Puis… » ou des « Après… ».

     

    Dans cet usage, sur fond de continuité chronologique, de la rupture et de la saccade, faut-il voir un écho du bégaiement dont le futur poète a souffert à l’âge tendre, et dont il tire par ailleurs des effets assez désopilants ? ou le signe d’un tropisme décidément poétique, qui l’inciterait à miser sur les blancs et les silences plus que sur les enchaînements ? Toujours est-il qu’on retrouve le procédé au niveau de la phrase, où il fonde un rythme et contribue à restituer les souvenirs et les sensations dans leur fraîcheur : « Et hop je voyais le câble qui se détachait et le planeur qui partait dans une direction et le petit avion dans une autre et nous allions nous baigner ou manger une glace à deux boules, citron pistache ». Il a aussi pour conséquence naturelle les passages dialogués et, de façon générale, le penchant à l’oralité : « Eh bien Jill, oui elle, eh bien, elle se transforme, disons, elle se métamorphose, oui c’est le mot, elle se métamorphose en Dame blanche ! »

     

    « Si c’était en poudre… »

     

    Tout cela convient à l’évocation de l’enfance, aux émerveillements et aux perplexités de l’enfance, où chaque événement se détache dans une éblouissante nouveauté. L’enfance de Christophe Fiat se situe dans un temps où on fume encore des Gauloises et où, déjà, on doit préciser qu’elles sont « brunes ». À part ça, il est étonnant à quel point le début des années 1970 ressemble dans ses souvenirs à ceux que d’autres peuvent avoir du début des années 1960 : on lit La Guerre des boutons, on s’enthousiasme pour Ben-Hur, on éprouve un mélange d’effroi et d’émoi à entendre les grands parler de « la traite des Blanches »… Puis, c’est l’adolescence, on écoute Neil Young, on va à des « boums ». Quelques années de plus, voilà qu’on rêve au Saint-Germain-des-Prés de Sartre, avant de se mettre à lire Heidegger et Derrida.

     

    Entre-temps il y a eu la découverte du sexe, évidemment (« La nature n’est pas bien faite. Si c’était en poudre, ce serait plus facile de se masturber quand on veut et où on veut »). Très vite après la lecture d’Orgie extraconjugale, un roman-photo, et le visionnage de quelques films de Marc Dorcel, commence un étourdissant défilé de jeunes femmes, qui se poursuivra jusqu’à la dernière page. Et puis, bien sûr, il y a les débuts de l’écrivain — ou, plutôt, du poète : « Je voudrais juste pouvoir mettre dans des phrases des pensées et des émotions et que ça aille vite avec des syncopes et des discordances, des césures, des points, des virgules… »

     

    Adolescence toujours

     

    Ça se passe à Besançon, où, comme dit, sans craindre le poncif, la quatrième de couverture, « c’est la vie de province ». Mais l’auteur en herbe lui-même ne rêve que de fuir « loin de la grisaille et des ragots de cette foutue ville natale », si bien que, dès que possible, comme dans un récit de formation du XIXe siècle, il ira à Paris.

     

    Récit de formation ? Bien sûr, voir le titre de ce livre sous-titré « roman », dont l’auteur-narrateur ne craint pas d’inventer et de le dire ­— « Ce n’est même pas un mensonge, c’est juste un épisode que j’ai imaginé ». D’ailleurs cette vie qu’il nous conte baigne, si on y regarde de près, dans une atmosphère curieusement mêlée de fantastique : d’étranges prédictions sont délivrées au héros et se révèlent exactes ; une Dame blanche (voir plus haut) vient régulièrement le visiter, comme dans les contes ; un certain docteur Moody joue à distance un rôle mystérieux, comme dans les livres d’aventures.

     

    Reste que tout ça passe moins bien une fois franchies, assez tôt dans le livre, les bornes officielles de l’âge adulte. Malgré l’humour et le second degré présumé, le name-dropping, l’évocation naïvement faraude des invitations à lire ses poèmes ici et là sonnent comme du snobisme authentique. Et puis citer à tout bout de champ lesdits poèmes, avec leurs « rimes », qui « claquent », est-ce vraiment une bonne idée ?... « Le ciel est tellement bleu / Qu’on dirait un poster / Ça en fait mal aux yeux / Ça en fait mal aux nerfs » ; « Les oiseaux chantent / Et mon esprit débloque / Comme si ma vie était trop lente / Pour assurer le choc »… ?

     

    Mais c’est toujours l’adolescence ! On n’avait pas compris : Christophe Fiat nous raconte son enfance, puis une adolescence d’autant plus hypertrophiée qu’elle n’a jamais pris fin. Il y est toujours. Encore un tour de la Dame blanche… Il l’assume, et c’est une autre originalité dans sa vie et dans le récit qu’il en fait.

     

    P. A.

     

    Illustration : Besançon

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  • www.pinterest.frLe roman d’adolescence en milieu semi-rural est en passe de devenir un sous-genre à part entière, avec ses échecs et, souvent, ses réussites : voir Des kilomètres à la ronde, de Vinca Van Eecke (Seuil, 2020), Le Monde du vivant, de Florent Marchet (Stock, 2020), ou, pour une part, Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu (Actes Sud, 2018).

     

    Ici, l’environnement semi-rural est assez facile à situer : on est quelque part entre « la Ville Rose », « la Ville de la Grotte » et « la Ville du Jazz » ; on cultive le maïs, on joue au rugby, on chasse la palombe ; les chansons se chantent « en basque et en espagnol, en français et en occitan ». Quant à l’adolescence, c’est celle de Gabrielle. Née prématurée, elle a redressé et assoupli son corps pendant des années par la pratique intensive de la gymnastique artistique. Mais, quand elle a treize ans, son arrière-grand-mère, force de la nature d’origine espagnole, meurt. Alors Gabrielle arrête la gym, se met à avoir dans les poumons des « araignées » qu’elle expectore en toux grasses, cesse de s’alimenter, maigrit. Grandit, aussi : quand, alors qu’elle a quatorze ans, il la croise, le beau Raph « est évidemment, absurdement, instantanément terrassé ». Mais elle, « avec son regard de jeune louve et ses cheveux tirés », avec sa « rage solaire » et « son orgueil à vivre », n’est amoureuse de personne, ou alors de la Sainte Vierge, de feu mémé Maria, allez savoir.

     

    L’art de la scène

     

    On saura à la fin d’un parcours détourné, comme il sied, à présent que le simple ordre chronologique est devenu le grand ennemi des romanciers. Ce roman-ci part de la mort de Maria.  Puis, alternance : d’une part, retour en arrière jusqu’à la conception de Gabrielle, et récit de sa naissance puis de son enfance jusqu’à ses treize ans et au décès de sa bisaïeule ; d’autre part, progression jusqu’à ses seize ans et une étrange chute du haut d’une palombière. En chemin, la narratrice (ou le narrateur ?) glisse souvent un petit mot, « j’ignore », « je crois », « ma Gabrielle ». Elle nous emmène aussi parfois à l’hôpital, où des clowns viennent dérider les enfants malades. On s’en passerait.

     

    À la fin, les deux pistes, sans se rejoindre, se complètent. On comprend ce que les clowns faisaient là, on apprend qui est la narratrice (?) et pourquoi elle intervenait avec tant de précautions… et on s’agace un peu de cette construction trop habile. Mais l’important n’est pas là. L’important n’est pas l’émotion de commande qu’on est censé éprouver en compagnie des clowns et de leurs petits spectateurs. L’important, c’est l’émotion tout court, telle qu’elle surgit chaque fois que se donne carrière un art très sûr de la scène. Deux adolescents se croisent dans un gymnase et sont séduits ; en haut d’une palombière, un grand-père et sa petite fille échangent pour une fois quelques mots essentiels ; on baigne une vieille femme proche du trépas, et elle demande qu’on lui apporte son petit-fils — « Les voici, la vieille Espagnole et le petit frère de dix-huit mois babillant, là tous les deux, blottis l’un contre l’autre dans l’eau claire »… C’est toujours juste, jamais mièvre, tant se fait précise l’écriture, d’une exubérance calculée.

     

    Au risque de la foi

     

    La chair, morte, naissante (« petit rat à la peau rouge sang et au crâne chauve »), qui se transforme (« araignées dans les poumons » et « traces pâteuses entre les jambes »), qui désire ou devient désirable, est très présente. Mais rien de complaisant ni de glauque. Croyez-le si vous voulez, pas de pédophilie, pas de viol, pas de violence. Au pays de Gabrielle, on est gentil sans ridicule, et Raph, s’il « a couché souvent », l’a fait « toujours protégé et attentif, en demandant la permission ».

     

    Serait-ce parce que les hommes restent à l’arrière-plan, dans ce récit qui raconte quatre générations de femmes, et au cœur duquel la relation Gabrielle / Maria semble un oxymore ?... Quatre générations, plus la Sainte Vierge. Oui. Quand Maria chante, « de là-haut », elle « écoute, la tête appuyée contre un morceau de nuage » ; le jour du baptême de Gabrielle, elle « verse une larme légère » ; de temps en temps aussi elle soupire discrètement ou préfère ne pas trop regarder. Il faut oser, aujourd’hui, dans un premier roman, quand on enseigne par ailleurs les sciences sociales… Il faut oser parler de la foi, d’une « foi sauvage, indomptée par les mots » et qui n’a rien à voir avec « les pieux discours ». Et montrer sans trembler « la Vierge triomphante, la Vierge sacrée » ouvrant « ses bras de marbre, robe au vent » pour accueillir une petite fille en lui disant qu’elle est « ravie de [la] rencontrer ».

     

    Mais le succès sourit aux audacieux. Un élan porte Gabrielle et tout le livre de Laurine Thizy, qui emporte aussi le lecteur. Vitalité ? Croyance ? Littérature, peut-être… En tout état de cause, l’important, c’est l’élan.

     

    P. A.

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  • photo Pierre Ahnne

     

     

    Dans sa collection Le Petit Mercure, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, le Mercure publie en ce mois de janvier Le Goût de l’hiver. Trente-cinq textes, répartis en quatre parties aux limites assez incertaines, mais qui vont dans l’ensemble du plus simple au plus ambitieux.

     

    Le plus simple : des paysages, en prose ou en vers (Verlaine : « Dans l’interminable / Ennui de la plaine, / La neige incertaine / Luit comme du sable »), parmi lesquels se détachent particulièrement quelques morceaux singuliers, comme l’évocation par George Sand d’un hiver à Majorque ou celle, par William Henry Hudson, d’une chute de neige au mois d’août… en Patagonie. La palme de la fantaisie inquiétante revenant à Gustav Meyrink : « À la manière de régiments, les étoiles de neige, minuscules soldats en uniformes blancs ébouriffés, se donnaient la chasse, toujours dans la même direction, comme emportés dans une fuite générale devant quelque adversaire particulièrement féroce »…

     

    Il arrive cependant que l’hiver ne soit pas seulement un objet de contemplation mais le ressort même d’une fiction, comme dans la nouvelle de Maupassant Première neige, où tout tourne autour de l’installation, ou non, d’un calorifère dans un vieux manoir normand. Ou dans l’admirable récit de Pouchkine, reproduit ici en grande partie, La Tempête de neige. Au point de vue de la littérature, l’hiver, « saison de l’art serein, de l’art lucide », comme disait Mallarmé, qui ne figure pas dans le recueil, offre aussi l’occasion d’explorer l’opposition dehors/dedans, qui met en scène et en abyme la figure de l’écrivain au travail. Et Thomas de Quincey va droit au but, qui proclame : « Je suis surpris de voir que les gens, quand ils se félicitent de ce que l’hiver vient ou s’en va, sont satisfaits de ce qu’il a été ou sera probablement doux. Je pétitionne, au contraire, tous les ans, pour qu’il y ait le plus possible de neige, de grêle, de gelée, d’ouragan de toute sorte ». Chacun en effet « connaît les divins plaisirs qui vous attendent au coin du feu » — et qui naissent du contraste entre le monde intérieur symbolisé par la chambre et celui, dehors, des tourmentes « de toute sorte ».

     

    Mais le plus beau de l’hiver, c’est, tout le monde le sait, la neige. Et la neige découverte au matin, c’est la surprise, émotion à la fois poétique et métaphysique. « Il n’y a plus de rose des vents. Vous ne savez plus qui vous êtes et vous n’êtes jamais né. Vous avez poussé une porte et vous êtes tombé dans un pays qui n’existe pas. L’horloge s’est endormie »… Laissons à Gilles Lapouge le mot de la fin, comme il l’a aussi dans ce charmant petit livre.

     

    http-_artifexinopere.com

     

    Le même éditeur fait paraître, dans la même collection, Le Goût de l’écriture. Les quelque trente textes qu’a choisis et présentés Laurence Blava parlent d’abord, par la plume de Barthes, Pérec, Pennac et quelques autres, de l’écriture comme usage du langage, sous un angle tant social ou philosophique que littéraire. Ils traitent ensuite des motifs qui ont pu pousser certains à user de l’écriture à des fins personnelles et à définir autant d’arts poétiques. Tels Boileau, bien sûr, mais également Semprun, saint Augustin, Flaubert… Ou Jules Renard : « Me répéter que la littérature est un sport, que tout y dépend de la méthode, qu’on appelle aujourd’hui l’entraînement ».

     

    Enfin, sous le titre mystérieux de Transcender l’écriture se trouvent rassemblés des extraits qui, dirait-on, s’interrogent sur le sens du geste : Sartre (« Pris au piège de la nomination, un lion, un capitaine du Second Empire, un Bédouin s’introduisaient dans la salle à manger »), Duras, Vallès, Camille Laurens…

     

    Le mot de la fin, cette fois, laissons-le à Merleau-Ponty, dans une très belle page tirée de Le Visible et l’invisible. « C’est l’erreur des philosophes sémantiques de fermer le langage comme s’il ne parlait que de soi : il ne vit que du silence ; tout ce que nous jetons aux autres a germé dans ce grand pays muet qui ne nous quitte pas ».

     

    ©Les Moments littéraires

     

    L’hiver favorise l’écriture et c’est la saison de l’intime. Aussi faut-il saisir ici l’occasion d’évoquer aussi le numéro 47 des Moments littéraires, revue consacrée à l’écriture de soi. Après les Suisses (voir ici) et les Belges (voir ici), voici les diaristes (francophones) du Luxembourg.

     

    Frank Wilhelm, professeur émérite de l’Université du Grand-Duché, connaît son sujet, et déplie savamment, en introduction, le rapport historiquement complexe entre les Luxembourgeois et la langue française. Ensuite, c’est un choix de textes où se manifeste une fois de plus l’étonnante diversité d’un genre qui parfois (Pierre Joris) croise le poème, qui souvent (Paul Mathieu, Ian De Toffoli) tient du récit de voyage, et qui presque toujours est le Journal de bord (Jean Portante) d’autres écrits en cours. Comme d’habitude, au centre du petit volume, un cahier photo. L’on y rencontre cette fois Cristina Dias de Magalhães et ses étonnants autoportraits de dos.

     

    P. A.

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  • hrosny.overblog.comTonino Benacquista, vous connaissez, bien sûr… Les romans, noirs (La Maldonne des sleepings, La Commedia des ratés, Gallimard, 1989 et 1991) ou pas (Malavita, Gallimard, 1997) ; les scénarios, de bande dessinée (Lucky Luke) ou de cinéma (Sur mes lèvres, De battre mon cœur s’est arrêté, de Jacques Audiard, pour ne citer que ce qu’on a vu)… Eh bien, voilà que cet écrivain à succès sacrifie lui aussi à un rituel désormais quasi imposé : le récit des origines, avec famille, enfance et vocation naissante.

     

    Ça donne un drôle de livre. Au début, on croit s’aventurer sur un terrain connu, voire un peu prévisible. Une histoire d’émigration, depuis le Latium et ses fermes. Voici la banlieue d’accueil (Vitry), rouge, où l’on vend dans la rue « L’Huma et Pif Gadget ». Voici la fratrie (un grand frère, trois sœurs, et le petit dernier, notre héros). Voici l’enfance dans les années 1960 : De Funès, Astérix, Spider-man et les fumetti érotiques. Avant que, plus tard, lors de vacances en Italie, le cinéma ne prenne la relève, de Scorsese au Colosse de Rhodes. Souvenirs d’école, recettes de cuisine, jeux dans le quartier, il y a de la tendresse dans l’air et, ma foi, on s’ennuie un tout petit peu (mais poliment).

     

    Le dernier verre

     

    Jusqu’à ce qu’on découvre les deux fils conducteurs ou, si l’on préfère, les deux vrais sujets. Ils étaient pourtant annoncés dès la première page, où l’on voit Cesare, le père, boire son dernier verre vespéral avant de tituber jusqu’à son lit en éructant « Porca miseria ! » « Délivrés de sa présence, nous retrouvons l’usage de la parole », commente l’auteur-narrateur, qui met ses pas dans ceux de Chateaubriand pour aborder une thématique fort éloignée des Mémoires d’outre-tombe. L’alcoolisme paternel, sans violence ni drame, n’en est que plus énigmatique : « À ce jour, nul n’a élucidé le mystère du vice originel de Cesare » ; et cette question irrésolue est tout ce qu’il laissera à son fils (« Je ne tiens de lui aucune parole de sagesse, aucune recommandation sur l’avenir, aucun cadeau de son expérience »). Ce fils sans héritage n’aura d’autre possibilité que d’inventer, dans quatre « nouvelles » dont il propose l’esquisse vers la fin de son récit, des explications possibles, puisées dans une vie semée de malheurs et d’échecs : mort de la première épouse, guerre mondiale, émigration en France et non, comme les cousins plus chanceux, en Amérique.

     

    Auprès du géniteur alcoolique, une mère mélancolique, qui « pleure (…) son paradis perdu » dans le vieux pays et restera toujours plus ou moins incapable de s’intégrer dans le nouveau. Le frère aîné est un peu voyou sur les bords, les sœurs souffriront de pathologies diverses, et l’une d’elles laissera, avant de mourir, une lettre dans laquelle elle avoue : « J’ai regardé ma vie sans la vivre ». Quant à notre auteur, il se verra tardivement frappé par une agoraphobie sévère lui rendant tout déplacement et toute intervention publique quasi impossibles. Pour combattre les symptômes, il lui arrive de boire un coup (« Pendant vingt ans, j’ai soigné la pathologie de ma mère par l’addiction de mon père »).

     

    Cherchant, là aussi, des raisons, il avance celle-ci : « J’ai déjoué, et trop tôt, une fatalité (…). J’ai trahi ma classe, j’ai ri aux préceptes religieux de ma paroisse, j’ai échappé à un destin tout tracé ». Pourtant, plutôt que les mémoires, devenus classiques, d’un transfuge de classe, nous avons là l’histoire, plus originale, d’une transmission bloquée. Les confrères de l’écrivain, tout en le surnommant « le rital », « s’étonnent [qu’il] ne revendique pas plus [son] italianité ». Que faire, en effet, de cette famille, de cette ascendance, qui restent suspendues dans une espèce de vide ?

     

    « Un fardeau »

     

    Un roman, bien sûr (ce sera La Commedia des ratés). Mais, comme on le découvre à suivre le second fil conducteur, qui vient se tresser au précédent, là non plus, et, sans doute, pour les mêmes raisons, ça ne va pas de soi. Notre futur romancier souffre, en effet, tout au long de son enfance et de son adolescence, d’une radicale impossibilité à lire. « La lecture n’est pas un refuge mais un fardeau ». Voir le chapitre drolatique qui nous conte ses démêlés avec le premier paragraphe de La Guerre du feu, de Rosny aîné. Il échouera aussi lamentablement face à La Maison du Chat-qui-pelote, de Balzac (en sixième… Là, quand même, on le comprend un peu). C’est à peine si quelques trouées de lumière (Bradbury, Cyrano de Bergerac, Les Mots) viendront éclairer très fugitivement la nuit d’un tunnel qui ne prendra vraiment fin, bien tard, qu’avec Une Vie, de Maupassant.

     

    Ce rapport torturé à la lecture va de pair avec des rapports singuliers avec l’école (quoique cancre, dit-il, il en parle tout le temps). Et, plus encore, avec la littérature. Car, non content de vouloir et de ne pouvoir lire, notre héros rêve d’écrire. Au point de se lancer, à un âge encore tendre, sur la vieille machine de ses sœurs, dans la rédaction d’un roman (« les aventures intergalactiques d’un repris de justice à qui l’on donne le choix entre le peloton d’exécution et une mission spatiale à haut risque »). Le projet, on s’en doute, tournera court. Mais le livre que nous avons en main devient le récit des détours qui feront de Benacquista un écrivain, de l’itinéraire détourné qu’il va devoir inventer pour y parvenir. Celui-ci passera par la Série Noire, révélée, au lycée, par un surveillant — « Je peux m’insinuer dans ce roman-là par effraction, en forçant un soupirail ». La suite est connue…

     

    Moralité : « Lire, c’est un patriarche qui vous veut du bien. Écrire, c’est une petite traînée qui n’en fait qu’à sa tête »… Ce n’est pas si simple, à l’évidence. Benacquista nous a conté l’histoire d’une vocation d’autant plus douloureuse qu’elle naît non tant d’un sentiment d’exclusion sociale que d’un étrange flottement identitaire, fruit d’une structure familiale édictant simultanément l’injonction d’écrire et l’impossibilité de s’y conformer. Même si la fin est heureuse, ça reste un récit assez noir. Porca miseria, aurait dit Cesare.

     

    P. A.

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  • www.easyvoyage.comDepuis des années déjà, Stéphane Lambert invente une manière spéciale de parler de la peinture (1). Comment s’étonner que, dans ce livre où il annonce revenir « sur les dégâts occasionnés par le silence de [ses] parents et leur séparation », il inaugure une manière spéciale de parler de soi ?

     

    Elle se caractérise d’abord par un choix radical : ne pas raconter. Ou, en tout cas, ne pas se laisser porter et emporter par le flux du récit. Le « silence », c’est celui que ses parents ont gardé lorsque furent révélés les abus qu’il avait subis, enfant, de la part d’un ami de la famille — événement à l’origine d’un premier roman, Charlot aime monsieur (republié en 2015 par Espace Nord). À la différence de Christine Angot, qui ne cesse d’interroger et de fouiller le souvenir des moindres gestes (2), le narrateur installe ici dans les premières pages le traumatisme inaugural comme un trou noir autour duquel toute la vie se déploie dans un enchevêtrement qui défie la chronologie. Plutôt que les étapes d’une narration, nous avons des blocs de discours où la construction d’ensemble se dérobe, pour n’apparaître qu’après coup.

     

    Cataclysmes

     

    Une première partie, centrée sur la figure maternelle, est structurée selon un va-et-vient entre deux pôles, l’un ancré dans le passé, l’autre appartenant à la vie adulte : se rendant régulièrement chez un « thérapeute », celui qui parle ici se voit ramené dans le quartier où il habitait avec ses parents, et, hasard encore plus incroyable, dans l’immeuble même où vivait et vit peut-être encore le prédateur de son enfance ; en contrepoint à l’évocation de ces visites revient obsessionnellement l’image du « camion de déménagement » faisant « marche arrière » pour emporter le jeune Stéphane, son frère et sa mère loin d’un père désespéré. De ces allers-retours entre passé et présent émergent les images fragmentaires d’une enfance en morceaux et d’une adolescence chaotique.

     

    La seconde partie s’organise autour d’un récit du déclin puis de la mort du père, avec, en alternance, les images d’un séjour solitaire à Amorgos, dans les Cyclades, où l’auteur (ou son double) croira surmonter, grâce à la rencontre d’un certain Juan, la rupture en train de s’accomplir avec Jan, son compagnon de longue date. Une triple crise (le père, le nouvel amour, la séparation), vient se superposer à la triple crise de jadis (les viols, le divorce des parents, les troubles de l’adolescence). Tout cela sur les lieux d’anciens cataclysmes, où saint Jean, prétend-on, aurait écrit son Apocalypse.

     

    Entre le monde et soi

     

    On le voit, une structure rigoureuse, complexe et savante. Maintenue dans l’ombre par la première place laissée à ce qu’il faut bien appeler d’un mot emprunté au vocabulaire de la psychanalyse : le travail. Travail, d’abord, de la mémoire, tendue dans un impressionnant effort pour y voir clair — distinguer, ou construire, un sens (« Je vais me rapprocher enfin de ce que je suis et que je fuis depuis toujours »). Effort qui ne s’apparente en rien à une reconstitution rationalisante : ce que nous voyons s’accomplir, c’est un cheminement à l’intérieur de soi (« Au rythme de la traversée, la pesanteur de l’ombre s’estompait »), où l’écriture elle-même devient thérapie, avec ses tâtonnements, ses répétitions, ses quasi-maladresses voulues.

     

    Car il s’agit de rien de moins que l’inversion d’un certain rapport à soi et au monde. « Dès lors que le non-sens de l’existence m’était apparu, le quotidien avait pris la forme d’une comédie à laquelle il fallait faire semblant de croire »… « Le non-sens de l’existence » : c’est dit, et cette découverte, notre auteur affirme l’avoir faite très tôt. Chez Lambert, tout est, d’emblée, métaphysique. Et la vision de l’écriture qu’il déploie ici présente de saisissantes parentés avec celle qu’ailleurs il explique avoir de la peinture. Pour lui, le tableau, on le sait, est un point de passage, entre soi et les autres comme entre la surface des choses et le fond de l’être. Quand, travaillant à la rédaction de son livre, il s’interroge sur « cette contrainte qui [l’]oblige à mettre entre le monde et [lui] une distance continuelle », il place l’écriture dans une situation de médiation différente, mais comparable. Et en ajoutant qu’elle est sans doute venue « se loger dans l’espace » d’une distance préexistante, il lui confère une fonction double et réversible : refuge, « rempart contre le sentiment de dislocation », elle peut aussi, en l’explorant, ouvrir l’accès à un au-delà que l’auteur résume par ces simples mots : « J’allais vivre ». L’apocalypse, alors, peut changer de sens et devenir « heureuse ».

     

    P. A.

     

    (1) Voir ici et

    (2) Voir ici

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