• www.lepetitjournal.netDeux choses intéressent Éric Vuillard : les mythes, tel celui de Buffalo Bill, auquel il s’attaquait dans le très beau Tristesse de la terre (Actes Sud, 2014, voir ici), ou celui de la prise de la Bastille, dans 14 juillet (Actes Sud, 2016, voir ici) ; la façon dont les destinées individuelles s’inscrivent dans le cheminement de la grande Histoire — ce qui, dans le second ouvrage cité, le conduisait à rendre leur place et leur personnalité aux acteurs anonymes de l’événement.

     

    Ici, à première vue, pas de mythes à déconstruire. La sortie honorable que, de 1950 à 1954, tous cherchent (en vain) ici, c’est celle qui permettrait de s’extraire du bourbier indochinois. Les mythes qui avaient cours dans ces années-là (patriotisme, défense de la civilisation, lutte contre le communisme…) se sont, sous leur forme d’alors au moins, depuis longtemps déconstruits tout seuls. Ces mythes, cependant, comme les autres, cherchaient à faire accepter l’inacceptable en dissimulant la réalité derrière l’écran des illusions. Et la tension entre illusion et réalités, ou, plutôt, entre scène et coulisses, est bien au cœur d’un livre qui ne cesse d’en exposer la mécanique.

     

    Derrière gesticulations et déclarations…

     

    On le voit d’abord à sa structure. En guise d’entrée en matière, un premier chapitre, relatant une visite de l’inspection du travail, en 1928, sur une plantation (de caoutchouc) Michelin, montre sans fard le visage grimaçant de la colonisation en Indochine. Suit le récit d’une séance à la Chambre des députés, en 1950, au cours de laquelle on entendra derrière quelles grandes phrases certains s’emploient à masquer pareil visage. Mais à ce récit répond, en fin de volume, celui d’une réunion, en 1954, du conseil d’administration de la Banque d’Indochine. On y apprendra que, « derrière les gesticulations cocardières » des hommes politiques, « derrière les déclarations patriotiques enflammées » des généraux, « la banque avait clairement misé sur la défaite de la France »… et réalisé du coup de substantiels bénéfices.

     

    La visite à Paris, en plein conflit, du secrétaire d’état Dulles sera l’occasion d’exposer le rôle secrètement tenu par celui-ci et par les intérêts qu’il représente dans la déstabilisation de certains pays d’Amérique du Sud ou dans l’assassinat, plus tard, de Lumumba. « Les gouvernements de la République se font en vase clos, comme si on remuait sans cesse le même cornet rempli des mêmes petits papiers ». « Les structures élémentaires de la parenté dans le 8e arrondissement de Paris » révèlent l’obsession de maintenir titres et possessions dans les mains de quelques familles… Éric Vuillard est, on le sait, un révolté. Et cette révolte l’emporte, en longues phrases parsemées d’éclats poétiques, qui suffiraient à faire de son livre une œuvre littéraire. Mais pas un roman. D’ailleurs ce n’est pas un roman. Cet ouvrage sous-titré « récit » se contente de rester toujours au bord d’en devenir un, ce qui vaut bien mieux.

     

    « Le vide parle »

     

    Entreprise singulière que celle de Vuillard, comme l’est aussi, différemment, celle d’un Philippe Videlier — Lyonnais également, et souvent évoqué dans les pages de ce blog. Là où le second fait entrer le roman dans l’Histoire, qu’il traverse à un rythme cavalcadant et narquoisement stendhalien, le premier, moins ironique, ou d’une ironie plus âpre, saisit l’Histoire dans les instants où celle-ci pourrait basculer dans le roman. C’est là que l’on retrouve l’articulation individuel/collectif. Car si, dans Une sortie honorable, on voit, à chaque coin de page, s’esquisser ce qui, sous la plume d’autres auteurs, serait devenu un roman biographique à part entière, c’est qu’au fil de ces pages se déploie une incroyable galerie de personnages.

     

    Notre auteur les croque en portraits saisissants. Herriot « se jette » sur la terrine « avec son petit couteau à beurre et sa grosse main couverte de poils » ; Ferdinand de La Croix de Castries, celui qui commandait le poste de Diên Biên Phu, « se tortill[e] », sur le corps de ses conquêtes… féminines, « dans des positions incroyables »… Tous sont pris dans une machine : leurs origines familiales, le tissu des solidarités de classe…, l’Histoire, tout simplement. Vuillard les empoigne au moment où, prenant conscience du conflit entre ce qu’ils pensent ou veulent être et ce que cette machine fait d’eux, ils sondent leurs propres profondeurs. Car de même que les mythologies voilent les intérêts et les désirs réels, de même l’image de soi, quand elle vacille, laisse voir l’intimité inavouée et à peine consciente des êtres. Ce sont alors des moments quasiment shakespeariens de tête à tête avec soi-même.

     

    Ainsi du général Navarre, le commandant en chef à qui, pour son malheur, une petite voix un jour a murmuré : « Va au cœur de la grande forêt. Empêche le Viêt-minh d’occuper les rizières de Diên Biên Phu »… Le voilà à présent qui tourne en rond dans « son fastueux bureau », où « son angoisse (…) creuse d’invisibles chemins ». « Il ne reste que l’intérieur de Navarre, un vide. Mais le vide parle ». Il dit : « On m’a parlé de vingt mille morts ».

     

    Ainsi de Minost, président du conseil d’administration de la Banque d’Indochine, que son statut de « parvenu » incline à l’introspection. Tandis que sa voiture, après la fameuse réunion de 1954, le ramène vers une fin de semaine en famille, il entrevoit « dans un raptus les cadavres dévorés de mouches, les blockhaus pulvérisés, toute cette chair inerte traînant dans la boue ».

     

    À ces sombres figures de la mauvaise conscience, Vuillard oppose deux figures lumineuses : celle de Lumumba, « le fils de cultivateur au sourire doux, au visage sérieux », qui, au moment de mourir, sait qu’il a eu raison ; et celle de Mendès France, le seul, en 1950, à conseiller, dans un discours à la Chambre, des négociations avec le Viêt-minh. « Il sut qu’il n’aurait absolument pas dû dire ça », mais, en même temps, « il sut qu’il n’aurait pas pu dire autre chose »… Lui, du moins, aura la chance de voir sa clairvoyance reconnue. Plus tard. Beaucoup de morts plus tard.

     

    P. A.

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  • photo Pierre AhnneCe sont quinze nouvelles écrites entre 1943 et 1947, année de la mort de Ramuz. Pour une part, des fragments qui auraient dû être intégrés à Posés les uns à côté des autres, roman resté inachevé et auquel l’écrivain suisse a fini par renoncer. Ils ont été publiés, comme les autres textes, à titre posthume ou non, soit en revue, soit dans d’autres recueils.

     

    Comme Jérôme Meizoz le souligne dans sa brève et riche préface, on a là, plutôt que des « nouvelles-histoires », des « nouvelles-instants », proches d’une forme de poésie. Des instants, cependant, où se joue parfois une vie : un jeune voleur est arrêté ; un petit berger prend conscience de tout ce qui le sépare des « demoiselles de la ville » ; guérie brusquement de son délire, une folle revient à la désespérante raison ; la mort d’un enfant révèle l’adultère de sa mère… Des instants, quoi qu’il en soit, pas vraiment gais. Quand ce n’est pas de la mort qu’il est question (chute, attaque, suicides par noyade, par pendaison), c’est de l’impossibilité d’atteindre l’objet du désir, de l’impuissance, de la séparation entre les êtres. L’omniprésence du thème du regard traduit bien ce sentiment d’une distance qu’on ne peut combler. Un jeune homme « se perce dans le feuillage une fenêtre » pour observer une jeune fille qui dort et qu’il n’ose pas réveiller ; un autre « se glisse jusqu’à la fenêtre de la cuisine dont les contrevents sont à demi tirés » pour regarder la fille de son patron, par définition interdite ; dans le paysage luit, « doucement, comme un œil, un petit lac » ; une « demoiselle » s’y baigne nue, « vue ainsi doublement, et vue ainsi deux fois, étant recommencée au-dessous d’elle par son reflet », comme pour mieux narguer le pauvre berger qui, sans qu’elle s’en aperçoive, la guette de loin.

     

    « Les belles choses de la vie »

     

    Il y a pourtant autre chose ici que la fatalité sociale ou la difficulté à porter son désir… Le grand personnage, chez Ramuz, c’est le monde. Les hommes sont toujours pris dans une interaction avec les objets ou, surtout, les éléments de la nature : montagnes, vallées, lacs… les scènes d’intérieur sont rares. Et quand on est dans une chambre, c’est près d’une fenêtre : « Adrienne n’avait qu’à tourner la tête ; alors voilà que ses yeux s’en allaient, bercés longtemps et soutenus dans ce grand bleu ; et il y avait, dans ce bleu, les belles choses de la vie ».

     

    On comprend, dans un tel contexte, le rôle essentiel des descriptions. Le réalisme, qui en a tant usé, cherchait à gommer ou à contourner la discontinuité du langage articulé pour donner, à l’instar de la peinture (de son temps), l’illusion d’une supposée plénitude du réel. À sa suite, toute une part de la modernité, à partir de Flaubert, met en scène cet effort vers une continuité impossible, exhibant ainsi les limites du langage. Ramuz, quant à lui, procède à l’inverse de la tradition naturaliste à laquelle on le ramène parfois encore. Prenant, pour ainsi dire, la langue au mot, il renchérit sur son caractère discontinu : « Et les montagnes, alors, sont apparues du haut en bas, avec (…) leurs trois étages, leurs trois ou cinq ou même six étages et, sur celui d’en bas, il y a des villages, sur celui le plus haut les mayens ; et, au-dessus encore… ». Ou bien : « D’abord un coteau, la douce molle pente d’un coteau planté de vignes, et puis un ravin et sur ce ravin un viaduc. Derrière, des montagnes… ». Ou, s’agissant cette fois d’un corps : « Ses jambes nues jusqu’au-dessus des genoux repliés avec une belle couleur dorée qui est celle de la prune mûre ; et plus haut vient sa ceinture, et plus haut sa respiration ».

     

    « Qu’est-ce que ce plus encore ? »

     

    Le monde de Ramuz est fait de morceaux entassés et juxtaposés. Et Jérôme Meizoz, encore lui, parle à juste titre d’une « tension entre les fragments et le tout, présente aussi bien dans le style que dans l’intrigue ». Car ce qui est sûr, c’est que ce curieux travail de mise en morceaux et de recomposition, dont j’ai moi-même déjà parlé ailleurs (ici et ici), exhibe, à travers la phrase faussement embarrassée du grand Vaudois, le geste même de l’écriture. Et met aussi en scène une dialectique du vide et du plein, un effort toujours recommencé pour atteindre à une plénitude qui se dérobe.

     

    « C’est drôle comment on est fait tout de même : c’est justement quand on a tout qu’on veut avoir plus encore. Mais qu’est-ce que ce plus encore ? » Arrivera-t-on à saisir un tout au-delà du tout, et plus tout que le tout ? Ou vaut-il mieux, comme un autre personnage, renoncer à son désir, battre en retraite, parce que « tout est en ordre ; le bel ordre du monde, il ne faut pas le déranger » ?... « Deuil d’une totalité achevée », « préoccupation constante de Ramuz », comme le suggère le préfacier, renvoyant discrètement au titre du roman inabouti que je citais plus haut ? Ou plutôt sentiment d'un monde qui ne se donnerait qu'en se retirant, à l’image de ces présences surnaturelles qui l’habitent, et qui, là, pas là, hantent si souvent les récits de l’auteur helvétique : chemises « gonflées comme s’il y avait un corps dedans », rayon de lune bougeant « drôlement en changeant tout le temps de forme », « chose blanche », « forme inconsistante » qui s’évanouit quand on veut la saisir (« Il perce au travers de l’obstacle, il continue à avancer, comptant bien la voir reparaître »)… Le corps du monde ?

     

    P. A.

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  • Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    Danièle Pétrès est une artiste de la forme brève. Son roman La Lecture (Denoël, 2005) rassemble autour de l’événement éponyme, une lecture publique, quatre personnages dont il révèle l’essentiel en quelques dizaines de pages pour chacun. Et dans ses deux recueils de nouvelles, Le Bonheur à dose homéopathique et Tu vas me manquer (2002 et 2008, tous deux chez Denoël), des vies se nouent ou se dénouent le temps d’une anecdote drôle et dérisoire, sous des titres comme « La preuve par la chaussure » ou « Des fraises Tagada à la place du cœur ».

     

    Quotidien, solitude, humour et cruauté… Une écriture lisse et faussement sèche dit, sur le mode de la simple constatation, le manque autour duquel nos petits univers tournent, chacun clos sur lui-même et cherchant désespérément une issue.

     

     

    ©Danièle Pétrès

     

     

     

    Je n’aime pas parler de mes livres, d’ailleurs ça tombe plutôt bien parce que je n’en écris pas beaucoup. Sur les derniers que j’ai publiés, on m’a posé quelques questions c’est vrai, mais le plus souvent on ne savait pas quoi me demander parce que j’écris des nouvelles. Les nouvelles sont des anecdotes, elles sont tellement courtes que tout ce qu’il y a à en dire est déjà dans l’histoire.

     

    Et puis peut-être aussi est-il difficile d’en parler parce que le message n’en est pas toujours profond, ce n’est pas quelque chose qui va révolutionner la pensée ; si bien que le jour où j’ai été invitée à France Culture, j’ai voulu frapper un grand coup, imaginant ma responsabilité devant des milliers d’auditeurs. Je ne pouvais pas les décevoir, alors j’ai cité la phrase de Michel Foucault à propos du Neveu de Rameau : « Rigueur du besoin et singerie de l’inutile, la déraison est d’un même mouvement cet égoïsme sans recours ni partage et cette fascination par ce qu’il y a de plus extérieur dans l’inessentiel ». La journaliste m’a regardée avec consternation quand j’ai voulu ensuite développer sa pensée sans y parvenir, vu qu’encore une fois cette phrase se suffisait à elle-même pour résumer l’esprit de mon livre. Souvent les journalistes m’ont demandé si ma vie était un peu comme dans mes histoires (comment pourrait-il en être autrement) et si c’était vrai que mon ex changeait de chaussettes trois fois par jour (c’était vrai).

     

    Mais à part cet épisode à la radio et ces questions essentielles, personne ne m’en a jamais posé qui semblaient en relation avec ce que j’écrivais vraiment. Je n’ai jamais fait d’article sur un de mes livres, je n’ai jamais publié de tribune ni écrit de manifeste. Je suis entrée en littérature par la porte de la dérision. J’ai voulu faire des livres un peu comme on prépare une bombinette qui va exploser à la fin, mais c’est une bombinette, ce n’est pas une déflagration. Ce n’est pas Hiroshima.

     

    Je n’ai pas d’autre explication au fait d’écrire que ce qu’ont la plupart des gens à en dire, à savoir écrire c’est rester vivant, essayer de comprendre où on en est, essayer de surmonter son passé ; c’est une tentative de réparation, mais sublimée, c’est-à-dire sans tous les détails sordides. C’est essayer de faire de ce qu’on a vécu, le moins et le moins bien, ou l’horrible, enfin, le gentiment dégueulasse, quelque chose de lisible, d’intéressant, voire qui fait sourire, voire même, pourquoi pas, qui fait rire. Parce qu’au fond, ce qui m’a tenue en vie c’est effectivement l’humour, la distance grâce à laquelle je pouvais évoluer dans le petit théâtre de mon enfance, en étant tout à fait en sécurité avec les histoires que j’écrivais dans ma tête, ou simplement les annotations mentales que je prenais en regardant les clients défiler dans le bureau de ma mère, qui était comptable.

     

    Du parc à bébé je suis passée subrepticement à la chaise de bureau où j’essayais d’interrompre les additions interminables de ma mère et de sa secrétaire qui n’avaient pas de machine à calculer.

    Il y avait tout un tas de personnages intéressants qui défilaient à la maison toute la journée. Des femmes qui avaient rencontré leurs maris en essayant des lits parce qu’elles en vendaient ; d’autres, qui enterraient des gens et pensaient, débonnaires, que c’était un travail comme les autres — ce qui nous laissait toujours perplexes —, il y avait des gens qui vendaient des anoraks, des gens qui appelaient leur femme « mon épouse », alors que c’est un terme que je n’entendais jamais chez moi, trop policé. Tout ce monde me fascinait complètement et grâce à lui je n’ai jamais connu l’ennui.

     

    Alors, je n’aime pas parler de mes livres, surtout de ceux que je n’ai pas encore écrits.

    Je n’aime pas en parler parce que j’espère qu’un jour j’en écrirai beaucoup, en tout cas, ceux que je me crois devoir encore écrire pour me sentir tout à fait libre de partir.

     

    Danièle Pétrès

     

     

     

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  • Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    Plasticienne, elle a fabriqué d’étranges objets, livres d’herbe et bibliothèques de cendre. Écrivaine, elle s’est fait connaître avec Bambois, la vie verte (Stock, 1973), où elle racontait, dans des années encore proches de 1968, son installation avec son compagnon dans une ancienne ferme isolée, quelque part au sein de la forêt vosgienne.

     

    Plus récemment, elle a mis en roman l’histoire de sa mère (Elles vivaient d’espoir, 2010, et L’Incandescente, 2016, l’un et l’autre chez Grasset). À sa manière. Celle que l’on retrouve dans les romans (voir ici) dans lesquels elle nous ramène, inlassablement, à sa maison des bois, posée aux limites de la civilisation et de la nature sauvage. Claudie Hunzinger est une auteure des limites. Qui s’efforce, par les moyens de son écriture toute en ruptures, de ressaisir les liens de l’unité toujours en fuite entre l’être humain et le monde.

     

     

    photo France Siptrott

     

     

     

    Cher Pierre Ahnne, j’étais en retard et je vous avais envoyé ce petit texte, né à la va-vite, en une minute, sans y penser, en réponse à votre question : Aimez-vous parler de vos livres ?

     

    Est-ce que j’aime parler de mes livres ? 

     

    Pour moi, la question ne se pose plus. J’ai fini d’essayer. À présent, quand on m’invite à parler d’un de mes romans, c’est comme si une petite voix me conseillait de rester où j’étais. Ne va rien expliquer. Les idées, c’est pas pour toi. Balaie direct les idées. Ne philosophe pas. Ne théorise pas davantage. Ne la ramène pas de ce côté. Tu n’es pas une ornithologue. Tu es un oiseau. Chante. On ne te demande rien de plus. Reste dans tes broussailles.

    Donc, la veille d’une rencontre en librairie ou dans un salon de livres, au lieu de préparer mon sac, je reste chez moi, ayant envoyé une autre que moi parler en mon nom. Et si on vous annonce ma venue, sachez que ce ne sera pas moi. Que je suis dans ma chambre, la fenêtre ouverte sur la nuit, prête à rejoindre Janet Frame qui m’attend dans le cerisier. 

     

    Vous m’avez très gentiment répondu que c’était un peu court.

    J’étais bien de votre avis.

    Donc, comme vous m’avez laissé du temps, j’ai essayé de développer.

    Ce qui a donné :

     

     

    Est-ce que j’aime parler de mes livres ?

     

    J’aimerais tant dire que pour moi la question ne se pose plus. Dire : J’ai fini d’essayer. Écouter cette petite voix qui de plus en plus me conseille de rester où je suis. Ne va rien expliquer. Les idées, c’est pas pour toi. Balaie direct les idées. Ne philosophe pas. Ne théorise pas davantage. Ne la ramène pas de ce côté. Tu n’es pas une ornithologue. Tu es un oiseau. Chante. On ne te demande rien de plus. Retourne à tes broussailles.

     

    J’aimerais tant, la veille d’une rencontre, au lieu de préparer mon sac, envoyer une autre que moi parler en mon nom. Et retourner dans ma chambre. Comme chaque fois, la fenêtre est ouverte sur la nuit. Un arbre a pris la place de ma table de travail. C’est un cerisier. Je cherche à y grimper. Ne sais pas voler. Est-ce que les branches seront assez solides pour accueillir un oiseau sans ailes. Je ne suis que ça. En tout cas, pas un être humain. Longtemps, je me suis ressentie comme une anomalie, pas née dans la bonne espèce, et je me répondais, c’est impossible, tu n’es pas une anomalie, ce qu’on ressent, on n’est jamais seul à le ressentir. Tu as certainement une sœur quelque part. En effet, j’en avais une. D’ailleurs elle est là. Un peu plus haut dans les branches. Elle m’attend dans le cerisier. Elle, elle a des ailes. Janet Frame n’a-t-elle pas écrit dans Vers un autre été — à la fois son premier roman, matrice d’Un ange à ma table, et son livre posthume, n’ayant jamais voulu qu’il soit publié de son vivant tant elle y affirmait — plus de douze fois — qu’elle n’était pas un être humain mais un oiseau migrateur que les humains effrayaient ? Sa lecture, un choc, une totale surprise, la joie, avait légitimé en moi ce sentiment d’étrangeté qui me constitue en profondeur.

     

    Et alors ?

     

    Alors, si dans mon arbre je pense à la rentrée prochaine, si je me demande est-ce que je vais remettre ça, encore une fois, sortir de chez moi pour aller parler d’Un chien à ma table, mon dernier roman, peut-être dans les deux sens du terme, qui sait ? — alors je me réponds c’est possible. Mais si dans une librairie ou dans un salon des livres, on annonce ma venue, je sais déjà que ce ne sera pas moi. Cela n’a jamais été moi.

     

    Cher Pierre Ahnne, je ne suis pas sûre que ce soit suffisant. Vous pouvez très bien, et j’en serais enchantée, me dire de développer ça encore un peu plus. Mais c’est tout le sujet de mon dernier roman.

     

    Claudie Hunzinger

     

     

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  • Comme chaque année à pareille époque, voici quelques livres à lire ou à offrir durant cette période de fêtes. Il a été difficile de les choisir dans les parutions d’une rentrée qui m’a paru riche en belles surprises, et bien faite pour marquer les dix ans de mon blog.

     

    À cette occasion, de nombreux écrivains ont accepté de répondre à la question que je leur avais proposée : Aimez-vous parler de vos livres ? La dernière des contributions sera en ligne cette semaine, et, pendant les longues soirées qui s’annoncent, vous pourrez, si cela vous tente, les relire toutes, sous la rubrique « Parler de vos livres » (ci-contre, colonne de droite). Chacune est différente des autres et bien dans la manière de l’auteure ou de l’auteur. Je suis très heureux de pouvoir vous offrir ce petit panorama grâce au talent et à l’amitié de ces artistes de la plume.

     

    Je les remercie ici, ainsi que vous, bien sûr, pour votre fidélité et votre soutien. Je vous souhaite une fin d’année sereine et revigorante. Nous nous retrouverons début janvier, où mon blog reprendra, pour dix autres années j’espère, son rythme habituel. Vous entendrez alors parler d’Éric Vuillard, de Tonino Benacquista, de Shintaro Ishihara, de Gilles Sebhan et de bien d’autres…

     

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

     

    Visions d’aujourd’hui et de demain

     

    Klara et le soleil, Kazuo Ishiguro, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch (Gallimard)

    Sous les apparences, palpitantes, du thriller et de la dystopie, le romancier britannique pose subtilement une question profonde : qu’est-ce qui, surtout à l’heure des intelligences artificielles, fait l’humanité de l’humain ?

     

    Quatre heures, vingt-deux minutes, dix-huit secondes, Lionel Shriver, traduit de l’anglais par Catherine Gibert (Belfond)

    Très incorrecte (et très drôle), l’écrivaine américaine poursuit sa critique de l’époque. Culte de l’effort physique, culte du moi, cancel culture…, elle mène la satire aux confins de la métaphysique.

     

     

    Familles

     

    Les Garçons de la cité-jardin, Dan Nisand (Les Avrils)

    Portrait d’un (vrai) quartier, tableau (noir) d’une famille populaire : l’ombre de la tragédie plane sur ce beau et prometteur premier roman.

    (Voir aussi mon entretien avec l’auteur)

     

    Le Garçon de mon père, Emmanuelle Lambert (Stock)

    Fidèle à sa manière virtuose et décalée, Emmanuelle Lambert raconte la vie et la mort de son père tout en esquissant un autoportrait en mouvement.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    La montagne et la mer

     

    Okoalu, Véronique Sales (Vendémiaire)

    Par la magie du style, Véronique Sales renouvelle le récit d’île déserte et en fait une magnifique méditation sur le temps et le monde.

     

    Au temps des requins et des sauveurs, Kawai Strong Washburn, traduit de l’anglais par Charles Recoursé (Gallimard)

    Une famille hawaïenne d’aujourd’hui perturbée par les dons des dieux : malgré ses naïvetés, ce premier roman violent et audacieux se signale en tout cas par son originalité.

     

    La Félicité du loup, Paolo Cognetti, traduit de l’italien par Anita Rochedy (Stock)

    Dans ce roman à l’intrigue minimaliste, la montagne est le grand personnage. Des chapitres qui semblent autant de haïkus en composent le portrait ému mais sans lyrisme.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    … et un grand peintre

     

    Paul Klee jusqu'au fond de l'avenir, Stéphane Lambert (Arléa)

    Racontant l’expérience vécue devant les tableaux de l’artiste suisse, Stéphane Lambert poursuit sa réflexion poétique sur l’art comme passage entre les apparences et leur au-delà.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

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