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    photo Pierre Ahnne

     

     

    Voici l’année nouvelle. L’année littéraire, bien sûr, qui commence cette semaine. La précédente a été mouvementée, tout le monde s’en sera aperçu, traversée non seulement par le malin virus mais par toutes sortes d’affaires, qui touchaient le monde littéraire ou des arts en général. Vous remarquerez que je n’en ai rien dit. Ma discrétion proverbiale, sans doute, ou, plus probablement, le fait que ce blog, comme son nom l’indique, s’occupe de littérature — pas de la vie des personnes civiles.

     

    Je continuerai, pour la dixième année, à lire, dans cet esprit, ce qui se publie, et à en parler à celles et à ceux qui voudront bien continuer eux-mêmes de me lire. Attentif aux continuités et aux métamorphoses du roman, que cette rentrée illustre de façon particulièrement spectaculaire. Il est un peu trop tôt pour que s’abatte la prévisible avalanche d’histoires de pandémie. Mais la dystopie est bien là (Ilan Duran Cohen, Le Petit Polémiste, Actes Sud), comme le roman de reconstruction après traumatismes de diverses sortes (Sarah Manigne, Quitter Madrid, Mercure de France ; Hélène Veyssier, Comme une ombre portée, Arléa ; Marieke Lucas Rijneveld, Qui sème le vent, Buchet-Chastel), et l’histoire de genre commence à s’installer (Julien Dufresne-Lamy, Mon père, ma mère, mes tremblements de terre, Belfond).

     

    Cependant l’autofiction n’a pas dit son dernier mot (Camille Laurens, Fille, Gallimard), le roman biographique non plus (Sandrine Willems, Consoler Schubert, Les Impressions Nouvelles ; Caroline Deyns, Trencadis, Quidam). Le tableau d’époque se porte toujours bien (Simon Liberati, Les Démons, Stock ; Barbara Kingsolver, Des vies à découvert, Rivages), le roman rural, parfois teinté d’écologie, confirme son retour (Vinca Van Eecke, Des kilomètres à la ronde, Seuil ; Florent Marchet, Le Monde du vivant, Stock). La famille reste une valeur sûre (Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils, Buchet-Chastel ; Céline Debayle, Les Grandes Poupées, Arléa ; Pia Malaussène, L’Aurore, Mercure de France).  Et, partout, les enfants ou les adolescents abondent, ce qui prouve que le bon vieux récit d’éducation, qui se glisse sans effort dans tous ces cadres, ne se démode pas.

     

    Bien sûr, les plus intéressants parmi ces titres sont ceux qui se jouent des catégories et ne les empruntent que pour s’en démarquer. Sans compter les franchement inclassables, surtout quand je ne les ai pas encore lus (Sabyl Ghoussoub, Beyrouth entre parenthèses, L’Antilope ; Oscar Lalo, La Race des orphelins, Belfond ; Hervé Le Tellier, L’Anomalie, Gallimard). Et ce n’est pas fini.

     

    fr.wikipedia.org

     

     

    Je vous souhaite une bonne rentrée, sans autre virus que celui de la lecture. Et, par goût de la contradiction ou souci de la cohérence, je dirai d’ores et déjà quelques mots d’un ouvrage qui n’est pas un roman et témoigne de vies véritables, mais vouées à s’anéantir pour laisser toute sa place à l’œuvre — au point que les auteures en question ont d’abord présenté celle-ci sous des pseudonymes masculins.

     

    Je parle de la famille Brontë, dont Gallimard, dans sa collection « Folio classique », publie des Lettres choisies, traduites, remarquablement, et annotées par Constance Lacroix, dont j’ai déjà vanté les talents (voir ici). Elles se succèdent de 1821 à 1855, année de la mort de Charlotte, qui les signe presque toutes, le reste de la correspondance familiale étant réduite à l’état de vestiges. On voit, au fil du volume, mourir Branwell, le frère, puis Emily, puis Anne, et l’auteure de Jane Eyre connaître le succès qu’on sait. Elle raconte ses journées monotones, quand « la tempête fait rage » et que « la plainte continuelle du vent [la] remplit d’une intense mélancolie ». Mais aussi la rencontre des éditeurs londoniens stupéfaits et de Thackeray (dont Roland Barthes, dans le film de Téchiné, tenait le rôle). Elle approuve ou déplore les critiques consacrées à ses livres, et affirme que « la Vérité vaut mieux que l’Art ». Bonne rentrée, encore une fois.

     

    P. A.


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  • Cela n’aura échappé à personne : le printemps a été un petit peu perturbé, y compris en matière de publications, littéraires ou pas. Depuis janvier, cependant, assez de livres assez remarquables ont paru pour bercer vos siestes estivales. En voici quelques-uns, j’aurais pu en ajouter d’autres. Mais il fallait bien faire un choix, et il est loisible à chacun de parcourir les dernières pages de ce blog pour y trouver peut-être quelques idées supplémentaires.

     

    Bel été à tous. Et rendez-vous vers le 20 août, quand paraîtront les premiers titres de la rentrée dite de septembre.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Des histoires de pères

     

    Papa, Régis Jauffret (Seuil)

    « Réparer le père » : telle est la tâche, impossible, bien sûr, à laquelle s’attelle ici l’auteur de Fragments de la vie des gens. Sans précautions ni concessions, selon sa manière habituelle.

     

    Feu le royaume, Gilles Sebhan (Rouergue noir)

    Dans le troisième roman de sa série policière Le Royaume des insensés, Gilles Sebhan continue, sur le mode du conte horrifique, d’explorer les thèmes de la transmission et de l’ascendance.

     

     

    Des histoires de fils et de filles

     

    Azur noir, Alain Blottière (Gallimard)

    Le jeune Léo habite l’immeuble où Rimbaud a jadis rejoint Verlaine. Possession ? Réincarnation ? Il se met à écrire et a d’étranges visions. Alain Blottière suit en funambule inspiré la piste étroite entre roman et poésie.

     

    Une poignée de vies, Marlen Haushofer, traduit de l’allemand par Jacqueline Chambon (Chambon)

    L’écrivaine autrichienne conte l’enfance, l’adolescence et la jeunesse de Betty, entre prison du corps et éblouissantes ouvertures au monde.

     

     Summer Mélodie, David Nicholls, traduit de l’anglais par Valérie Bourgeois (Belfond)

    Charlie, qui porte ses seize ans comme une croix, découvre, en un seul été lumineux, Shakespeare, le théâtre et l’amour. Élégante et roublarde variation sur des thèmes connus mais inusables.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Des histoires d’artistes

     

    Harpo, Fabio Viscogliosi (Actes Sud)

    La plus silencieux des frères Marx s’égare sur les routes de France et perd la mémoire. Cet épisode imaginaire nous emmène d’un pas léger vers des questions graves…

     

    Être moi toujours plus fort, Stéphane Lambert (Arléa)

    Dans ce livre illustré, Stéphane Lambert, entre récit et poèmes en prose, suit le peintre Léon Spilliaert dans l’espace essentiel sur lequel ouvrent ses noirs tableaux.

     

     

    Des histoires de choses

     

    Ne quittez pas !, Marie Sizun (Arléa)

    Brèves histoires de téléphone, qui sont autant de poèmes à la solitude et à la ville. On y entend la musique unique de Marie Sizun.

     

    Le Bosquet, Esther Kinsky, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay (Grasset)

    Sous le regard de la grande écrivaine allemande, les paysages de l’Italie du Nord deviennent d’étranges manuscrits, où tout est signe et parle de la mort…

     

    Mélancolie du pot de yaourt, Philippe Garnier (Premier Parallèle)

    Ce petit livre grave et désopilant dévoile, sous les multiples emballages qui nous entourent, d’inquiétantes et réjouissantes profondeurs.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Des histoires (déjà) anciennes

     

    La Rue, Ann Petry, traduit de l’anglais par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault (Belfond) [première édition en 1948]

    L’écrivaine afro-américaine donnait, dans ce roman rageur, une peinture hallucinée de Harlem et de ceux qui étaient contraints d’y vivre.

     

    L'Italienne qui ne voulait pas fêter Noël, Jérémie Lefebvre (Buchet-Chastel) [paru en 2019]

    Quand l’auteur de Danse avec Jésus s’attaque au roman de gare, c’est pour en faire un de ces pièges retors et drôles dont il est coutumier…

     

    photo Pierre Ahnne

     

     


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  •  Jean-Paul Honoré, auteur du remarquable Pontée, dont j'ai parlé ici, a lu mon texte intitulé La Moleskine du diable (voir ici), lequel lui a inspiré quelques réflexions, à son tour, sur la moleskine, les carnets, la notion de véritable écrivain…

     

    Il a eu l'amabilité de me les faire parvenir et de m'autoriser à les publier. Qu'il en soit remercié, et, peut-être, donne l'exemple à d'autres lecteurs prêts à prolonger par l'écriture leur lecture de ce que j'écris sur les pages de ce blog.

     

     

     

    photo Jean-Paul HonoréLa Moleskine du diable (réponse)

     

     

     

    « Je ne serai jamais un véritable écrivain

    car je n’ai pas de petit carnet. »

    Pierre Ahnne

     

     

     

                Alors pour ma part, cher Pierre Ahnne, c’est l’inverse. À la différence de vous (si vous me permettez ce début de phrase qui sent si peu son véritable écrivain (encore que l’expression sentir si peu son etc. relève peut-être le niveau)), j’ai beaucoup de carnets Moleskine,…

     

    Pour lire la suite, cliquez ICI.

    . 

     

     


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  • photo Pierre Ahnne

     

    C’est fini. Edith Ayrton Zangwill aura été, avec Forte tête, le dernier auteur dont j’aurai parlé. Je veux dire le dernier auteur publié avant le confinement, bien sûr. Je vous rassure, du moins, je l’espère : il n’est nullement dans mes intentions de mettre fin à ce blog, que je tiens, bon an mal an, depuis bientôt neuf années. Seulement, je suis arrivé au bout de mon retard, et des livres de mars qui m’étaient parvenus.

     

    Un jour, je vous entretiendrai de ceux d’avril, qui sont devenus ceux de mai, voire de plus tard encore : le dernier roman de Camille Laurens, un recueil de nouvelles d’Anne Serre, le texte que Stéphane Lambert a consacré au peintre belge Léon Spilliaert, d’autres encore… Les articles sont déjà faits, ne croyez pas que je paresse, il ne manque que les ouvrages eux-mêmes.

     

    En attendant, je vous proposerai de quoi vous distraire, peut-être, en ces longues journées étrangement et ironiquement ensoleillées. Oh, pas de journal de confinement, rassurez-vous à nouveau. Mais…

     

    • … toujours des Paroles d’écrivains, lesquelles, ces derniers temps, ont souvent été de poètes ;

     

    • de courtes Fictions, de moi, dont certaines ont jadis déjà figuré sur ce blog, d’autres non ;

     

    • des Retours en arrière sur des livres dont on parlait et à propos desquels j’ai moi-même écrit il y a… sept, huit ou neuf ans ; rubrique à laquelle je songeais depuis un moment déjà et que la pandémie me donne l’occasion d’inaugurer.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Ces ouvrages, ceux auxquels j’ai consacré mes derniers articles, vous pouvez les commander, par exemple ici :

    https://www.lalibrairie.com

    https://www.placedeslibraires.fr

    https://www.momox-shop.fr/livres-C08

    https://www.fnac.com/SearchResult/ResultList.aspx?SCat=0%211&Search=livres&sft=1&sa=0

     

    … ou chez votre libraire, si celui-ci a mis au point un système de retrait adéquat.

     

    Donc, bonne lecture, comme toujours. Et soyez bien prudents en attendant des jours meilleurs.

     

    P. A.


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  • Il ne faut pas se laisser abattre : ni par la pluie, ni par les réformes et ce qu’elles entraînent, ni par les fêtes.

    Pour aider mes lecteurs à surmonter ces obstacles ou à aider leurs proches à le faire, voici, comme chaque année à pareille époque, quelques idées de livres, parmi ceux qui ont paru depuis la rentrée et dont j’ai parlé.

    Avec tous mes vœux pour une bonne fin d’année.

    Dans les premières semaines de celle qui approche, je vous entretiendrai de l’impressionnant roman de Chris Kraus, La Fabrique des salauds (Belfond), et du brillant roman de Jérémie Lefebvre, L’Italienne qui ne voulait pas fêter Noël (Buchet-Chastel), publiés encore en 2019.

    Et aussi du nouveau recueil de nouvelles de Marie Sizun (Ne quittez pas !, Arléa) ; du troisième volume ajouté par Gilles Sebhan à son Royaume des insensés (Feu le royaume, Rouergue noir) ; du « roman » que Régis Jauffret consacre à son père (Papa, Seuil) ; de Harpo Marx (Harpo, Fabio Viscogliosi, Actes Sud) ; de Bela Lugosi (Bela lugosi, biographie d’une métamorphose, Edgardo Franzosini, La Baconnière) ; de bien d’autres merveilles encore…

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Étranges dames

     

    La Télégraphiste de Chopin, Éric Faye (Seuil)

    Vera Foltynova reçoit les visites de Chopin, qui lui dicte des œuvres posthumes… Dans une Prague en proie au soupçon, les fantômes du régime défunt se mêlent aux espions venus de l’au-delà.

     

    Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh (Fayard)

    Dormir, sauf de brefs épisodes de veille, pendant un an. Tel est le projet d’une jeune New-Yorkaise. L’écrivaine américaine en fait un long lamento hypnotique et drôle sur une société absente à elle-même.

     

    Ici, tout est encore possible, Gianna Molinari (Delcourt)

    Cette jeune auteure suisse de langue allemande raconte une drôle d’histoire, où il est question d’une veilleuse de nuit, d’un loup, de migrants tombés des avions et d’une usine qui va fermer… Ponctuée de dessins et de photos, l’image étrangement inquiétante d’un monde en perte de sens.

     

    Un dimanche à Ville-d'Avray, Dominique Barbéris (Arléa)

    Sur les bords des « étangs de Corot », deux sœurs, et un amour peut-être imaginaire. Poème nostalgique et subtil, en écho à Nerval autant qu’à un film bien connu.

     

    Les Grands Cerfs, Claudie Hunzinger (Grasset)

    En observant un clan de cerfs, Pamina-Claudie Hunzinger se fait cerf elle-même. Et continue d’explorer notre rapport à un monde fragile et menacé. Prix Décembre.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Vilains garçons

     

    Les Minets, François Armanet (Stock)

    Armanet ressuscite, une fois de plus, « la bande du Drugstore » (des Champs-Élysées) : entre frime et désespoir, le portrait brillant d’une époque qui avait inventé « l’adolescence éternelle ».

     

    Giono, furioso, Emmanuelle Lambert (Stock)

    « Style, syntaxe, mauvais esprit » : l’auteure d’Apparitions de Jean Genet fait le portrait chatoyant et sans indulgence de l’autre Jean, une des dernières incarnations du grantécrivain. Elle a reçu pour cela le Femina essais.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    … Et une réédition

     

    Moumou, Ivan Tourgueniev, (Mercure de France)

    Brève et bouleversante histoire du muet Guerasime et de sa chienne Moumou, seuls vrais humains dans un monde de pantins dignes de Gogol.

     

    photo Pierre Ahnne


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