• Les Abeilles d’hiver, Norbert Scheuer, traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger (Actes Sud)

    photo Pierre AhnneComment survivre en dictature ? Cette question est au cœur du remarquable livre d’Hédi Kaddour, La Nuit des orateurs. On la retrouve, curieux hasard de l’édition, au centre de ce roman-ci, le premier de son auteur à être traduit en français.

     

    Le dispositif narratif y est des plus simples : c’est le journal intime d’Egidius Arimond, de janvier 1944 à mai 1945. Fils d’un cultivateur-apiculteur de l’Eifel, région allemande proche de la Belgique, il est revenu habiter la maison paternelle après des études et des séjours à l’étranger, et a enseigné, au lycée de la petite ville, l’histoire ainsi que le latin. Mais les nazis, arrivés au pouvoir, l’ont révoqué en raison de son épilepsie. Et ce n’est qu’à l’existence de son frère, as de la Luftwaffe, qu’il doit de n’avoir pas connu pire. À présent, il se concentre sur l’élevage de ses abeilles, cachant ses carnets dans leurs ruches. Non sans donner encore quelques leçons de latin, à la bibliothèque, où il poursuit également des recherches sur son ancêtre, le moine Ambrosius, chassé, lui aussi, en son temps, mais des ordres, et pour une liaison féminine. Encore à son exemple, Egidius a plusieurs maîtresses parallèles, parmi les femmes de l’endroit dont les maris sont au front — voire parmi les épouses des « faisans dorés », dignitaires du parti nazi.

     

    Fils multiples

     

    On le devine déjà : ce dispositif apparemment simple déroule des fils multiples, habilement entrelacés. Les abeilles, bien sûr, leur organisation, leur vie, leur élevage, décrits avec une minutie documentée avec grand soin ; les avions, qui sillonnent le ciel d’Allemagne en ces derniers mois de la guerre, décrits tout aussi précisément, et représentés de surcroît par d’élégants dessins dus au fils de l’auteur ; les souvenirs de l’ancêtre moine, dont des extraits, traduits par le héros, alternent avec les pages de son propre journal. Et ce n’est pas tout : Egidius, de temps à autre, cache aussi des juifs, qu’il transporte à la frontière belge cachés dans de fausses ruches construites pour cet usage. On croit un temps être dans un de ces romans comme il y en a de plus en plus, qui cherchent à rattraper la minceur du propos en multipliant les compléments en prétendu contrepoint (la vie de grand homme, fruit d’une compilation de lectures, étant particulièrement prisée).

     

    Mais non. Le livre de Norbert Scheuer ne pourrait pas être autrement. Il nous parle de quelqu’un qui, de même que les abeilles d’hiver se cantonnent dans leur ruche, essaie, comme il peut, de se couler dans les replis de l’Histoire et de s’y tenir le plus à l’écart possible de ses fracas. C’est difficile. De plus en plus, à mesure que tombent les bombes, que les nazis apeurés se font plus agressifs et que la Gestapo se rapproche. Et cela suppose de trouver des passages dérobés vers d’autres univers. Egidius les cherche dans le ciel, parmi tout ce qui vole, à commencer par les pensionnaires de ses nombreuses ruches, lesquelles « vivent dans un monde différent, apparemment pacifique, et ne s’intéressent pas à la guerre ». Si le héros n’a rien à craindre d’elles, c’est peut-être « parce qu’elles pensent qu’[il] fai[t] partie de leur colonie ».

     

    Morale pour gros temps

     

    Cependant l’autre monde est peut-être aussi à chercher sous la terre, dans la mine désaffectée et au bord du lac souterrain près duquel Egidius cache les fugitifs qu’il aide à s’échapper. Ou dans le passé, près d’Ambrosius, dans cette langue latine que notre apiculteur érudit aime à citer. Peut-être trouvera-t-il un refuge dans la maladie elle-même, laquelle, au cours de crises de plus en plus fréquentes, le transporte « dans un autre monde (…), dans lequel une minute peut durer des heures ou des jours ». Évasion dangereuse. Comme est dangereux le commerce des épouses délaissées. « Le matin, les sirènes hurlent, mais je reste au lit avec Maria », note notre héros. Et, ailleurs, à propos de la même : « J’espère que son mari repartira bientôt au front ».

     

    Pas de cynisme là-dedans : la parole tranquille de qui n’est justement pas un héros. « Je devrais peut-être le trahir », s’interroge-t-il sérieusement à propos d’un pilote américain qu’il cache et dont il craint qu’on ne le découvre. Et, s’il risque sa vie pour les fuyards qu’il escorte, c’est aussi afin de gagner de quoi acheter des médicaments contre son mal : « L’argent vient toujours en premier, et la vertu après ». Une philosophie de la vie… On comprend peu à peu quel est le vrai modèle du livre de Scheuer comme de son singulier héros. De même que Virgile, au livre IV des Géorgiques, fonde sur l’observation des abeilles une réflexion à l’usage des hommes, l’écrivain allemand nous propose un traité de morale au sens gréco-romain du terme ; c’est-à-dire un art de vivre par gros temps.

     

    Le contact avec le monde, la nature, les instants volés dans la proximité des choses y tiennent une place essentielle. « À travers les branches pourries du pin de montagne qui se meurt, on aperçoit le soleil, dont la chaleur soulève la poussière de bois ». « Le vent tiède agite les feuilles qui se colorent dans la cime du frêne ». « Les feuilles jaunes de l’aulne noir tombent sur les morts et dans la rivière »… Autant de haïkus glissés en passant, au fil des pages. Autant d’éloges de l’éphémère. Autrement dit, de ce qui dure.

     

    P. A.


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  • Commentaires

    2
    Samedi 23 Janvier à 20:05

    Je le crois...

    1
    Garrigou Véronique
    Samedi 23 Janvier à 19:09

    La conclusion de votre article est très belle...Et peut-être ce livre, que je n'ai pas lu, a-t-il aussi quelque chose à nous dire par les temps qui courent...

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