• Sous la lumière des vitrines, Alain Claude Sulzer, traduit de l’allemand par Johannes Honigmann (Chambon)

    www.maisonapart.comD’où vient le plaisir particulier qu’on éprouve à lire la description de vies sans histoire ? Huysmans ou, dans un registre très différent, Schnitzler ont excellé dans cette veine du roman anti-romanesque. C’est plutôt à ce dernier auteur qu’on pense en lisant le livre d’Alain Claude Sulzer, qui partage avec lui le goût de l’écriture lisse et l’art de laisser entrevoir sous le calme des surfaces l’agitation des profondeurs.

     

    Rien de plus calme en surface que la vie de Stettler. Dans une ville suisse et paisible, il décore, depuis de longues années, les vitrines du grand magasin Les Quatre Saisons, dont l’« entrée principale (…) n’a rien à envier à celle de l’opéra municipal ». Célibataire, notre homme vit seul depuis le décès de sa mère, est âgé de cinquante-huit ans, « s’en ren[d] compte quand il se pench[e] et s’agenouill[e], et parce que tout s’[est] mis à changer autour de lui ». Comme il le constate sans plaisir, réprouvant tant la tenue négligée de ses voisins ou l’évolution de « la mode balnéaire » que l’apparition d’un drapeau vietcong placé nuitamment sur la flèche de la cathédrale. Cependant il se satisfait du succès inchangé de ses créations, en particulier au moment de Noël. Et, par ailleurs, « jamais aucune nostalgie ne l’étrei[nt], aucun besoin impulsif de changement ne fai[t] surgir de sentiments importuns » ; bref, « il [a] la quiétude dans le sang ».

     

    « Le calme contemplatif des vitrines d’antan… »

     

    Mais même dans les existences les plus quiètes, il faut bien, dès qu’elles sont narrées, qu’il se produise quelque chose. Les bouleversements viendront-ils de la relation à distance que Stettler noue avec Lotte Zerbst, pianiste radiophonique aussi discrète et solitaire que lui ? Leur correspondance débouchera-t-elle sur une rencontre, à l’issue du concert qu’elle vient, par exception, donner dans la ville ?... Entre-temps, un autre événement est venu mettre fin à la quiétude stettlérienne : avec l’arrivée aux Quatre Saisons d’un certain Bleicher, l’époque rattrape en effet notre héros. Chargé de décorer les vitrines une fois sur deux, et de pousser vers la sortie un Stettler jugé dépassé, le jeune et brillant nouveau venu éclipse d’emblée son prédécesseur. Celui-ci doit se rendre à l’évidence : « À personne ne semble manquer le calme contemplatif des vitrines d’antan (…). Le sérieux et la tradition sont de toute évidence tombés en désuétude ». Stettler tâtonnera beaucoup avant de trouver aux audaces de son rival et à l’ingratitude de ses concitoyens une réponse qu’on ne dévoilera pas.

     

    « L’éternel combat des anciens et des modernes », comme dit le prière-d’insérer ? Oui, bien sûr : de même que le grand magasin a triomphé en son temps des commerces qui l’ont précédé, Bleicher fait ce que Stettler, né dans une autre époque, « n’[a] pas eu l’audace de faire ». Mais c’est aussi plus compliqué et plus subtil. D’abord, parce que tout cela nous est conté par un narrateur à peu près de l’âge de l’auteur et qui, encore lycéen en 1969, époque des faits, les avait déjà pris alors comme sujet d’une rédaction — et que ce dispositif retors allie au motif du temps celui de l’écriture.

     

    L’œuvre et la vie

     

    Ensuite, ce n’est pas un hasard si tout cela est une histoire de magasin et de vitrines. « Ce dont vous ne pouvez pas vous passer, c’est de faire de la publicité, car vivre, c’est promouvoir et promouvoir, c’est vivre », dit Bleicher. Les modernes comme lui ne sont pas des modernes comme les autres. Leur arrivée signe l’avènement du profit tout-puissant et le triomphe de la marchandise, dans tous les domaines. Car ce n’est pas un hasard non plus si le décorateur vieillissant croit trouver une âme sœur en la personne d’une pianiste à l’ancienne. Dans ce livre pétri d’humour à froid, la vitrine, comme le concerto, est une œuvre. « Par la domination de son métier, [Stettler] [a] suscité en certains spectateurs les mêmes sentiments, ou presque, qu’un peintre. Il les [a] touchés et émus, sans être lui-même ému ou touché. C’[est] sans doute ainsi que [doit] procéder un artiste ».

     

    Deux artistes, donc, aussi seuls et effacés l’un que l’autre. En face, celui que la presse qualifie d’« artiste pop », mais qui habite au-dessus d’un magasin de farces et attrapes, tenu par son père. Deux conceptions de l’art, aussi : vedettariat et succès commercial d’un côté ; distance gardée, de l’autre, par un créateur qui s’absente de son œuvre — en effet, comme le dit Stettler, « connaître son nom n’était pas nécessaire pour apprécier la qualité de son travail, de même qu’il n’est pas nécessaire de connaître le nom d’un musicien pour être convaincu par son art ». Si c’est le cas pour le nom, que dire de la vie ?... Derrière l’éclat ironique et la frivolité apparente de ses vitrines, l’écrivain helvétique nous incite à une réflexion peut-être plus actuelle que jamais.

     

    P. A.


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  • Commentaires

    2
    Fabienne
    Lundi 19 Octobre à 15:33

    Magnifique et alléchante critique, comme d'habitude !

      • Lundi 19 Octobre à 19:00

        C'est le livre qui est alléchant !

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