• Sois sage, bordel !, Stina Stoor, traduit du suédois sous la direction d’Elena Balzamo (Marie Barbier)

    www.actualites.uqam.caLa littérature du Nord (Finlande, voir ici et ici, Scandinavie, j’y reviendrai) est à l’honneur en ce moment. Et, avec Stina Stoor, on est dans le nord du Nord : la jeune écrivaine vient en effet d’une région septentrionale de la Suède, fertile, paraît-il, en grands auteurs (Per Olov Enquist et Torgny Lindgren, par exemple). Elle y a grandi dans la commune la moins peuplée du pays, située au milieu d’un parc naturel. Une enfance et une adolescence qu’on qualifierait sans doute aujourd’hui de compliquée, entre fugues et troubles psychiques. Ayant gagné un concours avec une nouvelle, elle en a écrit huit autres. Parution du recueil en 2015, succès. Elle dit, depuis, qu’elle ne veut plus écrire.

     

    Tout ça, je le sais grâce à la postface d’Elena Balzamo, qui a dirigé le travail collectif de traduction, dans le cadre d’un séminaire soutenu par l’Institut suédois de Paris. Et dont le résultat est publié ce printemps, sous un titre qu’on ne commentera pas, par une jeune maison (2017) qui combine ou alterne beaux-arts et littérature.

     

    Lumière d’été

     

    Notre auteure serait donc une sorte de Janet Frame suédoise… Il y a entre elle et l’écrivaine néo-zélandaise plus d’un point commun : l’omniprésence des enfants ; une certaine violence ; un certain rapport, très singulier, au monde. « Rien n’est dit, mais tout est clair », avance Elena Balzamo. On a d’abord le sentiment que c’est parfois un peu trop dire… Cependant, on distingue facilement un fond permanent et de grands thèmes. Il y a beaucoup de femmes dans ces récits, et plus encore de petites filles. Il y a, toujours, la nature. Elle a partie liée avec l’enfance, et la jeune Sandra doit résister à la tentation « de s’enivrer d’été, d’être, tout simplement, comme cela lui arrive. De passer dans les herbes hautes du pré, en les laissant filer entre ses doigts ouverts ». Car la plupart de ces histoires nordiques baignent dans la lumière du plein été. Qui ne rend pas la nature moins inquiétante, avec ses forêts où pullulent les moustiques et où coulent des rivières « sombre[s] et étrange[s] ». On risque toujours d’y basculer dans « un autre monde », telle Eleonora, la petite sœur de Johan, que leur copain Mikke a « empoignée. Un peu trop fort évidemment ». Elle s’est changée en ourse et l’a « un peu secoué, ce vilain garçon ». À présent, il est « entouré d’un halo d’immobilité. De silence ».

     

    Car les enfants errent çà et là, laissés à eux-mêmes par des familles déglinguées : mères qui perdent un peu la tête ou sont écrasées par des hommes qu’on sent violents ; tantes qui sortent rarement de l’asile, frères qui finissent « sous un train » ; pères peu présents ou peu fiables, conduisant des voitures où traînent « grilles de Loto sportif, paquets de cigarettes vides, emballages de glaces et reçus écrits à la main ». Tout cela nous est indiqué comme en passant ou à demi-mot, de même que la sexualité, constamment présente, se dit, Elena Balzamo, finalement, avait raison, « entre les lignes ». Åsa, avec sa cousine Hedda, pêche un saumon. Elle l’enfourche dans l’eau et se tient « à califourchon sur son dos ». Puis, l’ayant ouvert, trouve dans son ventre un briquet « avec une dame dessus ». Quand on le retourne, sa robe disparaît, et « la blonde (…) n’[a] plus qu’un petit triangle noir entre les jambes ». La petite narratrice d’un autre récit aime beaucoup le papa de son amie Fresia. Quand il vient la voir le soir, il « tâche d’être pareil qu’en plein jour, mais parfois il n’y arrive pas ». Alors, tous deux comparent leurs corps : « Élan contre chevreuil, ce genre de choses ».

     

    « … sur le museau du crapaud »

     

    Pourtant, quand le « soleil de printemps » est revenu, c’est avec Fresia que le papa marche et discute : « La belle Fresia et son papa. Ils sont là l’un pour l’autre, eux ». L’univers différent où évoluent les classes sociales plus élevées se dérobe et finit toujours par se refuser. La narratrice des Ruines circulaires ne se remettra jamais de sa rencontre avec la « scintillante » Juvlia, et d’avoir découvert « que des êtres humains puissent se mettre dans la tête de venir au monde comme ça et d’exister ». La narratrice des Monstres, invitée à un élégant goûter d’anniversaire, apporte en cadeau trois crapauds, magnifiques, mais qui ne remporteront pas le succès escompté. On aimerait être un(e) autre, avoir une autre mère, mais on est toujours renvoyé à soi, et le monde naturel n’est finalement pas si différent du cercle familial, ou de ce qui en tient lieu. Dans la rivière, « l’eau brill[e], brunie par les choses mortes. Ces choses décomposées et disparues ». Et quand « Sandra dépose un petit bisou sur le museau du crapaud, (…) rien ne se passe », nulle magie n’opère. Il faut rester seul avec soi, dans cette réalité-ci. Jamais souligné, le tragique, toujours présent, est le vrai sujet des nouvelles de Stina Stoor. Pourvu qu’elle change d’avis et en écrive d’autres.

     

    P. A.

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