• Sans toucher terre, Antti Rönkä, traduit du finnois par Sébastien Cagnoli (Rivages)

    www.th-insight.comIl avait 23 ans en 2019, quand il a publié ce livre, « devenu phénomène dans son pays », paraît-il, et dont il dit : « Pour moi, c’est un roman de jeunesse comme L’Attrape-cœurs (…), avec un zest de modernité ».

     

    Un Attrape-cœurs finlandais, donc ? Le roman d’Antti Rönkä a en commun avec celui de Salinger le temps resserré (ici, un peu moins : un an) d’une crise marquant le basculement soudain dans l’âge adulte, plutôt que celui d’une éducation progressive. Mais Aaro, à la différence de Holden, ne fugue pas. Au contraire, il reste, et tente obstinément de se couler dans le moule qu’on lui propose, de faire comme s’il était comme tout un chacun — ce qui, à l’évidence, n’est pas le cas.

     

    « Être quelqu’un »

     

    Aaro, donc, quitte son village pour la fac de Jyväskylä. Bien que désireux d’écrire des livres où il parlerait « de la jeunesse (…). D’apprentissage… Un truc dans le genre », il n’est pas des plus assidus à ses cours de « théorie narrative cognitive » ou de « narratologie non naturelle ». Son entrée dans le monde étudiant lui apparaît surtout comme la possibilité d’accéder enfin à « toutes les activités auxquelles [il] n’[a] pas osé [se] livrer » jusqu’alors. Mais les sorties en boîte finissent mal et la relation avec la belle Julia tourne court aussitôt. Notre héros se réfugie dans des voyages solitaires, des ivresses qui le sont tout autant et des achats aussi dispendieux que compulsifs. Sans compter les antidépresseurs. Malgré la rencontre d’Iisa, aussi singulière que lui, il faudra encore quelques mésaventures et une tentative plus ou moins délibérée de suicide pour qu’il arrive au bout du chemin sinueux menant à l’acceptation de soi. Le titre, qui rappelle que « courir, c’est quand on a les deux pieds en l’air entre deux appuis, sans toucher terre », cessera alors enfin de constituer une antiphrase.

     

    Quel était le problème d’Aaro ? Sa conviction de ne pas être « né dans la bonne espèce » et de faire partie de ceux à qui « il n’appartient pas de gagner » ? « Tôt ou tard », dit-il, « je retrouvais chez les gens un certain côté qui me faisait peur ». C’est que tous lui demandent « d’être quelqu’un ».

     

    On sait vite qu’il y a une cause à tout cela (quoique, après tout, ce soit peut-être plutôt un effet) : le harcèlement dont Aaro a été victime pendant toute sa scolarité, et dont les souvenirs obsédants lui reviennent dans de courts chapitres, en alternance avec le récit de sa laborieuse métamorphose. Les seules vraies rencontres possibles seront, du coup, pour lui, celles d’anciennes victimes, telle Iisa, qui a longtemps subi des sévices sexuels. Tout cela pourrait faire un roman pour ados ou, pire encore, un roman à sujet (de société, forcément, les sujets sont toujours de société). On en est à deux doigts. Mais quelque chose fait qu’on s’attache à Aaro et qu’on est prêt à écouter jusqu’au bout le récit de ses malheurs.

     

    « S’il te plaît, casse-toi »

     

    C’est peut-être ce que l’auteur appelle « un zeste de modernité », et où pour ma part je reconnaîtrais peut-être une forme salutaire de brutalité septentrionale. Aaro se réfugie dans l’échec parce qu’il y puise le sentiment illusoire de contrôler les situations. D’où une pratique intense de la lucidité masochiste : « Mon problème : une faculté particulière pour diagnostiquer mes propres faiblesses, jointe à la totale absence de volonté d’y faire quoi que ce soit ». Son discours intérieur, autrement dit l’écriture d’Antti Rönkä, donne dans la précision obsessionnelle avec brusques accès de rugosité — « Fin novembre, je donne des coups de pied dans le mur de l’université et me décide à appeler » (le service de santé étudiant). Et, bien sûr, à hautes doses, dans l’humour auto-dépréciatif. Exemple, le traitement de la question : « acheter ou ne pas acheter des capotes ? ». « Si oui, et si ensuite je les sors comme par magie le moment venu, cela va donner l’impression que je me suis préparé pour le sexe (…). Mais si je n’en ai pas, cela laissera croire que je n’y ai pas pensé du tout (…). Cette chienne de vie, moi je dis, cette chienne de vie, c’est un emmerdement permanent ».

     

    L’histoire se termine en été, au bord d’un lac, dans un décor tout ce qu’il y a d’idyllique dans le genre nordique. Mais, la plupart du temps, c’est l’hiver, la nuit, le froid et l’auto-exclusion. Malgré son dénouement optimiste, Antti Rönkä nous l’aura bien rappelé : « Chaque situation sociale offre à l’autre la possibilité de dire : "S'il te plaît, casse-toi. Personne ne veut te voir. Meurs" ».

     

    P. A.

     

    Illustration : campus de l'Université de Jyväskylä


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