• La Colonelle, Rosa Liksom, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail (Gallimard)

    www.alibabuy.comIl est vraiment très étonnant qu’un tel livre soit publié sans la moindre note. Car, enfin, qu’est-ce que le Mouvement de Lapua ? La Lotta Svärd ?... Qui sont Vihtori Kosola, Päavo Nurmi, Tauno Palo ?... Vous le savez peut-être mais moi, je l’avoue, non. Et je doute un peu d’être le seul lecteur français à mal connaître les détails de la très mouvementée histoire de la Finlande entre 1917 et 1947.

     

    Faisons donc nos propres recherches. Et rappelons que, duché autonome russe, le pays proclame en 1917 son indépendance, pour sombrer aussitôt dans une guerre civile opposant les Rouges aux Blancs, alliés de l’Allemagne, qui se termine par la victoire des seconds et la proclamation de la république. En 1939, l’URSS, tranquillisée par le pacte Molotov-Ribbentrop, lance la Guerre d’hiver, et la gagne. Mais, en 1941, la Finlande se joint à l’Allemagne nazie pour l’opération Barbarossa (c’est la Guerre de continuation). En 1944, cependant, le pays signe un armistice avec Moscou et se retourne contre l’Allemagne (c’est la Guerre de Laponie). Enfin, en 1947, la Finlande retrouve une indépendance placée sous le contrôle distant mais sourcilleux de l’Union soviétique.

     

    Le point de vue de la bécasse

     

    Voilà. Armés de ce très succinct vade-mecum, vous pouvez vous plonger dans les aventures de la Colonelle, qu’on écoute se souvenir, au seuil de la mort, d’une jeunesse passée dans le contexte évoqué ci-dessus. Après la mort de son père, elle tombe, encore toute jeune fille, dans les bras du Colonel, ami de celui-ci et comme lui ex-jäger (1). Sous l’influence de cet amant, plus âgé qu’elle de trente années, elle se détourne du fascisme paternel pour glisser dans une sympathie de plus en plus franche pour les nazis. C’est dans cet état d’esprit qu’elle traverse les conflits que j’ai mentionnés, en observatrice attentive quoique obsédée surtout par sa relation avec son mentor : « La guerre, au total, n’a fait qu’intensifier les sentiments que le Colonel et moi éprouvions l’un pour l’autre »….

     

    Cependant, après la fin des hostilités et, enfin, le mariage, cet amour-passion où le sexe joue un grand rôle tombe d’un coup dans la violence, le guerrier au chômage laissant ses pires tendances s’épancher dans le cadre du foyer conjugal. Ayant réussi, non sans mal, à s’arracher à cet enfer, l’héroïne-narratrice trouve dans un village du Grand Nord la sérénité et un nouveau compagnon avec qui mener une fin de vie paisiblement consacrée à l’écriture. Car, depuis sa prime jeunesse, « inventer », « décrire les lieux et les gens » lui était « aussi facile que de boire un verre d’eau ».

     

    Résumé de cette existence par celle qui l’a vécue : « Papa a fait de moi une fille de la Finlande blanche, le Colonel, une nazie. Je n’ai honte ni de l’un, ni de l’autre ». C’est bien ce qui trouble. Et qui fait la vraie violence du livre de Rosa Liksom, auteure bien connue dans son pays et traduite en de multiples langues, mais peu en français (2). Une des originalités de ce roman étonnant consiste en ceci : raconter l’histoire tragique d’un pays déchiré en adoptant le point de vue d’une bécasse. Et le résultat est d’autant plus frappant que la construction, par juxtaposition de souvenirs présentés comme des anecdotes, imite à la perfection les plus authentiques récits de vie. Une vie, ici, dépourvue de toute culpabilité et dominée par l’étrange fascination éprouvée pour une brute épaisse.

     

    Tout cela confère à ces prétendus souvenirs une tonalité assez ahurissante. En visite d’étude en Pologne occupée, notre amie se lie avec Ilse, son hôtesse, femme d’un officier S.S., laquelle « trouv[e] merveilleux de vivre dans cette nouvelle Grande Germanie où règn[e] une liberté si illimitée qu’elle perm[et] aux Allemands de faire tout ce qu’ils [veulent] ». De retour en Finlande, elle passe de « bons et merveilleux moments, comme cette soirée au sauna avec Himmler ». Les fêtes se succèdent, gibier, alcools, vins fins, et « la bonne odeur propre aux Allemands ». L’essentiel pourtant reste l’amour : quand, pendant la Guerre de Laponie, le Colonel et elle convolent, elle s’écrie sans malice ni nuances : « C’est le plus beau, le plus lumineux et le plus heureux jour de ma vie ».

     

    « Demoiselle Finlande »

     

    Évidemment, la bécasserie de cette bécasse s’explique en grande partie par le fait qu’elle constitue une allégorie de la « Demoiselle Finlande », explicitement désignée ainsi dans le texte, et dont Rosa Liksom, qu’on a parfois qualifiée d’écrivaine « punk », trace ici un de ces portraits volontiers dits au vitriol. Née sous le double patronage d’un père fasciste et d’un oncle « rouge », violée dès l’enfance par un futur nazi, grandie dans la haine des Russes, l’anonyme héroïne avoue tout uniment : « J’aimais l’odeur du cuir et les hommes en uniforme ». Mais elle est aussi possédée par une passion quasi-mystique pour la terre lapone. Et, par cette passion, « Demoiselle Finlande » échappe à la bécasserie intégrale.

     

    « Les pins aux flancs brun-roux bruissaient dans le vent, les sapins barbus de lichen rugissaient, l’écho roulait dans les rochers et un vol de grues craquetait au firmament. Comme saisie de fièvre, j’ai perdu la tête et ri à gorge déployée ». Après cette première extase, vécue en marge d’un camp de la Lotta Svärd (3), les bois, les lacs, les tourbières de l’extrême septentrion formeront un contrepoint permanent à la folie des hommes. Le Colonel partage cette passion avec sa maîtresse, et tous deux, « dans de vieilles forêts de sapins », passent de longs moments à écouter « les chants des perdrix des neiges et des coqs de bruyère ». C’est là que ça devient compliqué. Du coup, encore plus dérangeant. Mais à quoi servirait la vraie littérature, si ce n’est, loin des certitudes pré-formatées et de la morale, à déranger ?...

     

    P.A.

     

     (1) Les jägers étaient des volontaires finlandais, anti-Russes, entraînés en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Ils se fondront ensuite dans la Garde Blanche, puis dans l’armée régulière.

     (2) Citons néanmoins Compartiment n° 6, même (remarquable) traductrice, déjà chez Gallimard (2013).

     (3) Organisation de volontaires auxiliaires féminines dans l’armée finlandaise pendant la Première Guerre mondiale. Elle sera ensuite associée à la Garde Blanche, elle-même milice anticommuniste constituée pendant la Guerre civile.


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  • Commentaires

    2
    Marie Sizun
    Samedi 14 Novembre à 10:50
    Semble vraiment valoir le détour, même si dérangeant! Et puis quel voyage. Encore une fois merci Pierre, infatigable explorateur!
      • Samedi 14 Novembre à 16:20

        Merci à toi pour ta fidélité. Oui, cela vaut le détour, comme tous les livres étranges...

         

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