• Le Voyage dans l’Est, Christine Angot (Flammarion)

    photo Pierre AhnneJ’ai hésité. Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, avec elle, on n’est jamais sûr... D’un livre à l’autre, on est promené du meilleur (voir ici et ici) au pire (voir  et ). Et puis, ce Voyage dans l’Est, entre les trois sommets du triangle Châteauroux (où elle a grandi près de sa mère) – Reims (où toutes deux sont allées vivre ensuite) – Strasbourg (où habitait, avec son autre famille, le père qui lui a imposé, pendant des années, des relations incestueuses), ce voyage, on a le sentiment de l’avoir déjà fait si souvent. Interview (Fayard, 1995), L’Inceste (Stock, 1999), Une semaine de vacances (Flammarion, 2012), Un amour impossible (Flammarion, 2015), je ne cite que ce que je connais…

     

    C’est une mauvaise raison, évidemment, pour ne pas lire le dernier livre de Christine Angot. D’abord, bien des écrivains, peut-être même tous, racontent toujours la même histoire. Ensuite, ça aussi, je l’ai déjà dit, en a-t-on jamais fini avec une histoire pareille ? Peut-on ne pas éprouver, encore et encore, le besoin d’y revenir ? Sans doute pas. Et peut-être y a-t-il, au fond, une autre raison à mes réticences à lire ce nouveau roman. Car il a beau être sous-titré « roman », peut-on lire sans arrière-pensées un tel roman ? Si on ne l’aimait pas, en tant que roman, scrupuleux comme on est, ne s’accuserait-on pas de faire trop bon marché d’un sujet qui commande le respect et la considération ? Et, si on l’aimait, de vouloir, inconsciemment, se prémunir contre des foudres toujours, dans le ciel d’aujourd’hui, grondantes et prêtes à tomber ?

     

    « Points de vue »

     

    On ne peut pas soupçonner Christine Angot de publier ce livre maintenant pour des raisons de cet ordre. Il faut faire confiance à sa candeur brutale (je me cite toujours, je fais comme elle) : si elle écrit, c’est qu’elle pense qu’elle doit écrire. Et si elle s’y sent obligée, c’est qu’elle a le sentiment de ne l’avoir jamais fait de la même façon. Refaisons donc, avec elle, le voyage dans l’(inc)est(e). S’interrogeant, peut-être en effet pour la première fois aussi frontalement, sur la manière de procéder, elle distingue ici entre pensée (« déliée, partageable, dicible ») et « point de vue » (« Je voyais la situation comme de l’extérieur »). Et elle déclare : « Ce que je n’ai jamais fait, (…) c’est faire reposer toute l’architecture romanesque sur la solidité de mes points de vue, successifs, leur évolution, leur coexistence ».

     

    Ce souci du « point de vue », de la (non-)pensée, est bien là, l’« évolution » aussi, entre 13 ans et le début de l’âge adulte : « J’ai fait comme s’il ne se passait rien. Je ne voyais pas quoi dire ni comment. Je n’ai rien dit » ; « J’avais deux méthodes de survie, avec deux objectifs opposés. J’étais partagée entre les deux » ; « J’ai pensé que le seul pouvoir qui me restait était de prendre acte de mon impuissance » ; « J’ai pensé qu’il valait mieux prendre acte [de ma situation] avec lucidité. Que d’assister à l’échec répété des moyens que je mettais en œuvre depuis des années pour y échapper ».

     

    Tout dire

     

    Une telle volonté explicative répond au besoin de forcer l’énigme. D’éclairer ce qui demeure, pour qui ne l’a pas vécu, un mystère : l’enfermement entre silence et parole, tous deux également impossibles, l’obstination à revenir se mettre dans les mêmes situations avec l’espoir d’arriver un jour à obtenir du père incestueux des « relations normales » (« Je m’étais encore fait avoir »), la fascination dont on ne peut se déprendre… Le problème, c’est que l’énigme revient toujours. Ou peut-être est-ce le style Angot qui toujours s’impose, fait, dirait-on, pour s’acharner en vain sur elle. Répétition frénétique (« Pourquoi, moi-même, je n’y ai pas pensé ? Je l’ai répété, répété. Répété encore. Pourquoi… ») ; audace dans le cru frôlant l’humour (« Ouvrez, ouvrez. Non madame, là vous retenez. Vous ne poussez pas, là, vous retenez ») ; caractère rageusement factuel de l’écriture par phrases brèves et juxtapositions (« Il a éjaculé dans ma bouche. J’ai craché le sperme dans les toilettes. Je me suis recouchée »).

     

    Seulement, ces faits-là, on les a déjà lus ailleurs — par exemple, dans l’admirable Une semaine de vacances. On connaît l’histoire des mandarines ; comme celle de la porte fermée par mégarde, ou celle du Codec de l’Orangerie. Si bien que, on ose à peine l’avouer, on s’ennuie un peu. Certes, il y a quelque chose d’impressionnant dans le projet fou de tout dire. Cependant, en proie à cette passion, la narratrice ne s’interdit rien. Surtout pas le commentaire (qu’il ne faut pas confondre avec les explications, dont je citais plus haut quelques exemples). Et ce sont de longs dialogues : « Oui. C’est ça. Et ça m’angoisse. Forcément. Ça m’angoisse, parce que c’est le même relativisme que celui par lequel il s’autorise à pratiquer l’inceste ». Ou, pire : « L’inceste est une mise en esclavage. Ça détricote les rapports sociaux, le langage, la pensée… ».

     

    Alors même que le besoin de tout dire est, bien entendu, impossible à combler. Surtout dans le cas dont il s’agit, où il répond au refus d’entendre, thème récurrent du Voyage dans l’Est. Et on s’enfonce dans un tunnel sans fin : on aura toujours l’impression d’avoir déjà tout entendu, elle aura toujours la conviction de n’avoir pas été écoutée. L’obstination dans ce dialogue de sourds, c’est peut-être ce qui fait la force et la grandeur de l’œuvre de Christine Angot. Mais peut-être aussi ses limites.

     

    P. A.

     

    Illustration : l'Orangerie, à Strasbourg

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