• Baiser ou faire des films, Chris Kraus, traduit de l’allemand par Rose Labourie (Belfond)

    twitter.comCertains écrivains, et parmi les meilleurs, racontent toujours la même histoire. Dans le cas de Chris Kraus, c’est une histoire de famille. Celle de l’auteur allemand plonge ses racines en Lettonie, où un de ses grands-pères, découvrit-il un jour, a fait partie, durant l’occupation allemande, des Einsatzgruppen. C’était déjà le sujet de La Fabrique des salauds (Belfond, 2019, voir ici). On le retrouve au cœur d’un roman paru au début de cette année et en apparence très différent du précédent, au point que le prière-d’insérer parle de « légèreté » et de « fantaisie débridée ». Ce qui d’ailleurs est exact. Jusqu’à un certain point.

     

    C’est dur, la vie de blogueur littéraire. On travaille parfois même la nuit. Ainsi, tout récemment, préoccupé par le livre de Chris Kraus, je me suis mis à penser, dans les brumes du demi-sommeil, à l’homme aux loups. Au réveil, le rapport avec Baiser ou faire des films me paraissait déjà moins évident. Pourtant, en y réfléchissant… Dans ses rêves, l’homme aux loups voit s’ouvrir lentement une fenêtre au-delà de laquelle des loups, perchés dans un arbre, le regardent avec une insupportable fixité. D’après Freud, cette image cache le souvenir de ses parents, vus jadis par lui en train de faire l’amour more ferarum.

     

    Sturmbannführer et « gauchiste hédoniste »

     

    Dans Baiser ou faire des films, le passé traumatisant n’est pas caché. Il est au centre d’un récit qui lui tient lieu d’écrin plutôt que d’écran, et dont il détermine obscurément tous les détails. Ce passé est contenu dans le témoignage de Paula Himmelfarb, alias « tante Paula », vieille dame installée à New York, où elle a été interrogée, en 1995, par le consul d’Allemagne dans le cadre d’une enquête sur les agissements de « l’ancien SS-Sturmbannführer Rosen » en Lettonie durant la Seconde Guerre mondiale. Ce « témoignage », placé au centre du roman, indique que Rosen, coupable de multiples crimes, a aussi protégé « tante Paula », membre, comme lui, de la communauté allemande de Riga, mais juive. Celle-ci a plus tard élevé les enfants de l’ancien SS, dont le petit-fils, Jonas, est le héros-narrateur du livre. Lequel se présente, témoignage excepté, comme le journal tenu par ledit Jonas entre septembre et octobre 1996.

     

    À la suite d’un accident de moto, Jonas a eu le crâne « rafistolé ». Comme l’a été Chris Kraus, il est étudiant à l’Académie du film de Berlin. Son professeur, avec l’argent donné par une chaîne de télévision, expédie tous les étudiants de son séminaire à New York pour y tourner chacun « un film sur le sexe ». Envoyé en reconnaissance et chargé de préparer le terrain pour les cinq autres, notre héros cabossé atterrit d’abord dans le logement proche du taudis qu’habite, au sein d’un quartier mal famé, un spécialiste de cinéma obèse et homosexuel, « gauchiste hédoniste et apolitique qui n’arrive pas à accepter qu’il a fait son temps » et « n’arrête pas de parler de ses amis Andy Warhol, Neal Cassady, Candy Darling », sans compter Ginsberg et Kerouac. Outre ces fantômes ainsi que d’autres gloires décrépites et plus obscures, Jonas va faire la connaissance d’une plus fraîche Nele Zapp, chargée par l’Institut Goethe de veiller sur lui. Et il se décidera, non sans hésitation, à rendre visite à celle qu’il appelle toujours, malgré l’absence de tout lien de parenté, « tante Paula ». Elle lui fera lire la transcription de son témoignage. Voilà.

     

    « Femme d’hiver » et « femme d’été »

     

    Quel sera exactement le sujet du film de Jonas (ou du roman de Kraus) ? Son prof lui a suggéré de poser des « questions inédites ». « La consigne de faire d’abord tourner ces questions inédites autour des organes sexuels (…) n’est-elle pas juste un préalable au fait de se confronter à des révélations gênantes et douloureuses ? » Jonas fera-t-il bien, pour finir, un film sur le sexe, ou, plutôt, un film « sur la mort des hippies », ou encore sur les « histoires de nazis à la con » de son « Apapa » et de « tante Paula » ? Le titre français met en avant une des rares oppositions, dans cette histoire, qui ne soit pas significative. Le titre original, Sommerfrauen Winterfrauen, est déjà plus approprié. « Les femmes d’été sont des femmes de beau temps (…). Elles ne brident jamais leur frivolité, elles sont gaies, dépensières… » Comme Nele, « bordélique », « maladroite », et susceptible de s’écrier : « Enfin, une petite éjaculation de rien du tout, ce n’est pas de l’infidélité, il faut bien se remonter le moral ». Tandis que « la femme d’hiver (…) est fiable », « responsable », et « aime l’exclusivité forcenée ». Comme Mah, la compagne d’origine vietnamienne que Jonas a laissée à Berlin, et qui lui fait justement remarquer, au téléphone : « Parfois, on ne sait pas exactement de quoi on a peur ».

     

    Mais, dans ce livre d’une extrême drôlerie et d’une vraie gravité, porté par un sens aigu du dialogue comme de la scène, tout est dédoublement et oppositions. Le témoignage de « tante Paula », divisé en deux moitiés, en constitue, au sens génétique, le programme. « Apapa » doit-il être considéré comme un bourreau ou un sauveur ? Jonas trahira-t-il Mah ou Nele ? Consacrera-t-il son film au souvenir des années 1960 ou au sexe des années 1990, remerciées, en fin de volume, « d’avoir été cette décennie d’exception (…) où, l’espace d’un moment, tout semblait possible » ?

     

    Neuvième cercle

     

    Il fera un film « sur les lobes d’oreille ». Car « de toutes les parties du corps, le lobe d’oreille est celle [qu’il] trouve la plus intéressante du point de vue érotique. Et puis, il n’y a pas ce côté sex-shop ». Jonas fera un film qui parle des oreilles afin d’être plus sûr de ne pas entendre ce que « tante Paula » a à lui apprendre, à lui qui, « autrefois, ét[ait] le chouchou d’Apapa ». Seulement « on en revient toujours au passé. C’est pour ça que je suis là », dit-il. Chris Kraus aussi. Il est là pour nous parler transmission, culpabilité, et de « ce dernier cercle de l’Enfer, là où Dante fait geler les traîtres ».

     

    Mais aussi des pouvoirs de l’art, des rapports entre hommes et femmes, de la paternité, de bien d’autres choses encore, sans doute… Écrin ou écran ? Ce livre exubérant, touffu, tourbillonnant, ne donne jamais l’impression de la dispersion ni de la gratuité. C’est que son centre de gravité est bien calé au plus profond. Dans « l’enfer de tous les enfers ».

     

    P. A.

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  • Commentaires

    2
    Mardi 24 Août à 14:34

    Merci beaucoup, votre commentaire, tombé un peu à côté de l'article concerné, ne m'en fait pas moins grand plaisir...

    1
    Helene veyssier
    Mardi 24 Août à 12:02
    Cher Pierre Ahnne merci ,j ai été heureuse de lire la biographie de votre blog. Qu’il ait longue vie! Bonne journée. Hélène
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